mardi 5 octobre 2010

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I - Hans Bellmer

Aux sources des images mentales

, Jean-Louis Poitevin

Le court essai en trois partie signé Hans Bellmer est une véritable mine d’or. Publié la première fois en 1957 au Terrain vague, ce livre s’intitulait La petite anatomie de l’inconscient physique. L’écart entre ces deux titres constitue le champ d’investigation de ce texte. Il s’agit en effet pour Hans Bellmer de tenter de déterminer avec la plus grande honnêteté possible les mécanismes physiologiques et psychiques qui président en nous à la formation d’images.
L’intérêt de ce texte, c’est de nous faire pénétrer dans un champ le plus souvent occulté, celui d’une approche dynamique des images ou plus exactement celui d’une conception de l’image comme moment d’un processus complexe et infini lié aux divers processus qui constituent le vivant et lui permettent d’exister.

Hans Bellmer : Petite anatomie de l’image (I)

Notes pour le séminaire du 5 octobre 2010

Introduction

1. Une conception dynamique de l’image

Le court essai en trois parties signé Hans Bellmer est une véritable mine d’or. Publié la première fois en 1957 au Terrain vague, ce livre s’intitulait La petite anatomie de l’inconscient physique. L’écart entre ces deux titres constitue le champ d’investigation de ce texte. Il s’agit en effet pour Hans Bellmer de tenter de déterminer avec la plus grande honnêteté possible les mécanismes physiologiques et psychiques qui président en nous à la formation d’images.

L’intérêt de ce texte est de nous faire pénétrer dans un champ souvent occulté, celui d’une approche dynamique des images, ou plus exactement celui d’une conception de l’image comme moment d’un processus complexe et infini lié aux divers processus qui constituent le vivant et lui permettent d’exister.

Lorsque l’on parle d’image, on est pris dans des déterminations culturelles auxquelles il semble impossible ou impensable d’échapper. Elles sont au nombre de quatre et découlent toutes en quelque sorte de la conception grecque, disons platonicienne, de l’image. Celle-ci inscrit toute forme ou tout type d’image dans le schéma d’une ontologie générale basée non seulement sur le partage entre être et étant, mais sur une approche substantialiste de l’image qui interdit de la penser comme élément variable participant à un ou à des processus physiques et psychiques continus et variables.

L’image liée à l’idée, puis à Dieu, s’est trouvée comme expulsée de son lieu de production, le corps vivant et pensant. Elle a été dévalorisée et les penseurs qui voulaient voir dans le corps son origine, ont été largement discrédités et le plus souvent ne pouvaient conduire leur approche à son terme (Lucrèce, par exemple, ou Plotin, qui pensait une image dynamique, mais finissaient par la rapporter au schéma général issu du platonisme).

Il en va de même pour les fonctions de l’image, qui se sont trouvées réduites ou piégées dans les concepts de ressemblance, d’imitation, de beauté, au lieu d’être appréhendées comme des éléments dynamiques participant à la constitution et au développement de l’individu ou de la pensée. L’image n’a que rarement pour ne pas dire jamais été pensée comme un « opérateur cognitif et perceptif », pour reprendre l’expression de Tania Vladova dans son texte consacré aux débats sur l’image dans l’esthétique contemporaine (in L’image, Éditions Vrin, 2007).

L’enjeu de cette séance et de toutes celles à venir va être de plonger sans réserve dans le défrichage d’une conception dynamique de l’image qui a pour but la remise en question des assises ontologiques de l’image, pour moyen l’analyse et l’usage des images telles qu’elles sont conçues, fabriquées et utilisées aujourd’hui, pour vecteurs une relecture complète de l’histoire des images à partir de l’invention de nouvelles notions et pour objectif de permettre de dessiner les contours d’une forme nouvelle de subjectivation.

L’époque tend à rendre cette mutation inévitable et irréversible, mais qui cela concerne-t-il et comment ? Qui est capable à la fois de vivre et de penser ce qu’il vit, surtout lorsque ce qui est vécu contredit les règles de la morale et de la bienséance, comme celles de la logique et de la convenance ou de la raison et de la conscience ?

Ce texte de Hans Bellmer est en fait une véritable remise en question des critères qui servent à la définition de l’image dans la mesure où il est tout simplement honnête dans la description et l’analyse de ce qui arrive à un psychisme lorsqu’il fait face à des expériences qui ne relèvent pas directement de la raison.

Comme il fallait s’y attendre un peu, dès lors que l’on n’adopte pas une position idéaliste et rationaliste concernant l’image, on se retrouve confronté à la question de la production d’images mentales et d’images matérielles. Celles que Bellmer réalise, par exemple, à partir des expériences qu’il vit et des analyses qu’il développe, proviennent de situations paradoxales, troublantes, liées à l’irrationnel ou, pour parler avec Robert Musil, au non-ratioïde.

2. Le daïmon et les limites de la photographie

Il faut donc revenir un instant sur ce qu’est la conscience si l’on veut présenter ce qui a trait à des mécanismes physiologiques, physiques et psychiques qui semblent échapper à son contrôle.

Encore une fois, je pense qu’il faut repasser par Julian Jaynes si l’on veut prendre la mesure de ce que la conscience a dû mettre de côté pour devenir ce qu’elle est. Et ce qu’elle a mis de côté, ce sont les conditions et les éléments non ratioïdes qui ont participé à sa genèse et contre lesquels elle s’est établie comme système général de régulation des comportements individuels dans un système collectif qu’elle cherche à pérenniser. En effet, la conscience tend à pérenniser plutôt qu’à transformer ce système, puisqu’elle s’y retrouve, ou pour s’y retrouver. Elle tend à y faire exister son image et à se conforter ainsi dans son existence, choisissant de prendre pour orientation le donné stable plutôt que les processus, toujours actifs, qui ne cessent de participer à la fois à son existence et à sa contestation.

La conscience s’est construite avec et contre un certain nombre de processus psychiques dont la forme historique a pris très tôt un nom lorsqu’il ne s’agissait plus déjà de nommer cela un dieu, et ce nom est celui de « génie ». C’est à ce terme-là que Bellmer a recours après Socrate et son « daïmon », après Descartes et son « malin génie », après tant d’autres qui ont tenté de le nommer pour le faire exister, mais le plus souvent pour le repousser et le nier ou le détruire au moins conceptuellement.

Il faut donc aborder ce texte par la fin et lire intégralement la page 68.

Les termes sont explicites. Ils nous mettent d’entrée de jeu dans une situation inhabituelle, non plus celle de spectateurs ni celle d’acteurs, mais plutôt celle de réceptacles vivant, agissant et subissant les effets en nous de manifestations de forces puissantes. Si ces forces se manifestent à travers des affects, elles semblent plus encore relever des dimensions profondes du vivant, des mécanismes qui trouvent place dans le fonctionnement psychique que l’on nomme inconscient, mais que l’on peut rapporter à des schémas plus anciens encore, physiologiques et instinctuels, ou alors qui relèvent pour une part de schèmes directeurs actifs dans la conscience mais saisis à un moment qui précède leur intégration par le processus normatif de la conscience.

Revenons un instant sur le partage qui nous est présenté dans cette page.

La genèse d’une image, d’une image mentale active, c’est-à-dire ayant des répercussions réelles sur le comportement se fait dans le prisme d’un jeu de renvois entre les deux instances constitutives de la personne, de l’individu, du sujet ou du moi. La question est cependant que le moi, ratioïde et mondain, ne reconnaît pas l’existence ni donc la puissance de ce « génie appliqué derrière le moi », car ce génie ne semble pas respecter, c’est le moins qu’on puisse dire, les règles de la logique et de la bienséance.

Bellmer témoigne donc d’une expérience directe, vécue, réelle. Elle trouve sa source en lui et dans la vie d’Unica Zürn, sa compagne pendant de nombreuses années. Cette expérience a lieu aux frontières de la folie mais trouve tant dans ses dessins que dans ceux d’Unica Zürn, comme dans leurs textes respectifs, une visibilité et une lisibilité essentielles.

La « fonction » de l’image ainsi conçue est radicalement différente de celle qu’on lui attribue généralement. En effet, on associe en général l’image à cette frontière qui sépare et relie les figures du vrai, du bien et du beau à celle d’une connaissance directe ou à celle d’une connaissance dégradée. Ici, elle relève à peu près entièrement de « la constellation du hasard ». Sa fonction est donc autre. Elle fait exister, donne à voir et à lire le fonctionnement de ce que certains nomment l’inconscient, mais qui se trouve être plutôt la part oubliée du fonctionnement psychique, sa part maudite parce qu’occultée, rejetée parce que ne répondant pas aux normes imposées par la forme la plus « récente » du psychisme que l’on nomme « conscience ».

Cette part maudite n’en a pas pour autant cessé de jouer un rôle majeur dans le fonctionnement psychique. Simplement elle a été occultée au nom à la fois de la toute-puissance de la raison et de la soumission aux normes de la bienséance et de la convenance morale et sociale.

Ce génie irrespectueux tend à montrer que les partages sur lesquels se fonde la conscience ne correspondent en rien à la réalité de certains aspects du fonctionnement mental, et en particulier à la formation des images mentales.

Au fond, la conscience est une tard venue, elle ne retient que des éléments qui se laissent plus ou moins soumettre aux lois de la raison, mais elle ne fait cela qu’au prix de cette occultation essentielle de ce qui pourtant agit en elle. Considérée du point de vue du moi, du sujet ou de la personne, cette domination de la raison et de la conscience se révèle être un leurre ou un aveuglement volontaire.

L’image est en fait définie à partir de la conception du moi qu’impose le dispositif de la conscience, un moi dominateur, maître chez lui et qui se sert de la conscience comme d’un crible.

Ce qui est occulté, et c’est là le point majeur de ce texte, c’est une approche dynamique de l’image qui se trouve non pas rapportée à ses définitions classiques qui en font un adjuvant de la conscience et de la raison, mais aux mécanismes psychiques qui président à sa genèse et ne cessent de participer à sa formation et à ses déformations.

En d’autres termes, il n’y a pas d’image fixe même s’il y a des images fixables. « La chose vivante et tridimensionnelle suggère sans la subir sa métamorphose ; celle-ci est hors de portée de la photographie » (p. 41). Il s’agit bien sûr de la photographie de cette époque, analogique donc.

3 En chemin vers le préindividuel

Deux points de vue que nous avons rencontrés les années précédentes se croisent donc déjà dans ce texte de Bellmer, une approche du moi comme structure divisée et non comme structure unifiée et une approche du psychisme comme élément vivant et, à ce titre, vecteur d’une création continuée. On peut lire le texte de Bellmer à la croisée de la conception de la conscience de Julian Jaynes et de la conception de l’individuation de Gilbert Simondon.

Pour Jaynes, la conscience est traversée par une division essentielle, entre les deux hémisphères cérébraux, qui se répercute à travers l’histoire de manière décalée mais constante dans des partages divers dont celui qui oppose le corps et l’esprit est le plus connu et le plus reconnu, mais le plus éloigné du partage « originel » pourtant toujours actif en chacun de nous. La distinction entre un je et un moi, entre deux pôles de la subjectivité, est tout aussi reconnue, mais se fait au prix d’une occultation de l’un des pôles au profit de l’autre. Qu’importe le nom que l’on donne ici ou là à l’un ou à l’autre, il s’agit bien d’une division nécessaire au fonctionnement mental. L’une des vertus du texte de Bellmer est de donner à ce partage une forme mécanique en montrant que seule la possibilité d’un écho entre deux éléments psychiques peut permettre à l’image de se former.

Le partage et l’image sont pour lui le résultat de cette écholalie, et cette écholalie n’est quant à elle qu’un des aspects d’un processus complexe qui est lié au vivant et qui ne connaît ni forme définitive ni arrêt. Simplement, dans la mesure où elle est nécessairement prise dans les processus d’individuation, cette écholalie est abandonnée par les individus au profit des formes convenables de contrôle des reflets par l’attribution à des miroirs des formes émises.

Pour Simondon, l’individu n’existe pas en soi. Il est le résultat de processus d’individuation et le lieu dans lequel l’individuation ne cesse de se poursuivre et donc de le transformer. Ainsi, il existe dans l’individu une dimension à la fois occultée et présente, celle du préindividuel dont il est issu, et une dimension à venir et souvent tout aussi occultée, celle du transindividuel qui inclut autant qu’elle les implique ses possibles métamorphoses à venir.

Sans entrer maintenant dans le détail de la pensée de Simondon, il est nécessaire d’expliquer ce qui dans sa philosophie peut nous être nécessaire pour mieux comprendre le texte de Bellmer.

Simondon montre qu’il existe une sorte de dualité originaire à laquelle le vivant n’échappe pas et que l’un des mécanismes premiers qui concerne aussi bien les formations de cristaux que celle du vivant et a fortiori de l’individu est celui de la résonance intérieure.

Pour être plus précis, toute apparition d’une forme se fait sans qu’il y ait de cause extérieure à cet événement. Elle se fait par un double mouvement.
D’une part, la mise en place d’un écart à partir de la différence de potentiel qui existe au sein de tout système matériel, lequel est traversé par des quantités d’énergies en tension, ce qu’il appelle un système métastable. Cet écart constitue une opposition-relation entre deux termes sans lesquels l’apparition d’une forme serait impossible.

Et d’autre part, par ce qu’il nomme résonance, et qui est la forme la plus simple de l’activation de la relation dans l’opposition.

« Nous touchons ici l’aspect premier et fondamental de l’individuation physique. L’individuation comme opération n’est pas liée à l’identité d’une matière mais à une modification d’état » (Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Éditions Millon, p. 79.)

On est de plain-pied avec la position de Bellmer qui situe aussi l’ensemble de son texte dans la perspective de l’individuation physique et psychique en tant que processus permanent de transformation.

Si l’individu est non seulement le champ dans lequel s’effectuent des opérations mais est à comprendre lui-même comme une opération constante sinon continue, il apparaît alors que l’individu n’est pas ce que l’on a voulu faire de lui, un sujet dont la forme serait prédéterminée ou fixe et non susceptible de transformations. Il est plutôt un champ dans lequel des forces s’affrontent.

L’individu n’est que l’état d’un système à un moment donné, ayant, il est vrai, acquis une certaine consistance, mais toujours pris entre deux dimensions, l’une qui le précède et l’autre qui le suit et toujours en tension entre ces deux pôles qui sont eux-mêmes des processus et non des états, et que Simondon nomme le préindividuel et le transindividuel.

« Dans le domaine du vivant, la même notion de métastabilité est utilisable pour caractériser l’individuation…/… qui se double d’une individuation perpétuée, qui est la vie même, selon le mode de fonctionnement du devenir : le vivant conserve en lui une activité d’individuation permanente ; il n’est pas seulement résultat d’individuation comme le cristal ou la molécule, mais théâtre d’individuation. Aussi toute l’activité du vivant n’est-elle pas, comme celle de l’individu physique, concentrée à sa limite ; il existe en lui un régime plus complet de résonance interne exigeant communication permanente et maintenant une métastabilité qui est condition de vie » (p. 27).

Comme on le voit, on se situe dans une conception du psychisme qui ressemble plus à celle que décrit Bellmer qu’à celle que décrit la philosophie, la psychanalyse ou la psychologie.

En rapportant l’image à sa formation, à sa genèse psychique, Bellmer fait un travail essentiel de description de mécanismes en général non vus par les sciences de l’esprit ou la philosophie. Il montre en quoi il y a intrication et opposition entre deux strates. L’une est celle de l’individu qui se considère comme un sujet, une entité constituée et stable et l’autre, l’existence en lui de processus qui contredisent cette stabilité, relevant des tensions qui ne cessent d’exister dans l’individu entre le préindividuel qui continue à vivre en lui et le transindividuel. On préférera le terme de préindividuel à celui d’inconscient employé par Bellmer, mais qui l’est dans une acception non directement psychanalytique.

C’est dans ces points de tension, à la fois internes au processus de genèse et d’individuation et de rétroaction de l’individu constitué sur et contre les mécanismes qui continuent à l’habiter et à le hanter, que se forment l’image, les images ou plus exactement certaines images. Le génie dont il est question au début est l’instance qui forme certaines images et peut-être même toutes les images, et plus qu’à l’inconscient c’est à l’évidence au préindividuel qu’il faut le rapporter.

Si la construction du texte est complexe, c’est que dans ce texte, Hans Bellmer fait un double travail, d’analyste et d’artiste ou de témoin et d’acteur.

Petite anatomie de l’image

Partie I

1. Le moi

Il faut absolument partir de la fin du texte si l’on veut comprendre le cheminement complexe dont il est l’expression.

En effet, si l’exemple de la dérivation de la rage de dents en image mentale libérant au moins en partie de la douleur est parlant, il ne nous dit pas directement l’enjeu de ce livre. L’enjeu est le suivant : il s’agit de déplier à partir de ce point particulier, de cet exemple, de ce détail, un ensemble de phénomènes généralement non pris en compte dans le fonctionnement psychique et créateur, en particulier dans la formation de certaines images mentales.

Cet enjeu est à la fois philosophique, psychologique et artistique, puisque Hans Bellmer est un créateur, un inventeur, ou plus exactement quelqu’un qui va passer sa vie à tenter de donner à ces images transitoires qui se forment avant la constitution de l’individu, une réalité, une visibilité, une matérialité, une expression.

L’enjeu pour nous en commençant à lire ce livre par la fin est de dire ce qu’est ou n’est pas le moi, car c’est finalement là que sont à l’œuvre, au-delà de toute forme d’intervention directe sur le psychisme, des mécanismes par lesquels une porte peut être ouverte sur ce qui précède le moi et sur ce qui continue d’être à l’œuvre en lui.

Le moi est en effet un piège ou, si l’on veut, l’équivalent du corps prison de l’âme pour Platon, en tout cas une instance qui se trouve être prisonnière d’elle-même en ceci qu’elle finit par se prendre pour la totalité de l’être individué et ne laisse alors plus place à l’individuation. Le moi semble vouloir prolonger ce qui lui permet d’exister maintenant dans l’oubli des conditions qui lui ont permis de voir le jour, du processus d’individuation, pour parler avec Simondon, et surtout du fait que l’individuation n’est jamais close.

Le moi, c’est l’individu lorsqu’il se prend pour lui-même et ferme la porte tant au préindividuel qui continue à agir en lui, ou à l’inconscient, et au transindividuel et à tout ce qui vient du dehors, les autres, la société, la nature le cosmos, en tant qu’entités dans lesquelles pourtant le moi existe ou qui ne les accueille en lui que dans la mesure où les éléments qui lui parviennent sont considérés par lui comme compatibles avec l’état stable qu’il a acquis.

Bellmer a une conscience aiguë de ce que Simondon nomme métastabilité. C’est même sur cette activation d’états caractéristiques de la métastabilité qu’il fonde son analyse générale de l’image. Le moi est pour Bellmer soumis à des forces qui ne cessent d’agir autour de lui et en lui, les forces qu’il qualifie de non individuelles et celles qu’il qualifie de cosmiques ou qui proviennent du monde réel ou du cosmos.

Le moi pour Bellmer est donc moins une entité constituée qu’une sorte d’interface entre une intériorité non définie ou trouble ou instable ou métastable et un dehors agité méconnu ou inconnu dans lequel agissent des forces que l’on ne contrôle pas de toute façon. Le moi peut donc être envisagé comme une situation stabilisée dans le processus d’individuation, mais qui est vécue comme stable et donc comme devant être protégée. Rien ne doit venir le troubler et il n’accueille que des éléments qui le confortent dans sa stabilité.

D’un autre côté, on peut envisager comme un élément métastable une entité qui accepte de reconnaître cette métastabilité et qui reste ouverte alors au préindividuel comme au transindividuel.

Au premier cas correspondrait l’image de type photographique analogique considérée comme une transcription du réel et une transcription stable de celui-ci ou visant à confirmer sa stabilité (p. 41).

Au second cas correspond une image qui, comme il le dit lui-même page 68, « naît dans des points de conflit et de transition aigus, c’est-à-dire dans un climat particulier à la température et à la hauteur de pression surélevées et qui est situé à l’évidence sous la constellation du hasard ».

Pour Bellmer comme pour Simondon, « l’individu est ainsi relatif en deux sens parce qu’il n’est pas tout l’être et parce qu’il résulte d’un état de l’être en lequel il n’existait ni comme individu ni comme principe d’individuation…/… Il faut considérer l’être non pas comme substance ou matière ou forme, mais comme système tendu, sursaturé, au-dessus du niveau de l’unité, ne consistant pas seulement en lui-même et ne pouvant pas être adéquatement pensé au moyen du principe du tiers exclu ; l’être concret, ou être complet, c’est-à-dire l’être préindividuel, est un être qui est plus qu’une unité. L’unité caractéristique de l’être individué, et l’identité, autorisant l’usage du principe du tiers exclu, ne s’appliquent pas à l’être préindividuel… » (Gilbert Simondon, p. 25).

Ce qui importe ici, ce sont deux choses : d’une part, le fait que l’être préindividuel est plus grand que l’être individué et, d’autre part, le fait que le préindividuel ne répond en rien ou n’obéit en rien à la logique du tiers exclu.

Le texte de Bellmer va très précisément nous conduire dans l’exploration de ces champs-là, ceux d’une réserve d’images supérieure à celles qui sont incarnées dans les corps individués. Ce champ de possibilités ne peut être redécouvert qu’à condition que l’on se défasse de l’emprise de la logique que le moi lui reconnaît. On doit ouvrir alors la porte au hasard, à sa reconnaissance et à son acceptation, le laisser agir en soi contre la structure du moi ou indépendamment de lui, et accepter alors de voir, de vivre, ce qui arrive.

2. La résonance

Présenter le concept de résonance permettra aussi de mieux comprendre ce que Bellmer nous raconte dans cette petite anatomie de l’image. La résonance apparaît dans l’analyse de la relation entre moule et matière d’un point de vue qui remet en question le modèle hylémorphique qui ferait de la matière une chose passive et de la forme une information imposée par le dehors à la matière.

« Le moule intervient comme condition de fermeture, limite, arrêt d’expansion, direction de médiation. L’opération technique institue la résonance interne dans la matière prenant forme au moyen de conditions énergétiques et de conditions topologiques …/… La résonance interne est un état de système qui exige cette réalisation des conditions énergétiques, des conditions topologiques et des conditions matérielles » (p. 45).

Il poursuit son analyse de la résonance au niveau du vivant : « L’être vivant, après avoir été amorcé, continue à s’individuer lui-même ; il est à la fois système individuant et résultat partiel d’individuation. Un nouveau régime de résonance interne s’institue dans le vivant dont la technologie ne fournit pas le paradigme : une résonance à travers le temps, créée par la récurrence du résultat remontant vers le principe et devenant principe à son tour. Comme dans l’individuation technique, une permanente résonance interne constitue l’unité organismique. Mais, de plus, à cette résonance du simultané se surimpose une résonance du successif, une allagmatique temporelle. Le principe d’individuation du vivant est toujours une opération, comme la prise de forme technique, mais cette opération est à deux dimensions, celle de la simultanéité et celle de la succession, à travers l’ontogenèse soutenue par la mémoire et l’instinct » (p. 49).

Comme on va le voir à l’instant, l’image dont parle Bellmer est tout à fait le résultat d’une résonance interne à l’individu qui se situe précisément à l’articulation entre le préindividuel ou le non-individuel et le transindividuel ou l’univers et le cosmos.

Revenons donc au texte, toujours en partant donc de la fin, car c’est le meilleur moyen de pouvoir ensuite refaire avec précision le chemin qui a permis à Bellmer d’accéder à une conception dynamique de l’image.

Que dit Bellmer dans les pages 68 à 78 ?

Il y a ces deux anecdotes ou histoires sur lesquelles nous reviendrons plus tard. L’essentiel se trouve dans l’articulation qu’il propose entre trois entités, un génie qui, on l’a vu, travaille derrière le moi pour qu’il imagine et perçoive. Le moi est donc non pas l’instance centrale, mais bien un mécanisme qu’il va décrire.

Ce qui a lieu c’est une dérivation, qui est en quelque sorte la source de la résonance intérieure. Au début du texte, il parle de « la douleur de la dent dédoublée aux dépens de la main » (p. 9) et il revient sur cette dérivation. Entre-temps il y a eu une sorte d’équivalence fonctionnelle établie entre douleur et désir interdit. On se situe hors du champ de la raison ou de ce qu’elle contrôle, et là se produit précisément une recherche instinctive de solution à cette douleur ou à cet interdit pour permettre à ces « forces » agissantes de trouver à se formuler hors de la zone physique ou psychique dans laquelle elles agissent. Cet homme qui cherche une porte de sortie à la douleur ou à l’interdit « entre pourrait-on dire dans le climat du surrationnel dont la base est donnée par l’instinct élémentaire : voir se dédoubler l’image de l’excitation ».

Ce dédoublement de l’image me semble tout à fait équivalent à la résonance interne dont parle Simondon. Elle est engendrée par le processus même de dérivation de l’excitation qui opère un peu comme par scissiparité. D’un élément, il en fait deux et c’est entre ces deux éléments que quelque chose qui s’appellera l’image va pourvoir apparaître et se mettre à fonctionner de manière autonome.

3. Pensée sans pensée et amplification

Dans l’un des deux récits qui clôturent ce texte, on peut lire ceci : « Rien ne répond au désespoir. Toutes les rêveries noires ou blanches reconduisent au seul instinct persistant, échapper aux contours du moi. La pensée sans pensée tourne autour de l’allumette, d’un mot, autour du nombre 53, nombre de nos dernières journées » (p. 69-70).

Cette pensée sans pensée est le cœur de la mécanique qui meut la pensée, elle est proche du désir, mais en deçà de lui, en deçà de l’image, elle est la force qui fait naître la résonance et donne lieu aux divers mouvements à partir desquels l’imagination et la pensée avec objet, avec pensée, pourront se former.

L’image relève de la pensée d’avant la pensée, d’avant le rationnel, elle naît au plus près du mécanisme ou du principe créateur qui est non rationnel, en effet, et répond à des jeux d’échos liés à ces élans instinctifs de fuite et de dérivation qui entraînent des dédoublements dans le corps et donc des images liées aux parties du corps. Elle n’existe pas parce qu’il y aurait un autre moi derrière le moi, elle est engendrée par ce mécanisme. Mais comme il se poursuit une fois le moi, le sujet ou l’individu constitué, il entre en relation conflictuelle avec les instances et les éléments vécus autour desquels le sujet s’est constitué.

C’est pourquoi si l’on veut remonter à la source des images, ce qui est en quelque sorte le projet de Bellmer dans ce livre, il faut accepter de reconnaître la généalogie des images et de la pensée à la fois à partir d’une pensée sans pensée et des mécanismes instinctifs à l’œuvre dans l’individu. Il faut alors prendre en charge l’ensemble des dérivations pour remonter à cette source en acceptant, dans ce mouvement de retour ou de rétroaction, de se trouver face à des données qui relèvent apparemment de la pensée et de la raison. Il faut alors les combattre ou plus exactement tenter de repérer ce qui dans la formation du sujet a été le fruit de luttes entre des données ratioïdes et l’intervention dans l’existence de données non ratioïdes.

C’est en activant ce schéma général qu’il sera possible de remonter vers la source des images et de produire des images liées au dynamisme de leur source et non pas à la fixation névrotique du sujet ou du moi.

Car ce qui caractérise cette source, pour revenir au vocabulaire de Simondon, c’est qu’elle est non pas tant source des images que source d’amplification. Ce dédoublement est moins à analyser du côté du miroir ou du reflet que de la prolifération, de l’essai, de la multiplication infinie des possibles de la virtualité, pour revenir au vocabulaire de Bellmer.

En effet, ce n’est pas une image, une infinité d’images, qui peut être produite ou engendrée à partir d’un point de dérivation. C’est ce que nous reverrons dans un instant en revenant au début du texte.

Pour l’instant, il est nécessaire de décrire à grands traits le schéma général auquel aboutit le livre. Il s’agit de rien moins que de rouvrir la porte qui sépare le moi du monde, de rendre à l’émotion et à la sensation leur possibilité d’agir sur l’individu. Cela se fait par une sorte de réduction de la puissance supposée du moi. Il s’agit de montrer que le moi n’est pas un mur qui sépare mais un champ de forces à travers lequel transitent et s’expriment des données non ratioïdes dont il est à la fois l’objet et le fruit.

Car le sujet ou l’individu est individu parce qu’il s’identifie. Mais à quoi ? Précisément à ces images qui le traversent à certains moments douloureux ou excités. Au-delà du réflexe instinctif, donc, se passe autre chose.

« Cependant il paraissait encore difficile à dire à quoi se ramène l’effet, l’efficacité, de ces “solutions d’identité”, effet qui se dégage comme surprise, choc, ravissement ou sentiment merveilleux, comme sensation vertigineuse enfin d’une réalité autre, plus intense, multipliée du moi. »

La suite du texte est plus précise encore. Bellmer met en place un schéma général de l’émotion comme source des images. Il s’agit donc d’une part de montrer qu’il existe un monde antérieur et intérieur au moi qui n’est pas le moi et un monde postérieur et extérieur au moi et qui n’est pas le moi. Le moi se retrouve ainsi dévalorisé ou plus exactement envoyé à sa fonction réelle d’interface entre des moments vécus dont il est censé assurer le lien. Il est le point de convergence et de conversion des expériences discontinues en expériences continues et inversement des expériences continues ou « faussement » continues du moi en expériences dans lesquelles la discontinuité des sensations peut trouver place.

« Ces preuves d’identité s’accomplissent au-delà de la volonté consciente du “moi”, qui assiste plutôt en spectateur à la solution de sa propre cause et qui discerne étonné deux facteurs actifs : l’intervention d’un “non-moi” individuel, de “L’INTUITION”, et celle d’un facteur provenant du monde extérieur, du facteur “HASARD”. Quand les deux facteurs semblent agir indépendamment l’un de l’autre, mais dans des buts convergents vis-à-vis du “moi”, le choc de cette double intervention produit une étrange multiplication de la conscience. C’est sans mon effort qu’une fonction réversible s’est établie : entre le “moi” inconscient et le hasard aveugle, entre l’INDIVIDU et l’UNIVERS » (p. 73).

Cette multiplication de la conscience qui n’est donc pas le moi mais, disons, le champ perceptif en tant qu’il est activé, n’est rien d’autre que le fait que soit rendu à ce stade de l’évolution individuelle quelque chose du processus d’amplification qui préside à la naissance des images et plus généralement de la pensée. Si le moi est le point de rencontre entre le préindividuel et le cosmos, entre le moi inconscient et l’univers, alors il découvre qu’il peut accueillir et voir se produire en lui une floraison d’images. C’est ce que raconte le début du texte.

Mais il y a plus. Le système est un peu plus complexe quant à la production des images.

En effet, Bellmer va au bout de son idée et montre que le moi n’est en aucun cas une structure intentionnelle. Ce qui en termes philosophiques est important. C’est en quelque sorte le fondement même de la phénoménologie qui est ici comme balayé d’un geste. Ce qui se passe c’est un ensemble de phénomènes qui vont aboutir à des concrétions diverses, à des solidifications, à des réifications. Le concept est une métaphore solidifiée, disait à peu près Nietzsche dans Le livre du philosophe. Mais cela n’empêche en rien que le préindividuel et le transindividuel continuent d’exister. Ce que Bellmer propose avec sa théorie des images, c’est de montrer comment elles continuent d’exister dans un moi solidifié.

Les pages 76 et 77 sont comme un condensé de la généalogie de l’idée de vérité et comme un plaidoyer en fonction de son opposé qu’est le hasard. Mais, au-delà, c’est une tentative de montrer que la régulation de la pensée par une sorte de mécanisme qui régulerait le continu et le discontinu ne peut être que fallacieuse. Le hasard est la source de la pensée et il continue à agir du dehors en relation avec les images ou pensées qui agitent le monde intérieur, non pas du moi mais sur et contre lequel le moi s’est constitué.

Michel Guérin dans son livre, La Terreur et la Pitié, donnait de l’émotion l’analyse suivante : « Il y a donc, et l’observation quotidienne le confirme, une ambiguïté de l’émotion qui est la fin et le commencement de tout. L’émotion est un carrefour où le moi et le monde sont en équilibre instable : l’un et l’autre y sont en gestation. La réalité de l’émotion, c’est la singulière concordance d’un effort du moi et de l’envahissement des choses »(p. 65).

Mais Bellmer en fait dit plus. Il ne sauve pas le moi. Il montre qu’il est un écran, et ce dans les deux sens du terme. Il est écran comme ce qui sépare, un mur, une vitre, bref ce qui fait que le moi et le monde peuvent en quelque sorte savoir qu’ils existent sans entrer en contact. L’écran est à la fois la négation de l’émotion et la forme que prend la raison qui contrôle ainsi les conditions de la transmission des informations entre moi et monde. Il peut devenir ou redevenir écran dans un autre sens, c’est-à-dire de surface de projection et de lieu de rencontres réelles entre éléments qui proviennent des deux côté de l’écran, le moi et son « non moi », son inconscient et le monde, l’univers et l’infinité des possibles dont il est porteur.

Mais alors, ce que Bellmer montre, c’est comment la dérivation peut en quelque sorte reconduire à une intensité « originelle » et faire que se manifeste quelque chose du préindividuel. La fin du texte est donc une définition plus ouverte de l’émotion ou plutôt du moment de l’émotion.

Il y a d’abord le phénomène de la coïncidence entre deux images projetées sur cet écran fait de deux fois la même image, l’une envoyée par l’inconscient et l’autre par le monde. Mais, là encore, la conscience ou l’interprétation vient en quelque sorte limiter ou bloquer l’émotion. Il interprète au lieu d’être surpris, il filtre et cherche toujours à vouloir communiquer avec autrui, puis tend ses efforts en vue de ce but.

À quelle condition peut-il y avoir surprise, ravissement, extase ?

Si la coïncidence se fait par-dessus le moi sans son intervention, s’il devient en quelque sorte le spectateur de la relation directe entre mon moi et monde, entre préindividuel et transindividuel, entre source infinie des images et sources infinies des possibles.

Mais le schéma général est complexe.

Ce n’est pas le moi qui projette une image mais une image qui est projetée par l’inconscient et qui est en même temps par hasard projetée par le monde. Cette coïncidence est la clé qui ouvre la porte entre moi et monde. L’image qui trouble n’est ni image du moi, ni image du monde, c’est ce qui est engendré par la rencontre entre deux images par coïncidence. Et c’est cette nouvelle image qui peut être investie par le surmoi, ou reconnue comme provenant de lui et qui assure à l’émotion la puissance amplifiante à la fois dépassant et accomplissant l’angoisse et le trouble d’exister. La source des images est là.

Il est possible maintenant de commencer à lire le texte.

5 octobre 2010