dimanche 2 mars 2025

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VII - Lumière

, Laure Debrosse

Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? - Luc 24.5
Après le choc, le temps viendrait pour transpercer le noir.  - L‘Ancien Carmel d’Ascq, Hauts-de-France.

Lumière, est extraite de la maison qui abrite mes jours et protège mes nuits. 

J’ai récupéré du papier d’emballage, du plastique et du verre brisé par le vent entré par effraction. 

J’ai tout gardé : après le choc, le temps viendrait pour transpercer le noir. 

J’ai modelé, transformé ces matières vouées au rebut et leur ai donné la possibilité d’être à nouveau traversées par la lumière.
 
Elles ont incarné les paysages intérieurs qui m’ont habitée au fil du temps : en 4 ans, j’ai perdu ma petite sœur, mon grand frère et finalement mon père.
Pendant ce temps, ma mère oublie. 

 

 


 

 

Nous avons tant ri.
Souvent, c’était idiot, 
Jérôme, mon frère. 
J’ai aimé ma longue adolescence.

 

Un matin, brutalement, je suis devenue adulte.


 

 

28 Août - Nuit de fin d’été.

Tu es mort tellement vivant et heureux.
Je dormais. 
Rien ne serait jamais plus comme avant. 

 

 


 

 

Il y a eu cette heure de flottement dans ta maison calme.
Les uns à la police,
tes enfants à l’étage,
nous dans l’effroi,
toi dans le froid. 

 

 

 


 

 

Je pensais détenir une heure pour poser le temps, la lumière et le monde qui était encore dans l’ignorance de ta mort. 

 

 


 

 

Mais mon téléphone a sonné. 
Les journalistes avaient déjà fracassé le silence que j’avais laissé flotter comme une bouée dans notre océan intérieur déchaîné ; 
Les radios parlaient, trop tôt.
J’avais oublié que notre famille portait un nom. 

 

 


 

 

 

Alors la course a commencé : un samedi tôt, il faisait beau et doux, un matin doré. 
Je suis partie en trombe, laissant la lumière en vrac pour aller annoncer ta mort à nos parents.

 

 


 

 

Un jet d’acide à l’encre noire jeté sur un voile blanc qui séchait au soleil d’été. 

 

 

 


 

 

 

Au travers des jours,
l’âme,
larmes verticales
irriguent 

 

 


 

 

Un autre matin d’hiver au fin fond de la Sibérie dans laquelle je m’apprêtais à m’engouffrer, j’ai reçu un message vocal de papa.
Réveil glacé.
Il m’annonçait la mort de Camille, notre petite sœur.
J’ai erré seule dans Yakoutsk toute la journée.
En suspension dans le froid, dans le blanc attendant l’avion.
Je revois ce balayeur de neige dans un geste gracieux former des cercles dans l’air :
la forme du souffle et de l’éternelle renaissance.
Et j’ai survolé 10h de blanc pour retrouver le gris de Moscou et le noir de sa mort.
 

 

Tu rentrais du Brésil, je rentrais de Russie, nous étions ensemble et ton piano envoyait du son.
Tu étais là.
Ça changeait tout.

 

 


 

 

Depuis, on a enterré papa.
Sans toi.

 

 

 

 

Seule
à l’aube
agenouillée à ses pieds.
C’était le dernier matin ici, du visage aux yeux clos de sa fille.
Elle ne m’a pas vue.
Moi, si.
Et c’était chavirant.

 

 

 

 

Ce matin là m’apprendrait à pleurer dans des bras. 
La nuit qui a suivi ta mort, je t’ai entendu m’appeler du haut de la maison.
Je ne te voyais pas.
Un escalier nous séparait.

 

 

 

 

Sang froid, larmes chaudes.

 

 

 

 

Après ta mort, on avait besoin de faire la fête et de défoncer le noir. 
Alors on a fait la fête et on a défoncé la nuit. 
On l’a dansée, repoussée, chantée, éclairée, et l’aube est arrivée - 
Nos amis étaient là, ils ne nous quittaient pas. 
On a petit-déjeuné, ils sont partis et la vie a continué. 
On aura éclairé au moins une nuit.

 

 

 

Serrer la vie de près tant qu’il y en a

 

 

 

 

Ton cœur contre ma tempe
Rythme le présent 

 

 

 

 

Le cœur des amis
bat contre en parallèle
goutte à goutte,
Ajoute de la vie à la vie.

 

 

 

 

Et le jour gagne le bras de fer contre la nuit. 

 


 

Voir en ligne : www.laure-debrosse.com