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TELOS — Le corps comme seuil
mémoire, déplacement et monologue
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Si je me retourne aujourd’hui sur mon parcours, je m’aperçois que l’origine de mon travail de cinéaste se trouve dans le corps.
Bien avant mes premiers films, cette question était déjà au centre de mes recherches. À l’Université de Tokyo, j’ai consacré mon mémoire de maîtrise au film Les Clowns de Federico Fellini. À travers une analyse historique et esthétique de la figure du clown de cirque, je m’interrogeais déjà sur la représentation du corps au cinéma.
Le clown m’apparaissait comme une figure singulière.
Un être situé entre plusieurs mondes.
Entre le rire et la mélancolie.
Entre le spectacle et la réalité.
Entre la présence et la disparition.
Son langage est d’abord corporel.
Avant les mots, il y a le geste.
Avant le récit, il y a la présence.
Avec le recul, je réalise que cette question ne m’a jamais quitté.
C’est sans doute pour cette raison que la danse occupe une place particulière dans mon parcours. En 2001, j’ai réalisé une première vidéo-danse en collaboration avec la chorégraphe japonaise Mariko Aoyama, ancienne danseuse de Pina Bausch. L’année suivante, sa version remontée, Adagio, a été sélectionnée au festival Vidéoformes de Clermont-Ferrand.
Parallèlement à mon travail de réalisateur, j’ai poursuivi pendant près de trente ans une activité de critique de danse, d’opéra et de spectacle vivant entre la France et le Japon. Observer les danseurs, les chorégraphes, les metteurs en scène et les interprètes m’a appris à regarder autrement les corps en mouvement.
Mon parcours s’est lui aussi construit dans des espaces de passage. Né à Tokyo, formé entre le Japon et la France, puis au Fresnoy – Studio national des arts contemporains, j’ai toujours travaillé dans des territoires intermédiaires. Le Fresnoy réunissait des artistes venus du monde entier : cinéastes, musiciens, photographes, plasticiens, vidéastes. J’y ai découvert un lieu où les frontières entre les disciplines devenaient poreuses. Cette expérience a profondément transformé ma manière de concevoir les images.
Au Fresnoy, j’ai notamment réalisé Resonance of Tears (2004), librement inspiré de La Cerisaie de Tchekhov, avec l’acteur britannique Vernon Dobtcheff dans le rôle principal. Sélectionné en compétition au Festival international du film de Rotterdam, ce projet cherchait à faire émerger un espace situé entre théâtre, cinéma et musique. À partir de la voix de l’acteur, décomposée puis reconstruite sous forme de matière sonore électronique, le film tentait de faire apparaître ce que j’aimais appeler une forme d’« opéra sans musique » : un théâtre de la mémoire où le corps et la voix devenaient les véritables porteurs du récit.
Avec le recul, je comprends aujourd’hui que cette recherche annonçait déjà certaines des questions qui traversent TELOS. Là où Resonance of Tears explorait la mémoire à travers la voix et le monologue, TELOS poursuit cette interrogation à travers le corps.
Pourtant, ce qui m’intéresse n’est pas la danse comme genre artistique.
Ce qui m’intéresse est plus fondamental.
C’est le corps.
Le corps est plus ancien que les mots.
Nous respirons avant de penser. Nous réagissons avant de comprendre. Nous bougeons avant d’expliquer.
Le corps résiste toujours à une traduction complète.
Il demeure un territoire partiellement obscur, irréductible à toute explication.
Il porte aussi des mémoires dont nous n’avons pas toujours conscience.
Des souvenirs, des blessures, des déplacements, parfois même des histoires collectives qui nous précèdent.
L’une des images à l’origine de TELOS fut une vidéo aperçue par hasard sur les réseaux sociaux. Sur le quai d’une gare japonaise, un jeune corps demeurait immobile quelques secondes avant de disparaître dans le passage fulgurant d’un train express.
Ce qui me frappa n’était pas le fait divers lui-même.
C’était la coexistence presque impossible de la présence absolue et de la disparition instantanée.
Un seuil.
Une fraction de seconde où la vie et la mort semblaient occuper simultanément le même espace.
Avec le recul, je crois que cette image est devenue l’un des motifs souterrains de TELOS.
Le projet est né de ma rencontre avec Shihya Peng, danseuse et chorégraphe taïwanaise installée à Paris.
J’ai été frappé par la qualité particulière de sa présence.
Formée à Taïwan dans la danse traditionnelle chinoise, passée par les États-Unis avant de s’installer en France, Shihya Peng a construit un parcours singulier entre plusieurs cultures et plusieurs pratiques du corps. Chorégraphe et fondatrice de la compagnie YADRE, interprète notamment pour François Chaignaud et Cecilia Bengolea, elle a également présenté son travail dans des contextes majeurs de la scène chorégraphique contemporaine, du Théâtre de la Ville à la Biennale de la danse de Lyon.
Son parcours traverse les frontières géographiques autant qu’esthétiques.
Ce qui m’intéressait n’était pas de représenter Taïwan.
Ce qui m’intéressait était la manière dont ces expériences, ces déplacements et ces rencontres avaient laissé des traces dans un corps.
Cette rencontre a donné naissance à TELOS en 2023, une œuvre située à la frontière de la vidéo-danse et de la fiction cinématographique. Présenté dans plusieurs festivals internationaux en France, en Allemagne, en Espagne et en Italie, le film a notamment reçu le Prix du Meilleur Court Métrage Expérimental au Paris International Short Festival.
Nous nous sommes rencontrés à Paris.
Un réalisateur japonais.
Une danseuse et chorégraphe taïwanaise.
Dans une ville qui n’appartient pleinement ni à l’un ni à l’autre.
Cette situation me paraît emblématique de la création contemporaine. Nous vivons dans un monde traversé par les migrations, les échanges culturels et les frontières mouvantes. Pourtant, dans le travail artistique, quelque chose précède souvent les discours : le corps.
Lorsque deux artistes ne partagent pas la même langue maternelle, ils finissent par se comprendre autrement. Une respiration, un silence, une hésitation, un déplacement dans l’espace deviennent des formes de langage.
Le corps lui-même devient un lieu de traduction.
Je ne voulais pas filmer une chorégraphie.
Je voulais que le cinéma lui-même danse.
Mais plus profondément encore, je voulais que le corps devienne un monologue.
Dans TELOS, la danse ne constitue pas un spectacle.
Elle devient une parole silencieuse.
Une forme de fiction où un corps solitaire traverse ses souvenirs, ses désirs, ses absences et ses fantômes.
La caméra n’est pas un simple observateur. Elle hésite, s’approche, recule, respire. Elle partage l’espace du danseur.
Depuis longtemps, les œuvres d’Antonioni, de Patrice Chéreau ainsi que la pensée d’Antonin Artaud nourrissent ma réflexion.
Chez eux, l’essentiel ne réside pas dans l’événement lui-même, mais dans ce qui demeure invisible autour de lui.
J’ai toujours été sensible à l’intensité physique qui traverse leurs œuvres. Chez Artaud comme chez Chéreau, le corps n’est pas seulement un instrument d’expression : il devient le lieu même du conflit, du désir, de la blessure et de la métamorphose.
Dans TELOS, je poursuivais une interrogation semblable :
non pas ce que le corps exprime,
mais ce qu’il conserve.
Ce qu’il transporte.
Ce qu’il dissimule.
Le titre du film provient du grec ancien.
Telos signifie la fin, l’achèvement, le but.
Mais ce qui m’intéresse n’est pas la fin comme accomplissement.
C’est le seuil.
Le seuil entre la vie et la mort.
Entre le désir et la disparition.
Entre la mémoire et l’oubli.
Entre soi et l’autre.
Dans le film, une femme traverse un espace qui ressemble autant à une ruine mentale qu’à un lieu réel. Elle paraît errer dans un rêve, dans un souvenir ou dans l’approche de sa propre disparition.
Je n’ai jamais souhaité imposer une interprétation unique.
J’espérais plutôt inviter le spectateur à demeurer lui aussi sur ce seuil.
Peut-être est-ce pour cette raison que les frontières m’attirent depuis toujours.
Le cinéma ne sert pas à fournir des réponses.
Il permet d’observer les contours de ce qui nous échappe.
Le corps agit de la même manière.
Nous croyons le posséder, mais nous ne le comprenons jamais entièrement.
Nos désirs, nos peurs et nos souvenirs continuent à nous dépasser.
TELOS n’est pas seulement un film.
C’est une méditation sur les seuils.
Entre le Japon et Taïwan.
Entre la danse et le cinéma.
Entre la voix et le silence.
Entre la présence et l’absence.
Entre la vie et la mort.
Une tentative de regarder ce qui demeure encore en mouvement lorsque toutes les certitudes ont disparu.



