mardi 6 décembre 2016

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La lettre, la maison, le monde

Kim Bo Sung

, Jean-Louis Poitevin et Kim Bo Sung

Gestes

L’artiste Kim Bo Sung déploie sans compter depuis près de trente ans une énergie impressionnante en vue de construire une œuvre plastique, picturale et sculpturale forte au sens plein du terme. L’ambition qui le porte lui permet de travailler à la création d’un monde singulier, unique et en même temps touchant à l’universel.

Pour cela, il a déployé au cours des trente années de sa carrière, des gestes d’une grande variété aussi bien dans les champ de la peinture que dans celui de la sculpture, même si pour lui il n’y a pas de véritable différence entre l’une et l’autre, toutes deux étant des réalisations plastiques engendrées par le corps et l’esprit unis en une complémentarité indéfectible.

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Ses gestes vont du tracé au grattage, du coup de pinceau au balayage, de la découpe au recouvrement, du ponçage eu frottage, du creusement au remplissage, en d’autres termes du dessin à la peinture, de la peinture au volume et du volume à la surface, dans un balancement qui fait de chacune de ses œuvres un élément unique mais associé au tout que l’on pourrait décrire comme un immense navire voguant sur l’océan de l’art.

Les gestes sont un combinaison d’intention et de décision, de laisser-aller et de contrôle, de tension et de relâchement, de puissance et de légèreté. Lorsqu’il travaille, il est tout entier absorbé dans sa tâche et l’on comprend en le voyant que chaque geste répond à l’un des gestes que l’humanité a inventés pour pouvoir continuer à habiter le monde. Et ce monde dans lequel, tous, nous nous trouvons aujourd’hui, est toujours angoissant, parfois dangereux, souvent inhospitalier. Il le fut à l’aube des temps et il l’est encore aujourd’hui.

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Ces gestes variés peuvent être classés en trois grandes catégories : le geste de gratter, le geste de recouvrir et le geste de « lever » une forme. Il y a aussi, bien sûr, celui de briser, mais il ne participe pas de l’idéal de la création.

La lettre

La singularité de la démarche de Kim Bo Sung tient à ce qu’il ajoute au monde des formes plastiques une dimension fondamentale, différente et rare, celle de la lettre. C’est à travers la lettre qu’il voit l’univers et l’invente de manière picturale, sculpturale et colorée. Et s’il fait cela depuis ses débuts, c’est parce qu’il est hanté mais aussi passionné par cet élément absolument fondamental par lequel les hommes communiquent, la langue.

Cependant, ici, le recours à la langue est absolument différent de ce qu’on choisi de faire certains courants ou mouvements artistiques du XXe siècle.

Ainsi, le dessin, la peinture ou toute production plastique, dans des mouvements comme Dada ou le Surréalisme par exemple, ont perdu de leur aura. Kim Bo Sung, lui, a vu dans le texte et surtout dans les lettres, non pas tant un ensemble de signes porteurs de significations qu’un ensemble d’éléments dont la signification peut être amplifiée par la puissance d’expression que porte en elle une œuvre plastique, sculpturale ou picturale.

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Il est vrai que les lettres de l’alphabet coréen possèdent dans leur forme même une puissance d’évocation hors norme. Bâtons et cercle, lignes et points, l’alphabet dans ses formes originelles est certes le fruit d’une réflexion intellectuelle, comme le montre l’histoire de sa création sou le grand roi Séjeong, mais il possède aussi une dimension plastique et picturale majeure.

Telle lettre peut évoquer une porte ou une table, telle autre une chaise, telle autre encore une construction. De plus, les liens avec les caractères chinois confèrent aux lettres coréennes une souplesse qu’amplifie la tradition de la calligraphie et donc la relation essentielle avec les gestes de la main.

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Cette unité de l’esprit et du corps, de la pensée et de la spontanéité qui vit et vibre dans les lettres de l’alphabet coréen constitue le ferment et le motif des œuvres de Kim Bo Sung.

Habiter le monde

Kim Bo Sung le sait, l’art est l’une des manières les plus grandioses que l’homme a trouvées pour faire face à la difficulté d’habiter le monde. Il sait aussi que la beauté est le nom que l’on donne à cette manière de rendre le monde meilleur, c’est-à-dire plus hospitalier en le parant de couleurs, en l’ornant de formes réjouissant l’œil, en l’enchantant par une symphonie de mouvements ordonnés.

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C’est dans les lettres de l’alphabet coréen qu’il a trouvé le moyen le plus sûr de développer un univers plastique capable de conjuguer préoccupations esthétiques et préoccupations symboliques. En effet chaque lettre est une forme souvent simple parfois complexe, mais elle est surtout un élément pouvant former, lorsqu’elle est en relation avec d’autres lettres, une unité signifiante qui est en même temps une construction qui peut être assimilé à celle d’un bâtiment, ou, si l’on veut, d’une unité d’habitation.

Chaque ensemble de lettres dans l’écriture coréenne peut être en effet être perçu comme constituant une sorte de maison. Ce qui motive le travail de Kim Bo Sung, c’est la quête incessante d’une unité entre forme et signification à travers la force de cohésion des lettres. Son art est une tentative de rendre le monde plus habitable, c’est-à-dire à la fois beau et compréhensible.

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Si l’on parcourt un instant le chemin qu’il a suivi depuis trente ans, on constate que chaque moment, chaque période du développement de son travail répond à une triple exigence : le recours à un nouveau matériau, le déploiement d’un nouveau geste, une nouvelle manière d’appréhender la couleur.

Il n’y a pas, ici, d’évolution au sens d’un mouvement vers un but. L’évolution de son travail se fait plutôt comme on déplie un éventail par exemple. Chaque élément de l’éventail est une partie d’une figure globale. On peut ouvrir l’éventail à n’importe quel endroit et déplier de manière non linéaire la figure qui s’y trouve dessinée. La fonction de l’œuvre de Kim Bo Sung est de révéler en la dépliant de manière constante mais non linéaire, la « figure secrète » qu’il perçoit et qu’il sait exister au cœur des lettres de l’alphabet coréen.

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Le travail de Kim Bo Sung répond au double projet, de révéler la force et la puissance qui se trouvent recueillies au cœur de l’alphabet coréen et de montrer en quoi cette force et cette puissance constituent la part la plus intime de l’âme coréenne.

Car c’est cela habiter le monde, à la fois en découvrir les beautés et les enjeux et en révéler les possibilités. C’est aussi quelque chose de plus. Le véritable enjeu de l’art, c’est de préserver la mémoire des choses.

Poète, Kim Bo Sung connaît bien les liens entre langue et lettres, mais il sait aussi la fragilité du papier face aux risques de destruction. En inscrivant au cœur d’une œuvre plastique multiforme l’alphabet coréen, il veut faire rayonner la langue au-delà du lisible en la projetant dans le visible. Il veut montrer qu’elle possède en plus des ramifications de sens par l’écriture, une expression plastique autonome.

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Il y a toujours d’autres hommes qui ne connaissent pas votre langue. Le privilège de la peinture et de la sculpture, comme de la musique, c’est d’offrir un accès immédiat à des questions essentielles. C’est de permettre à chacun de comprendre ce qui est en jeu dans l’art : la possibilité de comprendre le monde dans lequel on se trouve plongé.

Les chemins de l’œuvre

Les œuvres de Kim Bo Sung, il faut les regarder avec attention, les scruter jusque dans le détail, les comprendre comme les éléments d’un puzzle infini dont chacun est à la fois une partie et une image du tout.

À l’époque de ses débuts, il a peint sur de grandes toiles des objets du quotidien, des coupes pour boire le thé ou l’alcool par exemple, mais aussi des pots. Éléments bien connus et présents partout dans le quotidien des coréens, même de ceux qui habitent dans les grandes villes modernes, ces objets ont très tôt été associés à un fond coloré. Ce fond ne resta pas longtemps uniforme, car il était aussi dans ces tableaux anciens, le lieu de l’apparition, et de la manifestation des lettres.

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On pourrait dire que dans la peinture de Kim Bo Sung les lettres sont littéralement sorties du fond coloré accumulé par les siècles et qu’elles sont remontées d’un coup à la surface. Elles étaient enfouies sous les couches de sédiments de la mémoire accumulés par l’histoire de l’art et grâce à lui, elles naissent aujourd’hui une seconde fois.

Il travaille donc avant tout à prendre la mesure des enjeux de cette seconde naissance. Mais, très vite, il comprend que, nées de la couleur comme Aphrodite est née de l’écume, les lettres allaient devenir son unique matériau, car il possédait en lui, dans une unité préformée, forme, couleur et signification.

Et en effet, son œuvre, s’est déployée entre ligne et lumière et entre maison et ciel et à travers la multiplicité de ses productions, il a construit un monde.

Une fois venus à la surface, et donc suite leur seconde naissance comme éléments plastiques, motifs et sujet de ses œuvres, les lettres ont pu être utilisées comme moyen d’investigation de quelques grands thèmes de la peinture.

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La terre, ses grottes, ses profondeurs inconnues, des plissements secrets ont été sondés dans des tableaux de grande taille. Mais là où les peintres voient la terre comme matière ou paysage, lui, il la voit comme habitée et hantée à la fois par le souvenir des mots et par la présence des lettres. Peindre, c’est bien, ici se remémorer un passé qui est plus ancien que notre mémoire.

Les visages humains ont aussi été le fruit d’une attention particulière. Ce sont souvent des femmes que l’on voit, d’immenses visages de femmes aux yeux écarquillés, des visages ronds évoquant plus un personnage hors du temps qu’une femme réelle. Et en voyant certains des tableaux qu’il a réalisés sur ce thème, on comprend la véritable fonction des lettres dans sont travail.

Les lettres servent de matériau brut permettant de faire apparaître une forme, lorsque par exemple un grand visage féminin est littéralement composé par les lettres.

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Parfois, les lettres sont un message qui vient recouvrir un objet ou visage. Le visage est alors l’éloigne dans une profondeur angoissante. Les lettres fonctionnent dans ce cas comme ces slogans publicitaires qui envahissent nos vies et recouvrent les images qui défilent aujourd’hui partout sur les écrans.

D’autres fois encore, les lettres semblent avoir été tatouées sur le visage. Une des œuvres mettant aussi en scène un visage, résume parfaitement le propos. La bouche est formée d’une lettre ou de deux lettres et le nez lui aussi d’une autre lettre. Le fait que cela représente un visage, c’est nous, spectateurs, qui le construisons mentalement. Nous sommes, ici, face à une œuvre qui dans la peinture occidentale relèverait de l’art de l’icône plutôt que de celui de la peinture profane qui s’est développée après la Renaissance.

Constructions mentales

Les lettres peuvent aussi jouer le rôle d’un véritable élément de construction. Leur formes sont globalement géométriques, traces de l’origine du premier alphabet coréen. Et parfois même une lettre peut tout à fait être associée la forme d’un objet, une table ou une chaise par exemple.

Certaines toiles sont composées de lignes géométriques de couleurs vives. L’image est à la fois lettre et objet, signe et représentation d’une chaise ou d’une table. Nous sommes au point de jonction entre art et design, entre signe et forme. Dans d’autres œuvres faites de petits carrés de couleur sont strictement géométriques. La ligne et la lettre se mêlent pour faire émerger une forme abstraite et concrète à la fois. On est, ici, au cœur de ce courant artistique que l’on nomme art abstrait.

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Mais, même lorsqu’il semble rejoindre certains courants de l’art occidental ou oriental, Kim Bo Sung ne se départit jamais de son projet : faire exister le monde à partir de l’alphabet coréen.

En parcourant l’ensemble des possibilités de la peinture et de la sculpture à partir de la lettre, et donc de signes, il parvient à montrer qu’il n’y a non seulement pas de différence entre peinture et sculpture mais entre art occidental et oriental. Plus exactement, si les différences bien connues et évidentes existent, elles ne sont que des différences culturelles. Les fondements de l’art, qu’il soit pictural ou sculptural, sont globalement identiques dans les deux mondes.

En Corée cependant, les lettres recèlent des possibilités architectoniques importantes. De grandes toiles semblent des fenêtres ouvrant sur des mondes chargés et chaotiques. Elles démontrent avec clarté combien peindre et construire sont un seul et même acte. La sculpture composée de lettres de couleur vive en métal, construite comme un empilement de lettres en est l’un des meilleurs exemples.

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Les constructions humaines sont des emboîtements de formes, des associations d’éléments qui sont en eux-mêmes à la fois porteur de sens et sans signification particulière. À ceci près que pour Kim Bo Sung, l’élément de base est l’alphabet et que ces constructions plastiques se situent justement à cette frontière entre une forme pure n’ayant pas de sens en elle-même et une signification pleine comme celle que fait exister un texte.

C’est d’ailleurs dans de grands tableaux composés uniquement de lettres qui semblent flotter sur la surface de la toile, que se révèle le sens de sa démarche. Il fait exister visuellement et plastiquement un univers dans lequel la signification est présentée comme processus.

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Certaines de ces toiles sont à rapprocher d’œuvres de Paul Klee mais aussi des grands N’tschak des peuples Kuba, en Afrique, par exemple. Dans ces œuvres des éléments plastiques, des lettres ou des signes, dessinent littéralement des paysages et mettent en scène le mouvement de la pensée.

Nous sommes au plus près de l’ambition profonde qui anime Kim Bo sung, sauver l’alphabet coréen en lui offrant une vie plus universelle que celle d’être le support d’une langue. Même si l’on ne comprend pas ce que les mots signifient, on voit se produire sous nos yeux le mouvement de l’invention du sens. L’art ici est compris dans l’une de ses fonctions essentielles qui est de donner un sens au monde dans lequel nous habitons, nos vivons.

Fusion

Du nom à la chose et de la chose au nom, les œuvres de Kim Bo Sung visent toutes à faire fusionner les strates de significations dont les lettres de l’alphabet coréen sont porteuses. On peut dire de lui qu’il est le premier artiste à avoir perçu cette puissance d’évocation et à en avoir fait le vecteur d’une expression artistique intense.

Aujourd’hui, il travaille à des sculptures tout à fait magistrales, faites de lettres agencées qui réellement signifient quelque chose, le plus souvent une chose, un nom ou un prénom. Ce qui importe ici, c’est que chacune de ces pièces constitue une démonstration effective de son projet profond.

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Les lettres se tiennent les une aux autres sans difficulté à la manière dont, dans l’écriture habituelle, elles sont superposées et emboîtées les unes dans les autres. Elle s’étirent aussi souvent pour former un mot complet ou le plus souvent un prénom ou un nom. L’artiste a creusé entre les lettres les vides nécessaires.

Mais ce qui importe donc ici, c’est de remarquer qu’il a surtout travaillé son matériau, styropore ou plâtre, sur une certaine épaisseur. Chaque lettre est prolongée dans le sens de la profondeur par sa propre forme qui ressemble alors à son ombre étirée.

C’est cette épaisseur qui confère à ces sculptures l’aspect de véritables immeubles et lorsque la sculpture atteint un nombre de lettres important, l’ensemble ainsi constitué se met à ressembler en quelque sorte à une ville du futur ou en tout cas à une sorte de labyrinthe. La surface est un mot ou un texte, mais l’ensemble avec épaisseur et profondeur, est un bâtiment ou un morceau d’une ville, c’est-à-dire une expression du mystère et du miracle qu’est pour l’homme sa puissance d’agir, d’inventer, de construire.

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Par ce geste, Kim Bo Sung renvoie les lettres au moment de leur naissance, à ces gestes humains par lesquels les hommes ont gravé les premiers signes dans la roche ou sur du bois, il y a des dizaines de milliers d’années.

S’il en appelle, aujourd’hui, à une esthétique de la fusion, c’est que pour lui, l’art est quelque chose de plus qu’une esthétique. C’est une vision du monde et de plus une vision nouvelle du monde, l’expression de celle qu’il appelle de ses vœux.

Une telle position a des antécédents dans la grande culture coréenne. Kim Jeong-hui, qui fut envoyé en exil sur l’île de Jeju en 1840, est sans doute le meilleur exemple et peut-être le seul d’un homme dont l’esprit fut conscient de ce que l’art dans son essence même était fusion, fusion des genres, fusion des techniques, fusion des pratiques.

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Calligraphe le plus extraordinaire de toute l’histoire de la Corée, on a pu constater en mettant en relation des pages calligraphiées de sa main quatre grands moments. Christine Jordis, dans le livre qu’elle lui consacre, intitulé Paysage d’hiver, les a présentés de manière synthétique. Le premier moment dans l’évolution de son style calligraphique était marqué par la clarté et la simplicité. Le second par le chaos, les signes étant remués dans tous les sens. Le troisième était beau et paisible mais plein de fantaisie. Le quatrième était porté par la force nouvelle d’évidence. Alors, par un espace plus grand entre les caractères, l’énergie faisait de la page un tout.

On a vu que dans le trajet de Kim Bo Sung on retrouvait ces éléments, mais dans progression qui n’est pas linéaire. Il faut remarquer cependant que, théologien de formation, poète et finalement artiste autodidacte, car n’ayant pas étudié l’art dans une école, il s’est lancé à sa manière dans une expérience proche de celle de Kim Jeong-hui.

Ses dernières œuvres permettent, par leur dimension sculpturale et colorée, de comprendre l’unité entre la page et le tableau, le tableau et la sculpture, la sculpture et la maison, la maison et la ville, la ville et l’esprit.

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Mais il y a plus encore. La fusion, c’est la tentative de faire exister dans le monde des flux, le flux des corps ou des voitures dans la ville, comme le flux de l’argent et des informations sur les lignes du hardware, l’infinie variations des formes avec le souffle du sens.

En faisant de l’alphabet coréen à la fois le motif et le vecteur de son œuvre, Kim Bo Sung tente de donner une consistance visible à quelque chose d’invisible qu’il faut nommer l’esprit, car comme le faisait remarquer Guo Xi, un poète ancien, « Le poème est une peinture invisible. La peinture est un poème visible. »

Nous comprenons ainsi que le sens le plus profond de la fusion est de rendre possible l’unité des moyens d’expression humains en vue du partage du souffle, de l’esprit et du sens.