lundi 5 mai 2025

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Trait de (Dé)Union

, Jean-Marie Hordé

Toute œuvre de l’art ou de l’esprit est une intervention dans le monde.
Elle peut être insolente, déstabilisatrice ou conformiste, pérenne ou éphémère, reste qu’elle s’inscrit dans le monde, ce monde qu’Hannah Arendt définit par la présence des œuvres. J’ai appris de Paul Ricœur que toute identité est narrative (donc mouvante), de Pierre Rosanvallon que l’égalité est de relation (et non de nature) et de Marie-José Mondzain que le partage supposait la création du lieu du partage.

Nous savons que la démocratie est une tension : Démos et Kratos (peuple et pouvoir) ne s’accordent que difficilement selon des processus que le droit arbitre. Il faudrait écrire démo-cratie. Le trait « d’union » signifiant l’écart ou la tension qui subsiste nécessairement entre les forces. Il me semble que l’œuvre se tient dans ce trait. Elle unit ou désunit, c’est selon… L’œuvre conformiste plaira au très grand nombre et sera fêtée par le populiste ; l’insolente s’inscrira dans la seulement « possible » adhésion, sera minoritaire et pourra être qualifiée de dégénérée ! L’invention artistique offre une relation possible, sachant qu’aucune demande ne la précède. Cependant, ma longue expérience au théâtre m’a permis de vérifier qu’une politique assidue peut durablement enrichir la curiosité. J’ai choqué naguère en affirmant que l’art était une activité (auteur et spectateur) « d’aristoï ». Il fallait entendre que chacun d’entre nous est un possible aristoï dans ce moment où il voit cette œuvre qui le regarde. C’est une action, non une passivité. Les politiques culturelles qui se réclament d’une culture pour tous sont mensongères ou populistes. Elles se rangent du côté d’un peuple holistique qui n’existe pas. Aucune dictature n’empêchera quelques dissidences. Le grand art est dissident, en ce sens démo-cratique : il interprète, la Vérité vacille. La relation est toujours singulière. La foule dans un musée ne dit rien de cette relation.

Les arts de production — le théâtre en particulier — sont pris en tenaille : il faut des spectateurs le plus nombreux possible dans la salle, sachant que nombre d’entre eux préfèreront le déjà vu à la nouveauté. Il faut tenir cette contradiction, parier sur la vivante générosité, en somme : résister ! La relation dans une salle qui est lieu de partage (dans le double sens d’accord et de désaccord : partager ce qui partage) est une égale différenciation. Lorsque la salle fait masse, lorsque l’œuvre invite une adhésion aveuglée, plus aucun partage ne peut avoir lieu et la liberté s’effondre.

Le mot d’ordre au jourd’hui est inclusion ; il succède à diversité. Très bien ! Mais prenons garde que ce ne soit pas aux dépens de la libre insolence de l’art.

Malraux nous disait : créez et allez à la rencontre du plus grand nombre possible. Créez d’abord car c’est la création qui sera l’objet de la rencontre avec un certain nombre. Cette utopie est-elle toujours vivante ? Où en sommes-nous de nos songes ?


Image d’ouverture : Nicolas de Staël, Agrigente, 1953 – Huile sur toile (200 × 150 cm), Musée national d’Art moderne, Centre Pompidou, Paris