jeudi 2 février 2017

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Un jardinier en perspective

Première partie d’un entretien avec Louis Benech

, Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

Louis Benech est un paysagiste français dont les réalisations concernent aussi bien les grands domaines ou propriétés de l’État que des jardins privés. C’est sa conception du jardin qui est ici évoquée au fil des phrases.
S’il se tient éloigné de toute théorisation dogmatique, c’est qu’il se concentre dans son travail sur le lieu qui lui échoit.

Un jardin pour lui est une entité unique qu’il lui faut tenter de comprendre dans toute sa complexité.

Ainsi l’histoire, celle du lieu comme celle des propriétaires, celle du paysage environnant comme celle de la flore locale, joue dans ses choix un rôle important. Il n’y a pas pour lui de lieu « en soi ». Tout au contraire, ce à quoi il travaille, c’est rendre sensible dans le jardin, ou plus exactement par le jardin, toutes les strates qui le constituent dans une unité retrouvée, à la manière dont le temps peut l’être lorsque, justement, la mémoire volontaire et ses lois cèdent leur place aux accents toniques et variables qui jaillissent d’une mémoire involontaire.

Son approche est donc sensible et sensuelle, autant que psychologique et historique et ce n’est qu’à partir de la connaissance de ces strates « invisibles », occultées ou oubliées, qu’il travaille à l’élaboration concrète du jardin qui lui est confié.

Le Sceau de Guiseppe Penone, photo Hervé Bernard

En effet, c’est souvent à redonner une existence nouvelle à un jardin existant qu’il s’emploie, mais comme il le manifeste avec précision, avec une exigence triple de justesse, celle liée aux usages, celle liée au lieu et celle liée à l’aspect qu’aura le jardin une fois terminé.

On le comprend, sa posture est tout sauf intrusive. C’est que sa conception du jardin prend racine à la fois dans son amour des arbres, son sens profond de la vie et l’idée qu’il se fait de ce qu’est un jardin.

Le jardin est un lieu qui doit permettre d’opérer, tant pour celui qui le conçoit que celui qui va en jouir, une coupure avec le monde qui l’entoure, le quotidien urbain du bruit, du stress, de l’urgence. Le jardin « est » donc ou « doit être » un paradis. Mais ce devoir d’être est porté par une approche non dogmatique.

Pour Louis Benech impossible d’être dogmatique quand il s’agit de paradis. Chaque jardin en devient un dans la mesure où il est à la fois singulier et unique. Le paradis, c’est ici et maintenant et le jardin est paradisiaque s’il n’est pas reproductible ailleurs.

L’Arche de Versailles, Lee Hufan, photo Hervé Bernard

La situation détermine son regard, son imprégnation, son « plan ». Son geste paysager est déterminé par l’appel à la justesse, ce mot qui parle la double langue de l’éthique et de l’esthétique, entendons du bon et du beau.

Et c’est sans doute parce qu’il sait laisser ouverte dans son approche la porte qui donne sur l’aléatoire, qu’il parvient, dans le jeu incessant entre les échelles qui sont la matrice mentale et concrète du jardin, à concevoir une harmonie qui soit effective à tous les niveaux qui le composent.

Avant d’être jardinier, Louis Benech est un homme. C’est à anticiper sur ce que va pouvoir ressentir le promeneur du jardin paradis qu’il s’attèle avant tout et c’est précisément ce qui lui permet de viser juste à chaque fois, ce qu’il développera dans la seconde partie de l’entretien qui paraîtra le mois prochain.