dimanche 3 mai 2026

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Tout en un

, Jean-Jacques Birgé

J’ai du mal à travailler lorsque je ne suis pas sollicité. Est-ce le besoin de me sentir utile qui m’anime ou le désir d’être aimé tout simplement ? C’est compliqué lorsqu’on a choisi l’invention comme vecteur vital depuis toujours. J’imagine que, enfant timide, l’extraversion représenta rapidement l’échappatoire. Cela n’a pas été facile.

Lorsqu’il fallait chanter en chœur je fredonnais comme je pouvais le premier vers et articulais ensuite sans émettre aucun son. L’arnaque ! Futur autodidacte, le syndrome de l’usurpateur me poursuivit longtemps, jusqu’à ce que l’importance de l’œuvre démente ce complexe typique de ceux qui ont appris par des chemins de traverse en se bricolant leur propre langage. À l’âge où l’on commence à se poser des questions autres que le merveilleux « pourquoi ? », je montais sur la table pour raconter des histoires drôles. Mon ambition était d’inventer des choses qui ne servent à rien. Ma mère, elle, se rappelait que je voulais inventer des choses utiles à l’humanité. Devenir un artiste concilie les deux.

L’option était nécessaire à l’enfant dont rêver était l’occupation principale, mais elle n’était pas suffisante pour l’adolescent qui prit sa carte de « citoyen du monde » à l’âge de 11 ans ou au quadragénaire qui partit réaliser des films à Sarajevo pendant le Siège. J’avais peur, mais à quoi aurait rimé mon engagement politique si l’intellectuel que je pensais être ne mettait pas les mains dans le cambouis lorsque l’occasion se présenta. La même année, 1993, j’avais été l’un des derniers à tourner en Algérie avant que cela devienne impossible et j’avais enchaîné avec l’Afrique du Sud d’avant Mandela au moment de l’assassinat de Chris Hani. Le succès qui en découla me donna l’espoir de revenir à mes amours de jeunesse, le cinéma. Sorti très jeune de l’IDHEC (ancêtre de la FEMIS), je n’avais que 20 ans, je compris que, au vu de mes ambitions artistiques, l’indépendance en était la seule garante. Je créai ainsi mon propre label de disques à 22 ans et mon orchestre dans la foulée. Cinquante ans plus tard, l’un et l’autre sont toujours en activité. Je sacrifiai parfois certaines opportunités pour préserver un sentiment mystérieux qui m’échappera probablement jusqu’à ma mort, cette inspiration qui m’entraîne loin des sentiers balisés, désir ambitieux de faire ce qui ne se fait pas puisque ce qui est fait n’est plus à faire. Or plus le budget est important, plus les pressions extérieures font obstacle. En 1995 mon projet de film sur la fin du monde, adapté d’un roman de C.F. Ramuz, n’était pas encore un sujet à la mode et mes méthodes auront toujours emprunté le chemin buissonnier des écoliers. Je revins donc à la musique, domaine pour lequel je ressens la plus grande facilité sans comprendre comment c’est possible face à l’immensité de mes lacunes.

J’avais pallié mes incompétences en m’inventant un langage qui avait fait fi, du moins dans un premier temps, de l’harmonie et du contrepoint. D’une part, ayant acquis en 1973 l’un des premiers synthétiseurs, j’avais cherché à reproduire tous les sons du monde de manière artificielle en apprenant à les analyser. D’autre part, j’appliquai la syntaxe cinématographique à la composition musicale en racontant des histoires suffisamment ouvertes pour que les auditeurs y imaginent leur propre scénario. Ce pourrait être le secret de ma musique si une sorte de transe ne venait s’y ajouter, mystère de la création qui trouve probablement sa source dans mes rêves d’enfance où mes yeux étaient perdus dans le vague et mes oreilles à l’affût du moindre savoir. La culture générale m’apparaît toujours comme un creuset encyclopédique venant alimenter l’inconscient, lui-même édifié sur le terreau de la névrose forcément familiale.

Me voilà à raconter ma vie alors que j’avais prévu d’aborder la thématique « Arts & Culture, images, appareils, société, cerveau » point par point. J’y réponds malgré tout en soulignant la responsabilité politique des artistes au même titre que tous les citoyens, en me référant aux images qui n’ont cessé de me fasciner en particulier par une cinéphilie boulimique, en ne voyant dans mes nombreux appareils que des outils ou des jouets, en cherchant sans cesse à m’échapper socialement tout en participant à l’ensemble, en particulier en espérant enfoncer les portes de la perception pour entrevoir un autre monde possible. Face à la détestation du monde qui m’était offert je n’eus d’autre choix que d’en inventer un autre, plus proche de mes désirs, utopique. Et je continuai à jouer, puisque les musiciens comme les comédiens sont les seuls artistes à revendiquer le jeu.

Que ce soit mes propres choix ou l’énigme que représente pour moi l’humanité je cherche toujours à remonter le temps, pour comprendre comment on en est arrivé là. Plus je vieillis plus j’ai l’impression que tout a commencé à mes 5 ans. L’histoire qui va suivre évoque un sujet tabou à l’origine de ma construction. J’avais demandé pourquoi je n’avais pas de grands-parents paternels. En 1920 mon père qui avait 3 ans avait refilé la typhoïde à sa mère qui y avait succombé. Passons. L’affaire était tout autre pour son père assassiné par les Allemands. C’est là que, bien que laïcs pour ne pas dire athées, mes parents m’expliquèrent que nous étions juifs, et que cette spécialité avait tué mon grand-père sous une douche à gaz. Comme je m’inquiétai de savoir si cela pouvait m’arriver un jour et que je ne comprenais pas pourquoi, ils m’expliquèrent que les antisémites sont jaloux de notre intelligence. Nous étions de grands savants, de grands artistes, etc., et cette excellence nous avait sauvé à travers les siècles bien que nous n’ayions jamais été du côté du manche. Malgré mon aspiration fondamentale à rêver, j’assimilerai inconsciemment que je devais être premier de la classe pour ne pas y passer à mon tour. C’est là le sujet tabou, le complexe de supériorité des juifs ashkénazes qu’on évite largement d’aborder. Mais ce roman « national » explosa pour moi en 1967 avec la guerre des six jours. Nous tenions le bâton ! Mon engagement du côté des opprimés me fit prendre le parti des Palestiniens et interrogeant ce qu’on m’avait appris, je découvris que les kibboutz étaient en fait des colonies en territoire occupé, que le jardin n’avait jamais été un désert, etc. Mon antisionisme était difficilement assimilable à de l’antisémitisme avec un grand-père gazé à Auschwitz, un père qui avait sauté du train qui l’emportait vers les camps de la mort et une famille tant maternelle que paternelle engagée dans la Résistance. Je fus longtemps très isolé jusqu’à ce que l’impérialisme criminel de l’état israélien devienne explicite au plus grand nombre. Il faut du temps pour comprendre qui l’on est et ce qui vous agit. J’attendis d’avoir 60 ans pour assimiler d’où venait ma préférence des bains plutôt que des douches ! Depuis j’ai fait de considérables économies d’eau courante.

Confronté à la folie humaine, tant suicidaire que criminelle, mon adolescence profondément « Peace & Love » fut sans cesse malmenée par la nécessité de la révolte. En mai 68 je participai au service d’ordre à mobylette pour bloquer les automobiles lors des manifestations quand il y avait encore de l’essence et je livrai les affiches des Beaux-Arts, mais j’aurais été incapable de lancer un pavé. Pendant les années qui suivirent j’ai surtout beaucoup couru, poursuivi par les matraques. La question de la violence révolutionnaire me taraude, en particulier lorsqu’il s’agit de guerres d’indépendance ou de la destruction de la planète par des capitalistes que l’arrogance perdra immanquablement, mais après combien de morts ?

Mon travail est partagé entre la dénonciation des inégalités et le besoin de s’échapper par le rêve. L’urgence et le temps perdu à collectionner des timbres et des porte-clefs m’a poussé vers l’improvisation que je préfère appeler composition instantanée. Même lorsque je compose préalablement, je privilégie la première prise et le geste instrumental. Comme si l’état de grâce était le garant du bien contre l’illusion du mieux. Il n’empêche que le résultat est un mystère. La réalité ne refait surface qu’à la réécoute. Entre ce qui m’inspire et l’appropriation par le public je dois me faire confiance, car j’ignore comment mes mains tombent juste ou comment mon cerveau avance sur le fil d’équilibriste. Il y a évidemment un filet. Tout cela n’est faisable qu’après des heures et des années de préparation à envisager tous les possibles. Et pourtant l’impossible c’est le réel. Si la réalité dépasse toujours la fiction, l’imaginaire est plus vrai que le tangible. C’est en tournant autour des choses, pas en visant le centre, que l’on s’approche de la vérité, du moins la sienne. La musique comme la poésie est un art circonlocutoire.

J’aime par-dessus tout créer des images qui laissent à chaque auditeur ou spectateur sa liberté d’interprétation. Mon rôle est de fabriquer le cadre pour éviter les contresens et pousser à penser par soi-même. Dans mes écrits (mon blog quotidien a 22 ans !) je traque les îles désertes ou désertées, les artistes méconnus, jeunes ou oubliés, les changements d’angles et les recettes de grand-mères, l’altérité et la personnalité, en assumant la première personne du singulier car l’objet cache trop souvent le sujet. Ici, j’en ai encore usé et abusé, pour ne pas que la forêt étouffe l’arbre, même si elle n’existe que parce que nous sommes ensemble.