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Un « à venir » sans « Avenir »
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La multiplication présente des publications alarmistes et des inquiétudes collectives ou individuelles autour de la question de savoir quel sera notre avenir a sans doute pour une de ses incitations la diminution de la prégnance d’une référence à l’Avenir.
Cette diminution se traduit par une montée en puissance d’une absence de promesse visualisable en un horizon positif. Elle bride l’imagination des politiques, des citoyennes et citoyens, en les concentrant sur le seul présent [1]. Les assurances d’accéder à un but, présumé assuré, par le moyen d’un volontarisme politique, d’une transmission par des mœurs étalonnées, de minutieux calculs scientifiques, parce qu’adossé à l’unité (souvent de la nation), au bonheur, au vrai et par conséquent à la fin de l’histoire, se sont dissoutes face à une réalité moins optimiste et des pensées plus humbles. Pire même, pour beaucoup désormais, l’avenir, se trouverait plutôt dans une franche réaction ou une régression vers des configurations sociales et politiques anciennes.
Et si nous sortions de ces modes de pensée hérités du XXᵉ siècle : l’Avenir, l’avenir, le retour à (…), etc. ? Une nouvelle manière de réfléchir notre sort ne pourrait-elle pas renvoyer plutôt à la recherche d’un à venir, complétée par la réponse à la question : « que nous arrive-t-il ? » qui diffère de la question « quel est notre avenir » [2], ancrée dans la politique, l’éducation, les savoirs, etc. ?
Étayons cette proposition. Il convient d’y entendre deux choses. D’une part, que cette manière de problématiser l’action humaine insiste sur la nécessité d’éclairer la position que ce « nous » occupe par rapport au monde présent et à ce qu’il peut en faire. D’autre part, qu’un à venir décline non une manière de viser un temps à déterminer définitivement (en regard d’un passé), non un rapport à un modèle indiscutable, mais un rapport à un devenir absent de téléologie. Héritage des Lumières ? Pour partie du moins [3].
Collectivement, il « nous » arrive quelque chose qui n’existait pas auparavant, mais dont nous ne savons immédiatement ni de quoi il s’agit, ni quoi en faire, ni ce que cela engage comme mode de subjectivation. Sans nul doute la formule suggère-t-elle qu’une pensée et une culture s’achèvent – la fin de la modernité –, et qu’il est temps de se préoccuper d’une autre approche du monde. Il y eut jadis en ce sens la proposition « postmoderne ». En tout cas, la formule pose un principe de différenciation, et en appelle à notre courage de nous interroger sur notre devenir et d’en appeler à des exercices pratiques et conceptuels inhabituels.
Une pensée de l’à venir
Il est clair que notre rapport à ce qu’on nomme couramment « avenir » a changé en signification, en valeur et en portée pratique ! Par rapport à la situation antérieure, il ne s’agit plus d’avoir la certitude de quoi que ce soit en matière d’orientation – d’Avenir (avec majuscule). Il n’est plus question de nous soumettre à cet Avenir comme à une configuration donnée, pleine d’images et de promesses, pour notre champ d’action et de prétendre la réaliser telle qu’elle est présentée (en servant de modèle) par des autorités (État, parti, chef à autorité). Pourquoi ? Parce que cette notion a conféré durant trop longtemps un sens unique à nos manifestations, expositions et recherches. Un seul sens ou un sens unique ! Celui d’un « progrès » (de la démocratie, des relations sociales, de l’art, de la science), engageant vers « le mieux » [4].
Or, si l’on ne souhaite tomber ni dans le piège d’un modèle préalablement déterminé, ni dans son inversion, « c’était mieux avant », il convient sans doute de s’exercer à se contenter d’anticiper quelque chose de nouveau uniquement à partir du présent (principe d’immanence), mais en modifiant quelque peu sa valeur commune (action). Il s’agirait bien plutôt d’un « à venir ».
Encore deux précautions s’imposent-elles. L’une concerne la notion même d’avenir et le vocabulaire qui l’entoure : avenir, Avenir, à venir, futur, demain, utopie… les langues, du moins européennes, prêtant à son égard un large éventail de mots (Future, Zukunft, avvenire ou futuro (Italien), estonteco (espéranto), futuro ou porvenir (espagnol). L’autre, la distinction nécessaire entre avenir, Avenir, à venir, compte tenu d’une histoire politique, sociale, des exigences faites aux recherches durant les XIXᵉ-XXᵉ siècles. Tout en respectant cependant le trait commun à ces notions dans leurs divergences même : penser dans ces termes, c’est refuser de considérer le présent comme éternel. « C’est toujours ainsi ! », entendons-nous trop souvent dire ! C’est toutefois là que commencent les divergences dans les conceptions des devenirs ou de devenirs différents.
Première distinction
Une première distinction s’impose. Elle porte sur la différence futur/avenir. La notion de futur, au sens moderne et non pas augustinien, renvoie tout de même au temps dont chacun, individuellement ou collectivement, fait l’expérience, en l’organisant ou non à sa manière (demain, un futur à inventer) dès à présent [5]. Le temps d’une existence est le terreau de futurs envisagés. Les actions qui en structurent la scansion, les y inscrivent (les futurs) : visée des conséquences d’une option, organisation des années qui passent, etc. De là vient souvent la sensation d’avoir à attendre patiemment que les futurs envisagés, préparés grâce à des occasions opportunes (kairos), attendus avec plus ou moins d’impatience, se réalisent. Ces moments de la temporalité prêtent à compléter le présent en le rejetant dans le passé – parfois par avance afin de mieux viser le futur (Janus) –, même si demeure une incertitude quant à sa réalisation [6]. Autrement dit : Le futur n’est pas l’avenir. Comme le passé, le futur est un présent décalé dans le temps, tandis que l’à-venir est un événement imprévisible, irréductible à quelque présent que ce soit.]].
Cette temporalité est certes marquée socialement et culturellement, mais elle l’est aussi historiquement : nous ne la pensons plus ni en cycles, ni en contrition, ni en culpabilité, mais en linéarité et en projets. Au sein de la modernité, en effet, elle est découpée en passé, présent, futur, empruntés aux temps grammaticaux, notamment à la déclinaison du verbe être (esse en latin). Le futur, en nom, se fait anticipation et prospective sur le temps de l’existence, qu’on évoque ou non les « futurs contingents » et autres réflexions d’Aristote sur le temps (Physique), ou la césure transitoire/éphémère d’Augustin [7].
Dans nos existences modernes, s’il existe, en effet, quelque chose qui relève de la succession du temps chronologique, règne aussi une autre dimension, celle de l’avenir. On l’entend bien, ce n’est pas à la dimension du temps (futur) que nous intéressent les Huxley, Orwell, Atwood [8], etc. Ces auteurs et autrices sont tout de même bien connus pour avoir décrit ou analysé les possibilités ou réalisations de types d’avenirs.
En ce sens, cette notion d’avenir est ceinturée par un tout autre vocabulaire que celle de futur : espérance, prédiction, prospective, etc. La notion d’avenir prend sens dans une philosophie de l’action (y compris par son étymologie composée du latin : ad-venire), incluant des hasards et des dérives. Elle ne peut pas (plus) être confondue avec celle de prophétie, de prédiction (dire par avance ce qui va arriver) ou de visée unique. Elle se donne uniquement comme ouverture du présent, ce moment où l’on parle ou dont on parle en coïncidence.
Deuxième distinction
Il importe aussi de souligner que cette notion d’avenir s’est déployée selon deux pistes, que nous avons marquées graphiquement par la différence entre avenir et Avenir.
Avenir : en majuscule, aussi bien à l’oral qu’à l’écrit. L’Avenir, c’est l’aurore d’un monde nouveau, la stabilité ultime vers laquelle s’achemine l’histoire de l’humanité. Saisie de manière presque simultanée par le communisme et le capitalisme, cette idée et/ou notion relève moins de la discussion que du modèle à viser. L’Avenir prend presque toujours une figure totale, qui expose aussi bien un type d’humanité, une manière de s’organiser, des mœurs, des dynamiques de savoirs et une économie. Si, lors de sa constitution, plutôt philosophique ou littéraire, elle a revêtu l’image d’une utopie (u-topos, dont la version de Thomas More est la plus connue), d’une visée qui ne dessine pas un futur, mais un rapport de l’humanité à soi dans une forme de vérité, de beauté et de justice, cette idée d’Avenir (abandonnant souvent More, sinon ses mots) s’est rapidement muée en idée directrice dont il n’était pas question de douter.
La version capitaliste a trouvé un mot complémentaire dans la notion de « progrès ». La propriété de ce terme est qu’on a moins à en expliciter le contenu (quantitatif et mélioratif) qu’à lui faire signifier une différentielle positive : hier et demain, hier était désastreux, demain sera resplendissant. Elle est désormais menacée. Ce qui est pris en compte par les sociologues depuis longtemps : déclin de l’emploi à vie, gains à court terme, pas de fins du travail ou de réalisation entière, compétition et enjeux augmentent... Ainsi le montrent par exemple des sociologues comme Zygmunt Bauman et Richard Sennett [9].
Dans la version communiste, le phrasé ne cesse de désigner quelque monde faisant rupture avec le présent, lequel situe l’aujourd’hui comme une tâche particulière de lutte.
Que nous arrive-t-il ?
C’est sans aucun doute à partir de la chute de ces idéaux d’Avenir, que l’orientation des débats contemporains se formule par cette question : « Que nous arrive-t-il ? ». Il importe donc maintenant de nous penser au présent et de nous pencher sur ce que nous voulons ou pouvons y entreprendre. C’est bien sur ce terrain que se situent ceux qui reprochent aux édiles la vacuité prospective qui est la leur, en dehors de références à la technologie.
Cela impose une troisième distinction : compte tenu de ce qui précède, pourquoi ne pas approfondir cette notion d’avenir à partir d’une autre opposition, cette fois entre avenir et à venir. Ce n’est pas uniquement une distinction formelle (ou d’écriture). Il reste toujours dans la notion d’avenir (plus ou moins mâtinée d’Avenir) une double connotation : de scepticisme enrobé dans du mystère et de sollicitation. Sortons-en !
C’est sans doute en ce point que l’introduction de l’idée d’un à venir, plus sobre et plus ancré dans la transformation immanente potentielle du présent, devient efficace. Il ne s’agit plus d’énoncer les cadres d’un bonheur définitif, il s’agit d’assumer un vide (positif) à venir ouvert sur des actions [10]. Les leçons des derniers temps sont retenues. « Sobre » signifie prendre ce vide de l’à venir à bras-le-corps à partir de ce qui est actuellement, et construire des options collectives et expérimentables. Autrement dit, nous ne sommes condamnés ni à réentrevoir ou repenser l’avenir en termes de divination comme on en observe le retour en grâce chez certains et certaines ; ni en termes de retour des morts-vivants ; ou de l’idée de répétition infinie de toutes choses et de nostalgie de la tradition (pourquoi pas de restauration de « l’authentique » ?), ni encore en termes d’Avenir. Cela n’incite pas non plus à réduire nos existences au présentisme. N’existe-t-il aucune autre perspective pour cerner la possibilité d’inventer une prospective quelconque afin de combler un horizon provisoirement vide d’attente politique, sociale, scientifique, artistique ?
Deux philosophes peuvent aider à trouver les mots dont nous pouvons nous saisir dans le registre de la politique et pourquoi pas des arts qui, eux-aussi, ne cessent de tendre à échapper au destin du « progrès » : Michel Foucault et Jacques Rancière.
Le parti pris de Michel Foucault, par exemple, incite à réfléchir à partir d’un double ressort. D’une part, la référence au présent [11] dont il importe de réaliser le diagnostic – quelle que soit l’époque, puisqu’il ne s’agit pas d’une notion chronologique. Ce présent renvoie, nous l’avons écrit ci-dessus, à ce qui « se passe autour de nous », notre « maintenant », tel que Immanuel Kant, au XVIIIᵉ, l’a posé, rappelle-t-il, en se demandant « qu’est-ce que les Lumières ? » [12]. Ce présent est assez large pour définir une épistémè à laquelle renoncer, une période large susceptible de persévérer à maintenir un certain mode de pensée.
D’autre part, l’attente de l’événement susceptible de bouleverser cette configuration en place. Certes de cette idée d’événement, on ne déduira pas un statut un peu abusif de l’idée de rupture, au sens d’une césure imposée par des mouvements de foules, selon les phrasés des médias. « Événement » dit plutôt une irruption d’une nouvelle configuration de savoirs ou de mœurs, dont la contrainte sur le présent n’est pas nécessairement visible immédiatement, même si l’irruption en est violente : « une violence extérieure, seule capable de bousculer le système [13] ». Avec la notion d’événement, la pensée est prise entre l’existence d’interruptions et les transformations induites qui ne se contentent pas de désigner de vagues « changements ». Diagnostic et événement pourraient mettre en avant deux notions cohérentes pour penser l’à venir sous un mode qui n’est ni l’Avenir, ni un avenir quelconque.
Quant à Jacques Rancière [14], il précise de son côté que, pour lui, l’avenir ne relève pas d’un idéal à accomplir, présentation qui sépare ceux qui en connaissent la teneur et ceux qui doivent attendre sa réalisation. Il se donne alors comme aboutissement d’un processus progressif, planifiable. Or, l’avenir se fait ici et maintenant dans la dimension du présent, sous forme de lutte des « sans-parts ».
Point de départ de sa thèse, un constat : nous vivons un temps sans avenir, marqué par l’absence de choix percutant, l’absence de différences entre les moments, et le suspens de temps qui s’affronteraient. Cette dernière mention référant à une période antérieure dans laquelle prospéraient des propositions de futurs. En référence à elle, on peut dire que tout avait un sens, était orienté vers une prospective et des propositions. Or, en 2026, on ne cesse d’affirmer que tout est déterminé, néanmoins dans un monde qui va s’effondrer, dans lequel ne règnent plus que des gestionnaires et des catastrophes. Restent des peurs, et on ne construit rien par des peurs.
Les recherches scientifiques
Paradoxalement sans doute, les activités scientifiques dessinent aussi une piste de réflexion, si on ne les confond pas avec le progrès technologique. Ce pourrait d’ailleurs être le cas des activités artistiques. En l’occurrence donc, le champ des savoirs, examiné d’un point de vue épistémologique, donne à penser un jeu semblable sur le fil de l’Avenir, l’avenir et l’à venir.
Parce que l’analyse des arts est plus courante que celle des sciences, sur ce fil, concentrons-nous pour finir sur les savoirs scientifiques. S’il y est encore souvent question des rapports Sciences et Avenir, comme l’affiche une publication, en termes de progrès et d’élan technologique, de nombreux chercheurs, dans leurs pratiques, et épistémologues ont montré qu’il est possible de penser la recherche autrement, et de saisir une autre option d’une politique des sciences, notamment à partir d’un conflit entre les termes Avenir et avenir, à venir.
La question générale de savoir quelle est la portée de la notion d’avenir dans la recherche scientifique est en effet décisive. Question que l’on peut formuler ainsi : la notion ou plutôt l’Idée d’avenir serait-elle une exigence nécessaire de la recherche scientifique, moderne, et sous quel mode (futur, avenir, Avenir, à venir). Non seulement il semble bien que l’histoire de la physique à l’aube de cette constitution moderne porte à inclure la notion d’avenir dans le travail des savants, mais encore l’histoire récente montre à l’œuvre les distinctions établies ici.
Sachant que, si l’on s’inspire à nouveau de Kant, l’Idée est un concept de la raison et non de l’expérience scientifique, l’émergence de cette Idée d’avenir dans la recherche scientifique depuis sa construction moderne introduit en elle une dynamique par différence avec les bornes médiévales. Depuis la rupture ouvrant le champ de « la science moderne », « avenir » est ainsi devenu un idéal régulateur de la dynamique du savoir, idéal selon lequel des phénomènes rencontrés et encore inconnus pourront l’être bientôt. L’idée d’avenir engage une rationalité éventuelle des phénomènes encore indéterminés.
Mais petit à petit, sous des impératifs plus complexes, cette idée d’avenir-là, devenue un Avenir auquel croire, s’est mise à organiser la recherche selon la cohérence d’un ordre technico-rationnel conçu et total, biaisé par rapport à la notion moderne de recherche.
La question se pose en effet de savoir si Galilée, Newton, et d’autres, pensaient la recherche en termes d’avenir et quel type d’avenir. Cet avenir résidait-il dans une systématicité de la nature ? Il semble que « oui », l’avenir consistait ou devait consister à ramener le cours des objets étudiés sous des lois susceptibles de les expliquer au même titre que les autres phénomènes de même type. Pour autant, cet avenir, par technologisation interposée, au XIXᵉ siècle, s’est mué en « Avenir », encourageant à viser à donner une forme absolue à l’agrégat émergé dans les recherches.
Justement, il y a eu là un problème. Classiquement alors, « avenir » en sciences évoquait une totalisation des connaissances possibles dans une même et unique perspective. L’idée d’Avenir se contentait de signifier : continuons à organiser les choses ainsi. Au risque évidemment de clôturer la connaissance sur elle-même ! Risque pris rapidement, dans le cours de cette technologisation ou de l’introduction de la raison technique et financière (voire nationaliste) dans le domaine, laquelle appelait une rupture de la part de la physique contemporaine, moins uniforme. Sans doute les Einstein, Curie, Turing et autres en ont eu conscience.
Cette nouvelle dimension, celle d’un « à venir », renforcée désormais largement par les problèmes climatiques, écologiques et autres, est désormais de savoir si l’on peut concevoir, en sciences, d’autres conceptions de la recherche, engageant toujours un avenir mais extraites de la gangue de l’Avenir ? Le problème actuel en matière scientifique est d’accéder à une conception de l’à venir qui ouvrirait des espaces d’expérimentations autres, et les engagerait dans une autre conception de la nature [15], etc. La perspective d’un à venir discuté et séparé des modèles antérieurs est devenue centrale, concernant par ailleurs aussi bien les sciences dites « dures » que les sciences humaines ou sociales.
Nul n’est dupe : les promesses contenues dans nombre de projets d’avenir ont moins de crédibilité que jadis. Après la chute des derniers grands élans politiques ayant scandé les traits sublimes d’un Avenir radieux, au terme de constats négatifs concernant les dernières utopies urbaines ayant garanti cet Avenir réalisé ici et maintenant, en regard d’expositions d’art contemporain qui ne cherchent plus à imposer les doctrines du « bon » art, que nous arrive-t-il donc ? Perte de crédit de ces lumineux éclats, attraction déçue de ces horizons jamais atteints, dessins froissés désormais de ces modèles promis à nos vies collectives ? Surtout, la question se pose de savoir non seulement ce que nous avons fait de l’idée d’avenir mais encore de savoir si, en tournant le dos à ces perspectives tracées par des écrivains, des savants, des artistes ou des personnels politiques célèbres, nous devons faire le sacrifice de tout projet de surmonter le temps présent. Et si cela se réalisait sous le titre d’un à venir ?
Afin de donner corps à cette idée, nous allons proposer à la lecture, au fur et à mesure des mois, au long de l’année, des articles provenant de divers autrices et auteurs, portant sur ces questions. Ils composeront sans doute, à terme, un petit volume à diffuser.
Notes
[1] Cf. Le temps des promesses, 1905-1990, par Christian Ingrao, historien, La Découverte, 2026. Avant : promesse du même accès aux biens culturels pour tous, impulsion et orientation par l’État, Subventions… Mais de nos jours : que faire face à l’évolution des pratiques culturelles, aux nouvelles attentes des citoyens, au rôle des collectivités territoriales, à la place de l’Europe, de la diplomatie culturelle…
[2] Cette formule (exposée par Jacques Derrida, Jean-François Lyotard…) prend la place historique suivante : au-delà de la chute de la dualité « Amour et Loi » (époque médiévale), la question formulée au XVIIIᵉ siècle était : « comment transiter vers un monde nouveau » (Vico) ; celle du XIXᵉ : « Qu’est-ce qu’être moderne ? » (Baudelaire) ; celle de nos jours : « Que nous arrive-t-il ? », question dont on peut se demander si elle est proche ou non de celle d’Immanuel Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ? . Ce qui nous arrive : basculement et sortie.
[3] Ainsi que Michel Foucault l’étudie dans « Réponse à une question », in Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994, t. I, p. 673, note.
[4] Cf. La critique exercée par Tim Ingold : « la société actuelle a pour modèle d’avenir une échelle qui permettrait aux jeunes de gravir les échelons les uns après les autres. Grandir, ce serait donc escalader. » (Le passé à venir, Paris, Seuil, 2025).
[5] La notion de « présent » est non moins problématique. Elle est souvent confondue avec le présentisme : cf. Pierre Rosanvallon La tyrannie du présent, Paris, Seuil, 2026. Et dans présentisme, on loge en général le « court-termisme », lequel gouvernerait actuellement les esprits de telle sorte que nous ne faisons rien, ou trop peu, alors même que nous savons qu’il faut faire quelque chose (écologie, climat, etc.). Ici, elle prend le sens de la « question philosophique du présent » (disait Michel Foucault à propos de Kant), le présent introduisant une différence par rapport à hier.
[6] Jacques Derrida précise : « L’avenir ne peut s’anticiper que dans la forme du danger absolu. Il est ce qui rompt absolument avec la normalité constituée et ne peut donc s’annoncer, se présenter, que sous l’espère de la monstruosité. Pour ce monde à venir et pour ce qui en lui aura fait trembler les valeurs de signe, de parole et d’écriture, pour ce qui conduit ici notre futur antérieur, il n’est pas encore d’exergue » [[De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967, p. 14
[7] Jean-François Lyotard en reprend les éléments, cf. L’Inhumain, Causeries sur le temps, Paris, Galilée, 1988, p. 33.
[8] Aldous Huxley Le meilleur des mondes, 1932 ; George Orwell, 1984, 1949 ; Margareth Atwood, Le dernier homme, 2003
[9] Zygmunt Bauman, La Société assiégée (Rodez, Le Rouergue, 2004) ; et Richard Sennett, La Culture du nouveau capitalisme (Paris, Albin Michel, 2006).
[10] Sur cette notion de vide, cf. Christian Ruby, La fécondité du vide, Essai sur l’Être, l’art et la politique, Paris, MKF, 2024.
[11] Michel Foucault précise par ailleurs que sa référence au présent contribue à une critique de la phénoménologie qui pose l’idée de déceler les conditions de possibilité des objets et le « vécu » en objet privilégié.
[12] « Ce ne sont pas les restes de l’Aufklärung qu’il s’agit de préserver ; c’est la question même de cet événement, et de son sens (la question de l’historicité de la pensée de l’universel) qu’il faut maintenir présente et garder à l’esprit comme ce qui doit être pensé ». Cours au Collège de France, 5 janvier 1983, Dits et Ecrits, II, p. 1505.
[13] Michel Foucault, « Réponse à une question », op.cit., t. I, p. 673, note.
[14] Jacques Rancière, Chroniques des temps consensuels, Paris, Seuil, 2005.
[15] Valentin Denis, La nature de la modernité, La controverse Descola-Latour, Paris, Puf, 2026.
Dernier ouvrage paru de Christian Ruby : L’œuvre d’art entre auteur·rice et public, Paris, L’Harmattan, 2026.
Image d’ouverture : Théo Mercier, Fossil Opera, Nantes, 2026





