dimanche 2 juin 2024

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Biennale de Venise

L’art en causes

soixantième Biennale de Venise

, Dominique Moulon

Sous le commissariat général d’Adriano Pedrosa, la soixantième Biennale de Venise est plus politique que jamais. Où l’on découvre, allant des pavillons des Giardini aux palais vénitiens, des formes tout aussi contemporaines que les causes qui y sont portées.

Le pavillon français a été confié à Julien Creuzet [1] qui l’a investi avec quantité de sculptures que des fibres colorées, dont on ne sait ni la nature ni la provenance, relient délicatement. Il convient de les contourner pour visionner les séquences d’animation où d’autres objets évoluent en immersion dans quelques mers, possiblement celle des Caraïbes. Les basses d’une musique, qui, elle aussi, emplit l’espace, résonnent jusque dans nos chairs. Les corps se contorsionnent tandis que les regards balayent l’espace où les fibres se poursuivent au sein d’écrans de grande dimension. Point de titre pour cette œuvre d’art englobante, mais un poème qui propulse dans les ailleurs de la pensée de l’artiste : « Attila cataracte ta source aux pieds des pitons verts finira dans la grande mer, gouffre bleu, nous nous noyâmes dans les larmes marées de la lune ».

Yael Bartana, Light of Nations, 2023.

Yael Bartana [2] compte parmi les artistes qui cette année représentent l’Allemagne. Ses créations participent d’une forme d’œuvre d’art totale intitulée Thresholds. Et son approche est des plus cohérentes avec la thématique générale de cette Biennale : Foreigners Everywhere. Puisque c’est un voyage spatial, possiblement sans retour, d’un groupe d’humains symbolisant l’espoir de l’humanité qu’elle met en scène. Avec, dès l’entrée, l’imposante sculpture cinétique et lumineuse du vaisseau incarnant la promesse d’une Terre seconde. L’astronef est aussi présent dans le film qui, au centre du pavillon, documente quelques danses rituelles à l’inquiétante étrangeté. En ces temps troubles où tant de conflits agitent le monde et jusque dans les allées des Giardini, l’idée d’une catastrophe globale serait-elle propice aux réconciliations ?

Yuko Mohri, Compose, 2024.

Au sein du pavillon japonais, Yuko Mohri [3] réalise des petites expériences qui constituent un tout artistique. L’artiste, connue pour son intérêt porté aux actions de l’infime, y connecte des fruits au travers d’électrodes et de câbles à des microcontrôleurs pour alimenter des ampoules électriques et moduler des sons. Ce phénomène bien connu dans la communauté Do It Yourself à l’international intrigue toutefois le public de l’art à Venise. Plus encore, il éveille les consciences quant aux actions qui, dérisoires en apparence, permettent d’agir sur le monde lorsqu’elles sont prodiguées à grande échelle. Car c’est associant nos efforts que nous pouvons collectivement agir pour le climat à l’heure où l’impact carbone de l’art contemporain doit être considéré et que l’écologie compte parmi les causes de cette Biennale.

Pierre Huyghe, Offspring, 2018.

La collection Pinault [4] a pour habitude de synchroniser ses expositions avec la manifestation, or celle de la Punta della Dogana intitulée Liminal est intégralement dédiée à Pierre Huyghe [5]. Les installations privées de cartels forment un tout où l’œuvre de l’artiste, progressivement, se révèle au travers de pièces comme Offspring, un dispositif sono-lumineux dont la fumée blanche augmente la puissance poétique. Celle-ci s’inscrit dans la continuité d’une œuvre antérieure (L’expédition scintillante, 2002) qui s’articulait déjà autour des Gymnopédies 3 and 4 d’Erik Satie. Le système génératif de ce nouveau dispositif lui permet d’intégrer les modifications de son environnement immédiat pour générer d’infinies variations des partitions du compositeur. Selon Pierre Huyghe : « Il s’agit d’exposer quelqu’un à quelque chose, plutôt que quelque chose à quelqu’un. » Ce qui fait du public, par conséquent, le véritable sujet de l’œuvre !

Josèfa Ntjam, Swell of spæc(i)es, 2024.

Cette année, la LAS Art Foundation berlinoise [6], explorant les relations des arts aux sciences et technologies, s’est installée dans la cour de l’Accademia di Belle Arti di Venezia en y construisant une structure pour recevoir l’exposition Swell of spæc(i)es de Josèfa Ntjam [7]. Le prisme d’un bleu électrique de ce pavillon temporaire conçu par l’architecte Giulia Foscari s’intègre par le contraste. Au-delà de son minimalisme absolu, cette extension architecturale permet de baigner les sculptures organiques de l’artiste Josèfa Ntjam dans une ambiance toute muséale scénographiée par la lumière. Quant au film qui est central à l’exposition Swell of spæc(i)es, il hybride divers médias entre autres esthétiques qu’une scène en trois dimensions unifie. Allant des profondeurs de l’océan aux confins de l’espace, le narratif est inspiré par la cosmogonie Dogon selon laquelle le dieu Amma créa les étoiles en jetant de la terre dans le ciel.

Memo Akten, Boundaries, 2023-2024.

Enfin, la Vanhaerents Art Collection [8] de Bruxelles a investi la Chiesa di Santa Maria della Visitazione située à Zattere pour y présenter la création Boundaries de Memo Akten [9] . Ce dernier l’a intégralement conçue et réalisée avec des applications d’intelligence artificielle générative dont il faisait déjà grand usage avant que cela ne devienne une tendance de l’art. L’imposante cimaise de diodes électroluminescentes disposée au sein du cœur de l’église lui confère une véritable monumentalité. La relative lenteur des images comme des sons qui constituent la séquence Boundaries agit littéralement sur nos corps comme sur nos esprits. Au point que l’on n’a d’autre alternative que de se laisser porter par un flux où la nature s’immisce dans l’éther. Nos corps sont bien ici alors que nos esprits progressivement s’éloignent pour intégrer la matière des images comme celle des sons qui semble portée par une vague stellaire. C’est ainsi que Memo Akten pratique un art de l’évasion dont il convient de faire l’expérience jusqu’à la fin de cette soixantième Biennale de Venise, le 24 novembre 2024.

Biennale de Venise : https://www.labiennale.org

Image d’ouverture : Julien Creuzet, Attila cataracte ta source aux pieds des pitons verts finira dans la grande mer, gouffre bleu, nous nous noyâmes dans les larmes marées de la lune, 2024.