mercredi 1er mai 2013

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Le jardin aux fleurs peintes

, Hervé Ic et Jean-Louis Poitevin

Ce n’est ni à l’Est, ni à l’Ouest d’Éden que nous trouvons le jardin aux fleurs peintes, mais à la jonction mentale entre la ligne de balayage d’une caméra vidéo et un certain silence qui effrayait tant Pascal.

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Paquebot

Embarqués sur le paquebot « Marchandise », nous voguons. Dans les cales et sur les ponts, il y a ceux qui croient qu’un capitaine, quelque part tient le cap, et d’autres qui, s’en remettant à ce qu’ils sentent, ces mouvements irréguliers du temps dans les vagues, pensent que le navire dérive, hors de contrôle, inlassablement.

Chaque ville, partout dans le monde, est ce paquebot.

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Nul ne l’ignore, la ville rend impensable l’idée même d’un point de vue englobant. Par contre, elle offre à ceux qui y vivent, l’infinie diffraction des angles saillants, autant de proues à l’assaut d’un ciel absent, et des recoins, autant de cales salies par les poussières de l’oubli.

En elle, creusant le regard en son centre, se révèlent les structures porteuses de l’organisation générale du visible.

Ciels

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La ville, aussi, multiplie à l’infini les écrans. Ils ne remplacent pas le ciel, ils le mettent à la portée des caniches que nous sommes. De cette immensité innommable nous parviennent désormais chaque jour des images. Planètes inconnues, constellations irrattrapables, galaxies filant à perdre haleine vers nulle part, forment sous nos yeux une forêt inconnue et secrète.

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Les yeux fermés, il est aussi possible de voir un ciel peuplé d’énigmes.
Alors on découvre - est-ce là-bas dans le lointain de l’au-delà des mains, ou ici dans l’insaisissable du crâne qu’une main incrédule caresse ? – des soleils qui sont comme autant de trous dans la nuit et des cercles qui nimbent d’absence notre insatiable désir de présence.

De l’un à l’autre de ces deux ciels, notre esprit tangue, ivrogne arrimé au fauteuil du regard.

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Des souvenirs se forment, images errantes. Les images sont des souvenirs dont on voudrait qu’ils s’effacent pour laisser la place à de nouveaux venus.

Nous arrosons de larmes froides ce jardin enchanté dont nous ne savons dire s’il est ou non réel, s’il est ou non vrai.

Jardin

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Ce n’est ni à l’Est, ni à l’Ouest d’Éden que nous trouvons le jardin aux fleurs peintes, mais à la jonction mentale entre la ligne de balayage d’une caméra vidéo et un certain silence qui effrayait tant Pascal.

De la première, il reste un fond sans fond qui remplaçant le paysage, rend possible le flottement de tout. Dans cette soupe primordiale invitée à la table des hommes, on trouve l’immémorial du vivant le plus banal, l’extraordinaire sensible qui extrait les sensations des vitres blindées.
Du second, il reste une tension qui transforme le regard en dispositif d’accueil de l’improbable.

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Ces restes, fleurs devenus, peuplent le silence en dessinant l’écho d’une voix enfuie. La langue est oubliée, mais les vibrations de l’air nous pénètrent au point de nous faire sentir et connaître quelque chose dont on ne sait rien et qui pourtant revient à nous comme un souvenir.

Mais comme l’écrivait R.M. Rilke dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, « les souvenirs en eux-mêmes ne suffisent pas. Ce n’est que lorsqu’ils sont devenus notre sang, le regard et le geste, sans nom, sans qu’on puisse les distinguer de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut advenir qu’à une heure très rare le premier mot d’un poème s’élève et s’avance d’entre eux. »

Paysage

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Fleurs sur un mur, installant le secret dans une visibilité sans réserve.
Fleurs sur un mur à la croisée de la vision et du regard, faisant crisser les tempes, moment où tout bascule et le pétale et l’ombre, et le calice et le nectar, entre les lèvres du dicible.

Fleurs sur un mur, soulevant la peinture jusqu’à la transversalité cosmique d’un regard dépeuplé.