dimanche 28 décembre 2025

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Dossier censure

Une histoire de casier

Myriam Mechita

, Myriam Mechita

Un dossier portant sur la censure dans les arts et la culture ne peut certes prétendre être complet alors que les questions posées sont très nombreuses. En revanche, réparti sur six articles, dont voici le quatrième, il ne pouvait éviter de s’intéresser à l’exercice potentiel de la censure dans les écoles d’art. Et ceci sous plusieurs angles. Mais surtout, outre la censure des pratiques, il fallait se demander si un enseignement portant sur la censure, englobant la manière d’y réagir, ne serait pas central dans les cursus.
Myriam Mechita rend compte de ces dimensions qu’elle souligne par trois photos de sa part sur ses propres expositions. 

Je suis heureuse de m’inscrire dans cette réflexion vive et intense sur les questions de censure et leurs dimensions politiques au sein des milieux artistiques et notamment au sein des formations en école d’art. Je tiens dès le début de ce texte à m’excuser pour son style et sans doute son manque d’écriture scientifique…

Je m’explique : Je pourrais commencer par vous citer des tonnes de phrases très jolies sur le rôle exact de l’art… « L’art n’est pas fait pour décorer les murs mais pour les défoncer ». Ou dit avec plus d’élégance, « l’art n’est pas fait pour orner les murs mais exprimer l’inexplicable » (Klimt). Je pourrais trouver une multitude de définitions sur ce qu’est l’art et son rôle précis dans une société telle que la nôtre, mais avant cela, je vais contextualiser ma parole.

Je me présente, Myriam Mechita, artiste plasticienne diplômée des Arts Décoratifs de Strasbourg en 1997 (ancien nom de la HEAR à Strasbourg), enseignante à l’ESAM de Caen depuis 2006. J’ai un parcours constitué de résidences, d’expositions, de collaborations, d’interventions dans des milieux très différents — médicaux (hôpitaux psychiatriques), carcéraux ou même scolaires — et j’ai quelques concours de la fonction publique à mon actif. Depuis deux ans, je suis également chercheuse et doctorante en philosophie contemporaine sur un sujet d’actualité, le statut des artistes plasticien·nes. Une réflexion sur notre statut juridique, fiscal, éthique, philosophique, voire artistique dans le cadre d’une thèse de Recherche et Création - Radian.

La question du rôle de l’art, de sa définition même et son essentialité, crée une résonance immédiate avec ce vivier réflexif très intense présent dans les écoles d’art et leurs formations. Les questions de censure et d’autocensure ne sont pas immédiates, sans doute, mais bien souterraines et sont relayées par l’air du temps et son « on ne peut plus rien dire ».

Au-delà de la liberté d’expression, pouvons-nous tout créer librement ? Avons-nous le droit dans le cadre d’une formation en école d’art de tout formuler, proposer et produire ? Est-ce que les écoles d’art appellent à une liberté totale de création ? Existe-t-il une limite à ce qu’on peut y produire ? Est-ce que les écoles d’art accompagnent ces questions de censure au sein même de leur formation et des productions ?

Afin d’étayer le propos ou d’essayer de répondre à ces questions, je voudrais m’appuyer sur une réflexion et une perception totalement subjectives et intuitives issues de mon expérience de plus de 20 ans en tant qu’enseignante et de mon double statut enseignante/artiste.

Le mystère des idoles aux rêves colorés
2021, à la fondation Salomon

Tout d’abord, je me suis posé la question assez simple : est-ce que Chris Burden aurait pu réaliser aujourd’hui sa performance Five Day Locker Piece de 1971, lui permettant d’obtenir son diplôme, enfermé dans son casier pendant cinq jours, plié en quatre avec vingt litres d’eau ? Poussant ainsi à l’extrême les limites de son corps, mais surtout dénonçant les violences politiques et institutionnelles. Pourrait-il se mettre en danger de la sorte aujourd’hui ? Sans hésiter, je peux répondre que dans une école d’art en 2025, cela serait impossible. Le respect de son intégrité physique, ainsi que sa sécurité mentale mise à mal dans un bâtiment public, auraient provoqué une intervention immédiate de toutes formes d’autorité. Il aurait été délogé de son casier au plus vite ; même au nom de l’Art, la mise en danger d’autrui n’aurait jamais été envisageable. 

Au nom de l’Art, tant d’œuvres ont pu franchir des limites aujourd’hui peu franchissables. 
Au nom de l’Art, tant de choses étaient possiblement acceptables et ne le sont plus aujourd’hui.

La question de la censure se découpe en plusieurs territoires : la censure administrative, la censure latente ou affirmée et l’autocensure. 

Évacuons la censure administrative, toute école d’art a, dans son règlement intérieur, un ensemble de règles de bonne conduite, physique et mentale. Aucune discrimination, ni violence ne sont tolérées. Si toutefois des propos ou comportements sont litigieux, le directeur ou la directrice de l’établissement fait figure d’autorité. Ils sont en charge du respect du règlement. Une affiche, même identifiée comme une œuvre d’art portant sur un contenu politique, par exemple, ne pourra être admise et affichée au sein de l’école et sera retirée. Aucune œuvre flirtant avec un contenu politique ou religieux n’est acceptable. Elle doit être transformée pour ouvrir un questionnement et non répondre à un positionnement éthique ou artistique. La question de la laïcité rendant impossible toute forme de posture définitive. 

Les enseignants et enseignantes sont principalement des artistes engagés, d’une autre génération pour la plupart, poussant leurs étudiants et étudiantes à aller dans des voies où les prises de risques et engagements sont nécessaires selon eux. 

La question de la censure n’est quasiment jamais abordée dans la formation, elle est totalement dépendante de la volonté locale, celle des enseignants, de la direction et des invitations qui sont faites pour créer des temps de sensibilisation. Mais à quoi sommes-nous véritablement sensibilisés ?

Après questionnements auprès de collègues répartis sur le territoire des écoles d’art territoriales et nationales, j’ai pu constater que les tentatives de travail sont très isolées. 

Elles sont parfois mises en place sous forme de séminaires ou de conférences sur des champs annexes de questionnements ; par exemple, principalement la liberté de parole et le respect d’autrui, la décolonisation, les discriminations et leur impact dans la création.

La plupart du temps les réponses ont été « mais pourquoi parlerait-on de censure à des étudiants et étudiantes, je n’en ai jamais rencontré, je crois que ça n’existe plus », et en évoquant le sujet avec les étudiants et étudiantes, leurs réponses divergeaient totalement. La censure était centrale pour eux. Entre cet air du temps qui consiste à assumer des discriminations inversées, ou même des privations de parole, ils et elles me rapportaient des situations très factuelles de censures directes et d’autocensures par peur de représailles dans leur parcours scolaire ou même à venir lors d’expositions ou de projets futurs.

Comme par exemple : ne pas accepter la parole d’un homme blanc cisgenre dans un échange lors d’un cours, ou de refuser la présence, dans certains groupes, de personnes dont le genre ou la sexualité ne sont pas souhaités, voire rejetés. Les préoccupations de genre et d’identification ont aussi, au cœur des débats troublés, les limites de ce que l’on peut dire ou affirmer. La censure s’est souvent, selon mes constatations, retrouvée non pas dans le processus de création, ni dans l’œuvre elle-même mais liée à l’identification de l’auteur ou l’autrice. Impliquant que la parole, n’étant plus jamais dissociée de son auteur ou son autrice, rend la création et son produit secondaires. Et cette mise au second plan de la création, rend la destination de l’œuvre quelque peu opaque.
 
Afin de débattre sur les questions de censure et d’autocensure, il est important, dans un premier temps, de les identifier, et c’est là que le problème prend d’abord sa source. En l’occurrence, en école d’art, la parole semble en apparence libre et libérée, permettant de fabriquer une pensée soi-disant « originale » et unique. Je mets bien évidemment le mot original entre guillemets car les effets de mode au sein des démarches, recherches, productions, et de la pensée effective, prouvent le contraire.

Le Zeitgeist, l’esprit du temps, permettant de rendre compte de la sensibilité d’une époque et de ses préoccupations, peut être la clé de cette nouvelle façon de rendre la parole et la création plus méfiantes, voire de justifier la censure directe. Amplifiées par les réseaux sociaux, j’ai constaté certaines réticences de certains et certaines de mes collègues à ne pas s’autoriser certains sujets. De la même manière que certains étudiants, sous la pression effective ou non effective de leurs enseignants et enseignantes, ne se permettent pas de produire de manière décomplexée et libérée. Par exemple, il m’a été rapporté, que des étudiants se retrouvant face à des enseignants et enseignantes lors d’évaluation, se sont entendu dire « tu ne peux pas produire ce genre de travail en 2025, tes questionnements ringards doivent laisser place à un positionnement plus engagé, tu n’as pas le choix, sinon tu ne travailleras jamais ». Mais, en l’occurrence, dans ce non-choix, il s’avère que la détermination des sujets eux-mêmes ne sont plus libres…

Et le travail de l’un des étudiants concernés s’est positionné sur un territoire de recherche factice mais complètement forcé. Le travail initial censuré, le nouveau imposé..

La censure et l’autocensure sont indissociées des enjeux de création, car si la sincérité de la destination d’une œuvre est respectée, cette dernière, comme on l’a vu au début de ce texte, oblige à l’irrévérence, l’imprudence et l’irrespect. 

Les coïncidences de paix
crayon et encre sur papier - 42 x 60 cm

Est-ce qu’une école d’art peut former ses étudiants et étudiantes à l’irrespect, au risque de lui compliquer sa vie d’artiste professionnel futur ? Il me semble que la complexité de la situation favorise l’étouffement permanent de ces pans entiers de liberté, pourtant intrinsèquement liés à la création elle-même.

Avec le recul et les situations que je côtoie au quotidien lors de ma mission d’enseignante, j’évoque de manière diluée ces questions pour sensibiliser mes étudiants et étudiantes à la difficulté de ne jamais renoncer à ce que la production d’œuvres implique. Elle oblige à l’autonomie de penser, en défiant les forces contemporaines et tendances. Ce qui évidemment suppose parfois de ne plus travailler ou d’être mis à l’écart. Il ne fait pas bon être un artiste homme blanc cisgenre de plus de 50 ans aujourd’hui, les contrats doivent se raréfier. Comme il n’était pas bon d’être une femme artiste d’origine nord-africaine, ce qui a pu être le cas lorsque j’avais 20 ans. 

Même écrire ces mots est sans doute une prise de risque, car il est de bon ton de se dire que la création est totalement dans son bon droit de parole lorsqu’elle sanctionne pour soi-disant rétablir un équilibre des discriminations. Alors que non, la première censure serait de se dire que sa propre vérité est la bonne, et que sous couvert d’une bien-pensance, interdire est la voie pour que tout rentre dans l’ordre ! Mais de quel ordre parlons-nous ?

J’appelle à, et j’apprends à mes étudiants et étudiantes, la dissidence, l’autonomie, pour ne pas dépendre d’une potentielle censure d’État lors de subventions ou achats de collections publiques. 

J’appelle au désordre de la création, pour que cette dernière échappe à l’ordre établi et la première des censures, celle de la peur de ne pas réussir.

J’en appelle à la liberté totale de création, car il vaut mieux trop de liberté qu’une liberté sous contrôle ou sous conditions. Et je rêve que mes étudiants ou étudiantes s’enferment dans leurs casiers pour nous faire réfléchir sur ce monde qui se replie sur lui-même, comme un souhait utopique ou irréel que les artistes n’ont d’ordre à recevoir de personne. 

Image d’introduction : Myriam Mechita « L’or perle de tes doigts m’a fait creuser jusqu’au bleu » (2023, à l’artothèque de Caen)