vendredi 27 décembre 2024

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Résonance infinie

Zimoun, dialogue entre Ordre, Chaos et Néant

, José Man Lius

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interview "Docu-fiction"
"…Et les mots se détachent des choses, et les choses des êtres, fixant attentivement la résonance aux confins des mondes."

Sur la ligne lumineuse qui traverse la vie, entre la mort et une possible réincarnation. Comme dans un rêve, l’Ordre, le Chaos et le Néant se tiennent côte à côte, échangeant leurs impressions autour de l’œuvre de l’artiste Zimoun. Un artiste suisse renommé pour ses installations in situ, composées de matériaux industriels recyclés. Il exploite des principes mécaniques simples, comme la rotation et l’oscillation, pour mettre en mouvement des objets qui génèrent des sons. Ses œuvres, qualifiées d’architectures sonores, explorent une complexité tonale et visuelle à partir de mécanismes rudimentaires, sans qu’il n’intervienne directement dans leur évolution sonore.

Son art semble être une extension de lui-même, projetant un dialogue entre l’ordre et le chaos. Ce lieu indéfini, suspendu entre espace et temps, ressemble à un vaste hall d’exposition imprégné d’un silence dense, presque palpable, comme une obscurité subtile qui envahit les moindres recoins. L’obscurité n’est pas totale, mais les contours des visiteurs s’effacent, se fondant dans des ombres épaisses, abolissant la frontière entre les corps et l’espace environnant.

658 prepared dc-motors, cotton balls, cardboard boxes 70x70x70 cm 2017
Motors, cardboard, wood, metal, cotton, pvc, power supply.
Le 104, Paris
Photography by Zimoun

Au centre de la pièce, une imposante installation mécanique projette sur des boîtes en carton des ombres ondulantes, sans encore émettre de son. Le temps semble figé, suspendu, comme juste avant une tempête. Sous ce dôme muet, deux silhouettes pénètrent simultanément dans l’œuvre. L’Ordre, une jeune femme aux yeux d’un bleu irradiant avance lentement, attentive à chaque infime vibration. Derrière elle, le Chaos, un homme aux cheveux noirs et frisés, le visage marqué d’anxiété, scrute l’espace avec méfiance. Ils ne se connaissent pas, mais leurs présences résonnent l’une avec l’autre, comme deux notes dissonantes prêtes à entrer en collision.

157 prepared dc-motors, cotton balls, cardboard boxes 60x20x20cm 2014
Motors, cardboard, wood, metal, cotton, pvc, power supply.
Dimensions : 12m x L.imx Lim.
Installation view : private collection.
Photography by Zimoun

Un cliquetis métallique rompt soudain le silence. Une machine s’éveille, un moteur discret activant un bras qui frotte une plaque métallique suspendue. Le son, d’abord à peine audible, résonne doucement dans l’espace, comme une onde invisible. L’Ordre ressent la vibration dans sa poitrine, une pulsation qui fait écho aux battements de son propre cœur. Chaque souffle du métal la transporte dans un espace intangible, où ses pensées et ses sensations sont envahies par ce bourdonnement continu. Le frottement régulier du métal sur le carton semble la connecter à une pulsation profonde de l’univers.

Zimoun : Compilation Video 4.3 (2024) : Sound Sculptures & Installations
(link : https://vimeo.com/7235817)

Pour le Chaos, en revanche, chaque vibration est une agression. Le battement mécanique évoque une horloge infernale dans une pièce trop petite. Sous la pression du son, ses tempes se resserrent. Il ne perçoit plus seulement le bruit ; il le subit, comme un poison sonore qui s’infiltre dans chaque recoin de son esprit. Le clair-obscur qui l’entoure ne le calme pas, au contraire, il dissout les contours de l’espace, amplifiant son désarroi.

Le son devient plus complexe. D’autres mécanismes s’ajoutent à l’écho métallique étouffé. Le Néant, une masse translucide et informe, gélatineuse et en perpétuel mouvement, se détache du groupe. Une série de battements d’ailes rythmiques surgit, créant une ambiance sonore qui calque la respiration et les battements de cœur des visiteurs. Sans s’en rendre compte, leurs souffles s’harmonisent au rythme imposé par l’installation.

Puis, furtivement, la silhouette de l’artiste apparaît.

186 prepared dc- motors, cotton balls, cardboard boxes 60x60x60 cm 2013
DC-motors, cotton balls, tiller wires, cardboard boxes 60x60x60cm, power supply. Dimensions : ø 9m x 6.0 m height
Musée des Beaux-Arts Rennes, France.
Photography by Zimoun

Le Néant :
Dans vos installations sonores, comment concevez-vous la relation entre les rythmes répétitifs de vos objets sculpturaux mécaniques et leur influence sur notre perception de l’espace ? Selon vous, comment ces sons impactent-ils notre orientation, nos émotions et notre immersion dans un environnement donné ?

Zimoun :
Les spectateurs vivent mes installations de manière très subjective. Certains ressentent un profond calme et voudraient y passer la nuit, tandis que d’autres, au contraire, se sentent nerveux et cherchent rapidement à quitter l’espace. Ces réactions révèlent parfois plus sur la personne elle-même que sur l’œuvre. C’est sans doute vrai pour toute expérience sensorielle, car nous façonnons nos perceptions et, par extension, nos réalités subjectives.

Pour moi, l’expérience de l’œuvre et celle de l’espace sont intimement liées, au point de ne former qu’un tout. Le son permet de percevoir l’espace au-delà du visuel. Les textures, proportions et matériaux influencent les sons produits. Ces derniers se réfléchissent sur l’architecture ou sont absorbés, générant des effets acoustiques uniques. En ce sens, le son devient l’espace, ou, du moins, il façonne profondément la manière dont nous le percevons.

255 prepared ac-motors, rope, cardboard boxes 30x30x30 cm, 2017 
Motors, cardboard, wood, rope, metal, tape, power supplies. 
Dimensions : variables.

Installation view : Le Centquatre Paris, France.
Photography by Zimoun

Le spectre de Zimoun, visiteur de ce songe, voyage à l’intérieur des corps des visiteurs.
Dans l’esprit d’Elle, l’Ordre, le son prend forme. Soudain, elle se retrouve au centre d’une vaste prairie, entourée d’un essaim d’abeilles invisibles. Chaque battement d’ailes produit une onde douce, une vibration caressant l’air. C’est comme si la machine et la nature ne faisaient plus qu’un. Elle ressent un bien-être, apaisée par cette harmonie. Les abeilles communiquent avec elle, non par des mots, mais par des battements d’ailes. Leur bourdonnement, à 250 Hz, résonne avec les mécanismes de l’installation. Le temps se dissout, tout s’immobilise, et l’œuvre devient un réceptacle pour cette orchestration de murmures.

Pour Lui, le Chaos, ce même son se transforme en cauchemar sensoriel. Le bourdonnement des abeilles devient une menace oppressante. Il ne perçoit pas les prairies, seulement des insectes invisibles encerclant son esprit. Chaque vibration amplifie sa panique. Il imagine ces créatures minuscules prêtes à l’envahir, leurs ailes vibrantes nourrissant son angoisse croissante. Le bruit ne lui parle pas, il l’agresse. Il porte ses mains à ses oreilles, mais les vibrations semblent provenir de l’intérieur. Il implose…

510 prepared dc-motors, 2142 m rope, wooden sticks 20 cm,2019
Motors, polyester, wooden, metal, pvc, power supplies.
 Dimensions : variables.

Installation View : NYUAD Art Gallery, Abu Dhab i
Courtesy : The NYU Abu Dhabi Art Gallery, photo by John Varghese

Le Néant :
Vos créations peuvent être arrangées selon des motifs géométriques ou un système ordonné, mais elles se comportent de manière chaotique et agissent – dans un cadre soigneusement préparé – de façon aléatoire dès qu’elles sont activées mécaniquement. Votre travail explore souvent la résonance entre le son, l’espace et les matériaux. Avez-vous envisagé comment des organismes non humains, tels que les insectes ou les animaux, pourraient percevoir ces environnements sonores répétitifs ?

Zimoun :
Étant donné que la perception des sons est déjà complexe chez les humains, il est encore plus difficile de savoir comment d’autres formes de vie ressentent ces environnements sonores. Cependant, il semble que mes œuvres évoquent souvent le mouvement de la nature, malgré leur création à partir de systèmes purement artificiels. Je trouve fascinant que des structures simples, comme un moteur activant un matériau, puissent générer des réactions complexes chez les spectateurs. Cette exploration de la complexité à travers la simplicité soulève des questions sur la perception humaine. La complexité est-elle mesurable, ou est-elle simplement une difficulté à appréhender l’ensemble d’un système ?

1944 prepared dc-motors, mdf panels 72x72 cm, metal discs Ø 8 cm, 2020
Motors, metal, wood, power supplies.
 Dimensions : variables.

Installation view : Warehouse Jaeger-LeCoultre, Geneva, Switzerland. 
This installation was commissioned by Jaeger-LeCoultre and produced in collaboration with Tetro. 
Photography by Zimoun

Redéfinir l’espace au-delà des perceptions individuelles et collectives.
Lorsque l’espace s’unit au son, les ondes se diffusent et rebondissent sur les murs, créant des échos presque imperceptibles, à l’image du bourdonnement des abeilles dans une ruche. L’espace tout entier devient un vaste instrument, modulé non seulement par les mécanismes mais aussi par les battements de cœur, les respirations et les pensées des visiteurs. Chaque instant est une interaction entre l’installation, l’architecture et les humains, où chacun influence et transforme l’autre, forgeant une réalité subjective, mouvante et partagée.

L’intégration d’une architecture sonore dans l’environnement urbain pourrait, tout comme dans cet espace, offrir aux espèces animales, telles que les oiseaux, une possibilité d’adaptation en mimant leurs schémas sonores naturels. Une symbiose où l’artificiel et le naturel, où architecture et écologie se rejoignent.

191 prepared dc-motors, 39 kg wood, 2021
Motors, metal, wood, power supplies. 
Dimensions : variables. 
Installation view : Museum Haus Konstruktiv, 2021
 Photography by Zimoun

Elle, ouvre soudain les yeux. Les vibrations, loin de s’atténuer, deviennent plus intenses. Mais plutôt que de la troubler, elles amplifient en elle un sentiment profond de connexion entre le naturel et l’artificiel. En état de transe, elle avance lentement, comme guidée par une architecture invisible qui orchestre ses pas. Le son n’est plus une simple onde, mais une matière palpable, pénétrant ses os, résonnant d’une mémoire ancestrale, presque animale.

De l’autre côté de la salle, Lui n’en peut plus. La claustrophobie s’empare de lui avec violence. Le bourdonnement, autrefois discret, s’est transformé en un grondement sourd qui étouffe sa respiration. Ce qui apaise l’une oppresse l’autre. Son corps, épuisé, tremble sous la tension accumulée. Il cherche désespérément une issue. Mais il n’y en a pas.

L’expérience sonore, qui altère et influence les vibrations du corps, révèle une vérité qui dépasse la fiction. Les sons mécaniques des œuvres de Zimoun, bien que produits artificiellement, reproduisent, de manière involontaire, les schémas de communication, de défense et d’autorégulation des organismes vivants — des abeilles, des termites, des chauves-souris. Immergé dans cet espace, le visiteur devient comme eux : une part d’un vaste abri, un antre organique, un lieu où les flux se croisent et s’entrelacent.

250 prepared ac-motors, 325 kg roof laths, 1.8 km rope, 2015
Motors, wood, rope, metal, power supplies. 
Dimensions : variables. 
Installation view : Knockdown Center NYC.
Photography by Zimoun

Les trois silhouettes gigantesques se penchent sur Zimoun.
Le Néant :
Vous pouvez passer de l’autre côté.

La silhouette éthérée de l’artiste franchit le seuil.
Dans un couloir lumineux, éblouissant, il est accueilli par l’ovation de ses pairs — La Monte Young, Pauline Oliveros, Iannis Xenakis, David Dunn, Bernie Krause, et Ryoji Ikeda. Tous partagent une fascination commune : l’interaction subtile entre le son, la nature et la technologie. Ils se tiennent là, à l’intersection de l’art et de la science, là où Nature et Artifice ne sont plus opposés, mais fusionnent en un même ensemble organique.

L’idée que des sons mécaniques peuvent reproduire des schémas naturels, créant des flux qui influencent le corps et l’espace, pousse à réexaminer notre place dans le monde. Nous sommes pris dans un écosystème sonore global, où chaque vibration compte. Dans les œuvres de Zimoun, la frontière entre le vivant et la machine devient poreuse, presque indécelable. Algorithmes et structures mécaniques se mêlent aux schémas biologiques, révélant que les insectes, les animaux, les flux naturels, et les technologies fonctionnent tous sous l’impulsion de vibrations fondamentales. Ces vibrations sont les battements cachés de la Terre, synchronisant tous les processus de vie, depuis le plus microscopique jusqu’au géophysique.

Flash lumineux.
Une lueur vive traverse l’espace. Zimoun se dédouble, se démultiplie à l’image de ses propres œuvres. Il devient une mise en abyme, absorbé par l’espace infini du musée de l’univers, aux confins des mondes, où le temps s’efface et où la matière et le son fusionnent.

Les architectures sonores de Zimoun ont trouvé leur place dans la symphonie des mondes, résonnant à l’infini dans l’écho vibrant de la Terre, où chaque vibration porte l’empreinte de la postérité.

297 prepared dc-motors, 1247 m rope, wooden sticks 19 cm, cardboard boxes l0xl0xl0 cm, 2019
Motors, rope, wood, cardboard, power supplies.
Dimensions : variables.
Museum of Contemporary Art MAC Santiago de Chile.
Photography by Zimoun