samedi 27 juin 2015

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La projection numérique — 1/4

La stéréoscopie

, François Helt

La projection cinématographique a connu une révolution technique qui n’a encore eu que peu d’effets notables sur le public à l’exception du renouveau de la projection stéréoscopique qui a constitué une vraie nouveauté pour le spectateur non spécialiste.

Il est préférable d’évoquer ce sujet en premier pour revenir ensuite aux enjeux de la nouvelle salle numérique. La stéréoscopie, improprement appelée 3D pour le marketing, n’est pas une idée neuve pour le cinéma. Il y a même eu des tentatives de soirées télévisuelles stéréoscopiques. Il est cependant certain que cette technique de projection a accéléré le déploiement de la projection en numérique. La stéréoscopie est en effet très simple à réaliser à partir de projecteur numérique dans de nombreuses salles sans changement notable sauf à infliger au public le port de lunettes de technologies diverses.

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Lanterne de projection d’un projecteur numérique (source Manice)

La simplicité technique est essentiellement due au fait que les projecteurs numériques peuvent changer facilement la cadence de projection. Le choix initial pour la stéréoscopie en numérique a été de projeter successivement les images pour l’œil gauche et pour l’œil droit. Il faut alors doubler la cadence pour respecter le rythme initial de 24 images par seconde. Cette cadence double a été inscrite dès le départ dans les standards. Il ne restait plus qu’à équiper les spectateurs de lunettes et les projecteurs des filtres correspondants. L’alternance du filtrage à la sortie du projecteur est un dispositif dont le coût est raisonnable. Ce système et les lunettes ont été financés par un prix de billet supérieur.

Les projecteurs traditionnels ne pouvaient pas supporter facilement un doublement de la vitesse de défilement de la pellicule. Cela risquait de provoquer des dégradations mécaniques rapides du support film. D’autres dispositifs optiques coûteux avaient été imaginés en composant les images gauche et droite sur un seul photogramme. Ils avaient le défaut d’une qualité d’image bien inférieure qui devenait gênante.
La promotion de la projection stéréoscopique a été forte. Des producteurs et des exploitants ont espéré un renouvellement ou une amplification des fréquentations, ce qui a hâté certaines décisions d’équipement de salles. Cet engouement s’est dissipé depuis, car tout le monde n’y a pas trouvé son compte.

Il est difficile de savoir si ce type de spectacle va continuer à se développer considérablement. Si certains y ont trouvé leur compte au sens propre, cela n’a pas été toujours très réussi pour le public. Il est clair que la production coûteuse d’un film en stéréoscopie ne peut pas se contenter d’un taux de fréquentation moyen ; les projets se font rares. Un tel film est aussi plus complexe à réaliser. Il faut en effet utiliser une caméra double, plus lourde, plus difficile à utiliser et toute la production technique doit s’accommoder d’une quantité double de données. Il ne faut pas non plus oublier qu’il serait également préférable que les scénarii et les mises en scène soient à la hauteur des enjeux et des possibilités de cette technique. Si la réalisation se contente de faire surgir de temps en temps des objets pointus vers le spectateur, on ne peut pas appeler cela une mise en scène adaptée à un récit cinématographique utilisant le relief.

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Principe d’une projection relief

Le spectateur, quant à lui, a pu trouver dans ce renouveau de la stéréoscopie quelques désavantages. Outre le fait de devoir porter des lunettes pas vraiment confortables plusieurs problèmes visuels se sont combinés. La stéréoscopie par projection ne satisfait qu’un des paramètres de perception de la profondeur, la parallaxe, c’est-à-dire la différence angulaire de perception pour chaque œil. Mais l’accommodation de profondeur ne suit pas l’indication donnée par ce paramètre car l’image est toujours formée sur l’écran qui est à une distance fixe. De plus, le point de convergence théorique des yeux dans la scène est fixé au tournage. Cette gymnastique visuelle et cérébrale peut infliger des maux de tête plus ou moins sérieux.

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Principale incohérence de la projection stéréoscopique entre la distance de focalisation (distance à l’écran) et la distance indiquée par la parallaxe (angle de convergence des deux yeux).

L’autre problème important pour le spectateur concerne le faible niveau lumineux de l’image perçue par l’œil. Ces lunettes quelles soit passives ou actives absorbent une part importante de la luminosité du projecteur. C’est pourquoi, il est actuellement compliqué d’obtenir des niveaux lumineux importants pour les grands écrans. Les équipements de projection sont souvent calculés au plus juste ; l’absorption importante de lumière par les lunettes a pour résultat une luminosité trop faible. Cette faiblesse explique pourquoi les spectacles cinématographiques stéréoscopiques déclenchent le plus souvent ce qu’on appelle la vision mésopique ; phénomène qui décrit le stade intermédiaire entre la vision de jour dite photopique et la vision de nuit dite scotopique. Une des conséquences principales est l’atténuation importante de saturation des couleurs, un inconvénient certain pour le spectacle cinéma. Certains des prototypes de projecteurs possédant une illumination à base de lasers permettent de remonter le niveau lumineux perçu à un standard comparable à la projection ordinaire. Cela a d’autres effets pervers que nous ne développerons pas dans cet article.

Parler de la stéréoscopie et de son développement nous amène à parler de la projection numérique ordinaire. La projection numérique est en tout premier lieu la technologie qui a permis la distribution cinématographique en numérique. Et c’est sous cet aspect qu’il y a eu une vraie révolution d’abord pour les laboratoires et les exploitants même si le public n’a pas encore vu des changements importants.

Répétabilité et constance
Un des avantages principaux du numérique réside dans le fait que toutes les copies diffusées dans les salles sont identiques. Si les projecteurs sont bien réglés, le spectacle projeté dans une salle est identique à celui de n’importe quelle autre salle. L’importance de cette caractéristique pourra échapper au spectateur moyen qui ignorait qu’auparavant il était difficile d’obtenir cette identité. Cela n’a pas échappé aux professionnels et cela a permis de convaincre certains sceptiques de l’intérêt de cette technologie de projection.

La qualité constante de la projection dans le temps est une autre conséquence importante de la copie numérique. Traditionnellement il fallait assister aux premières projections pour voir une copie encore en bon état, sans rayures sans poussières ni coupures éventuelles. La qualité de la projection numérique ne se dégrade pas avec les passages. Cette identité avec l’original sorti du laboratoire a aussi pour avantage de donner une qualité supérieure à celle que l’on pouvait obtenir en moyenne avec la technologie photochimique. En effet, non seulement les copies se dégradaient, mais l’original destiné à produire ces copies se dégradait lui aussi au fur et à mesure de la fabrication des copies. En conséquence le spectateur voyait des copies non seulement de qualité inégale, bien loin de la qualité de la fameuse copie 0, celle dont était issue toutes les autres copies. Mais, il voyait aussi des copies de plus en plus abîmées, au fur et à mesure que la date de la séance s’éloignait de la date de sortie du film.

Le spectateur attentif peut également avoir remarqué que le sautillement des images a disparu. La stabilité est en effet une des autres qualités de la projection numérique.
N’en déplaise à ceux qui estiment que le photochimique était l’idéal et de qualité très supérieure au numérique. Avec le numérique, n’importe quel spectateur a enfin la possibilité de voir des projections de qualité à la sortie mais aussi longtemps après la sortie des films.

Le numérique est-il faillible ?
On peut se réjouir de la qualité de projections en numérique mais personne n’est à l’abri de problèmes. On peut déduire de ce qui précède que tous les spectateurs dans la salle de leur choix jouissent d’une projection de même qualité que la projection au laboratoire. C’est en effet possible mais cela suppose que les projecteurs soient bien réglés. Il y a en effet des réglages de luminosité et surtout de couleur qui n’existaient pas dans la projection traditionnelle. On peut supposer que le projecteur numérique du laboratoire est bien réglé. Il peut malheureusement se produire que les projecteurs des salles soient ou bien déréglés ou bien mal réglés. C’est une autre des différences importantes du numérique concernant les professionnels. La charge de la qualité ne revient plus seulement au laboratoire. Les exploitants sont maintenant une partie non négligeable de la chaîne de qualité. Il ne suffit plus d’avoir une mécanique bien huilée, des optiques et des vitres propres, un écran bien tendu et une lampe pas trop vieille. Les projecteurs numériques nécessitent une surveillance régulière et des réglages périodiques.

Ainsi la projection numérique a apporté des changements dont le bénéfice pour le spectateur est assez peu visible, mis à part la disparition des rayures et des poussières. Les développements technologiques en cours pourraient changer cet état de fait. Ils sont le fruit de la recherche par les concepteurs d’effets qui doivent surprendre (en bien) le spectateur. Les anglo-saxons parle d’effet « Wow ! ». Il y a le son immersif, la projection à des cadences d’image élevées, la dynamique étendue et la question des luminosités plus élevées. Du côté des technologies de projecteur à illumination par des lasers est présenté comme la panacée. Il va falloir un nouveau chapitre pour décrire ces technologies et les changements qu’ils peuvent apporter.