jeudi 26 février 2015

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Rebroussement de « L’Ister »

Hölderlin – Heidegger – Kluge

, Herbert Holl et Kza Han 한경자

Nous allons percevoir autant que concevoir la traduction comme esprit de fleuve d’un chant innommé de Hölderlin, que Norbert von Hellingrath, premier éditeur de l’hymne, nomma Der Ister.

Rebroussement de « L’Ister » Hölderlin – Heidegger – Kluge

Au commencement de 2014, peu avant les Cahiers noirs de Heidegger, paraît 30. April 1945. Der Tag, an dem Hitler sich erschoß und die Westbindung der Deutschen begann – 30 avril 1945, le jour où Hitler se donna la mort, et commença l’arrimage des Allemands à l’Ouest. Plus que jamais, Alexander Kluge s’y retrouve appelé par « L’Ister », le chant nationel inachevé de Friedrich Hölderlin. C’est l’étrange rebroussement de l’Ister, d’ores et déjà interprété par Heidegger au cours du semestre d’été 1942, qui fascina Kluge dès sa rencontre avec l’hymne de Hölderlin à l’orée des années soixante, à l’Institut des Arts du cinéma d’Ulm sur le Danube : « Un étudiant, Reinhard Kahn, apporta le poème, et l’on discuta des possibilités de le filmer. L’intérêt de Kluge pour ce texte porte sur l’idée du rebroussement du cours, dans le cas du Danube, depuis la mer Noire jusqu’à ses sources à Donaueschingen. Si l’on voit dans le fleuve une image du temps qui s’écoule, le regard en arrière serait un regard sur l’histoire. La vision de Hölderlin représente donc pour Kluge un regard plongé dans l’histoire » (courriel d’Alexander Kluge du 12 janvier 2015, transmis par Thomas Combrink).

Une dizaine d’années plus tard, Kluge se tourna vers K.D. Wolff, Michel Leiner, D.E. Sattler, les éditeurs révolutionnaires des manuscrits de Hölderlin, de leur transcription commentée, qui semblèrent eux-mêmes rebrousser l’Ister à partir de 1975, au fil de leur Frankfurter Ausgabe. En 2013, le Stroemfeld Verlag publie Das Jetzt der Lektüre. Hölderlins Ister, de Felix Christen, Ister rouge sur fond vert. Ce régrès de l’Ister est au cœur de la configuration du poème, avec tous les sédiments d’écriture, signaux et chiffres épars mis à l’épreuve dans les flux et reflux du manuscrit.
Au-dessus du Danube, « Heidegger auf Burg Wildenstein » déclinera le 30 avril 1945, jour du suicide de Hitler, un locus amoenus « au milieu du fracas de la guerre ». Burg Wildenstein, ce fut pour Heidegger, vers 1940, « le terroir, le pays natal de la vallée supérieure du Danube en automne » (Schwarze Hefte,vol. 96), non loin de la bergerie où naquit son grand-père en un temps où « L’Ister » de Hölderlin voyait le jour. Puis en 1945, une « enclave de l’esprit germanique » non loin des grottes du Danube où les manuscrits du philosophe se trouvaient à l’abri des bombardements, à côté de ceux de Hölderlin, en provenance de la Württembergische Landesbibliothek de Stuttgart. Or Burg Wildenstein, cette enclave universitaire où Heidegger commenta un bref texte attribué à Hölderlin, « Die Armut », « La pauvreté », que Kluge va disséminer à travers tout son chapitre onze du 30 Avril 1945, au fil de l’Ister, n’est pas un navire, nulle bouteille confiée au fleuve ne parviendrait à la mer Noire désertée par Médée. En surplomb du Danube, le danger pour Heidegger tel que l’évoque Kluge interrogeant « Die Armut » de Hölderlin-Heidegger, ne serait-il pas celui d’une « réflexion » de Hölderlin – « Man kann auch in die Höhe fallen, so wie in die Tiefe » / « On peut choir vers le haut aussi bien que vers le bas » – dont Kluge déconstruit la binarité : « Ist es möglich, wie Hölderlin sagt, in die Höhe zu ‘fallen’ ? » – « Est-il possible, comme le dit Hölderlin, de ‘choir’ vers le haut ? »

De la source à l’embouchure de l’Ister mélodieux, de la « note bleue » venue des Indes à la « Vertonung », sonorisation de la source, le chant était fleuve chez Hölderlin, le fleuve était chant. Pour Heidegger, le chant est aussi un signe, il est ce qu’est le fleuve. Partis des sources de l’Ister, les enfants de l’Ouest et ceux de l’Est, partis de la Mer Noire, se rencontrèrent, dépassèrent la lutte à mort par la grâce des fraîches ramures qui s’étendaient sur eux, échangèrent au cours de leur destinerrance « armes et paroles » (Hölderlin, « Die Wanderung »). Ainsi se poursuit, se transit l’histoire naturelle du fleuve en une journée de réversion d’Histoire. Le cours de vie du lieutenant de vaisseau Ullrich s’applique en cross-maping sur le cours d’eau événementiel de l’Ister, sans choir vers le bas. Cependant toutes ces phrases, fait dire Kluge à Heidegger dans le 30 avril 1945, exerçaient une force de poussée. « Moins on y pense en parlant, plus impétueusement elles montent à l’assaut ».
Kza Han et Herbert Holl

Alexander Kluge « Man nennet aber diesen den Ister. Schön wohnt er »

Der scheinet aber fast
Rückwärts zu gehen und
Ich mein, er müsse kommen
Von Osten.
Friedrich Hölderlin, Der Ister

Wie Schiffe waren sie, unbemerkt von den Fronten, mit dem Strom nach Osten vorgestoßen. So hätten sie auch das Schwarze Meer erreichen können. Sie gelangten bis Budapest. Es handelte sich um einen Erprobungsvorstoß der Marine. Die Spezialeinheit von Tauchern war mit Fett eingeschmiert und in kälteabweisende Kombinationen gehüllt. Die Taucher sollten eigentlich nur in das von der Roten Armee belagerte Budapest gelangen, um zu beweisen, daß dies möglich war. Man wollte dann durch Container mit Nachschub (geführt von wenigen Leuten, die auf umgebauten Ein-Mann-Torpedos diese Container steuerten) die belagerte Stadt über die Donau versorgen.

Inzwischen hatte sich die Bewegungsrichtung umgekehrt. Kapitänleutnant Bernd Ullrich, im Zivilleben Leiter einer Volkshochschule, jetzt Tauchspezialist, bewegte sich auf einem Bergweg mittels seines Fahrrads schon seit vier Tagen und Nächten parallel zum Fluß donauaufwärts. Stärker als es der Strom je mit den Schwimmern vermocht hätte, trieb die Schubkraft der Angst, von den russischen Verfolgern überholt zu werden, den jungen Kommandeur an. Von seinen Leuten hatte er alle auf diesem Rückmarsch verloren. Es zog ihn nicht zu den Quellen des Stroms. Mit allen Seelenkräften strebte er dem einzigen Feind zu, dem er noch vertraute : den Panzerspitzen des Generals Patton weit im Westen.

Unten im Tal jagten Reste der Nachhut auf ihrer Flucht dahin. In der Nacht hatte Ullrich im Osten, nicht mehr weit entfernt, die Einschlagsblitze russischer Panzergranaten am Horizont gesehen. Hier wurde der Fluß bereits schmaler. « Wie von Sinnen » (aus Übermüdung und Überanstrengung) fuhr Ullrich stromaufwärts. Die Rdie hatte) nicht unmittelbar.jenige, die ihn nach Budapest gefch rlichencher Panzergranaten am Horizont gesehen. Hier wurde der ömer nannten die Donau den ISTER. Mit diesem Namen bezeichnete Hölderlin seinen Hymnus auf diesen Strom. Das half dem leidenschaftlichen Lehrer Ullrich in diesen entscheidenden Momenten seines Vorstoßes nach rückwärts (mit mehr Energie als diejenige, die ihn nach Budapest geführt hatte) nicht unmittelbar.

Alexander Kluge « Mais on nomme celui-ci l’Ister. Bellement il habite »

Mais semble, lui, presque
Aller à reculons et
Je m’avise qu’il doit venir
De l’Est.
Friedrich Hölderlin, L’Ister

Comme des navires, ils s’étaient avancés au fil du courant vers l’Est, à l’insu des fronts. De la sorte, ils auraient pu tout aussi bien atteindre la Mer Noire. Ils étaient parvenus jusqu’à Budapest. Il s’agissait d’une incursion expérimentale de la Marine. Enduite de graisse, l’unité spéciale de plongeurs avait revêtu des combinaisons cryofuges. En fait, les plongeurs devaient pénétrer dans Budapest assiégée par l’Armée Rouge, à seule fin de démontrer que c’était possible. Après quoi on approvisionnerait par le Danube, à l’aide de containers de ravitaillement (guidés par une poignée d’hommes qui piloteraient ces containers à partir de torpilles monoplaces modifiées), la ville assiégée.

Entre-temps, le sens du mouvement s’était inversé. Le lieutenant de vaisseau Bernd Ullrich, directeur d’une université populaire dans le civil, à présent plongeur hautement spécialisé, se déplaçait à bicyclette sur un chemin de montagne depuis quatre jours et quatre nuits déjà, remontant le Danube parallèlement au cours d’eau. Jamais le fleuve n’aurait pu propulser les nageurs en surpassant la poussée qu’exerçait sur le jeune chef la peur d’être rattrapé par les poursuivants russes. Tous ses hommes, il les avait perdus lors de cette marche rétrograde. Il ne se sentait pas appelé par les sources du fleuve. Mais de toutes les puissances de son âme, il aspirait au seul ennemi auquel il se fiait encore : les pointes de chars du général Patton, très loin à l’Ouest.

En bas dans la vallée, les restes de l’arrière-garde en fuite éperdue. Dans la nuit, Ullrich avait aperçu à l’Est, pas bien loin, les éclairs d’impact des obus perforants russes à l’horizon. Ici, le cours du fleuve se resserrait déjà. « Comme hors de ses sens » (par épuisement et surmenage), Ullrich remontait le fleuve. Les Romains nommaient le Danube l’ISTER. Hölderlin désigna par ce nom son hymne dédié à ce fleuve. Ce qui pour Ullrich, professeur passionné, en ces moments décisifs de son avancée vers l’arrière (dotée d’une énergie supérieure à celle qui l’avait mené à Budapest) n’était d’aucun secours dans l’immédiat.

(Alexander Kluge, 30. April 1945. Der Tag, an dem Hitler sich erschoß
und die Westbindung der Deutschen begann,
Suhrkamp Verlag Berlin, 2014, p. 40-41,
traduit de l’allemand par Kza Han et Herbert Holl,
avec l’aimable autorisation d’Alexander Kluge)

Friedrich Hölderlin
[L’Ister, reconstitution, texte allemand
]

Jezt komme, Feuer !
Begierig sind wir
Zu schauen den Tag,
Und wenn die Prüfung
Ist durch die Knie gegangen,
Mag einer spüren das Waldgeschrei.
Wir singen aber vom Indus her
Fernangekommen und
Vom Alpheus, lange haben
Das Schikliche wir gesucht,
Nicht ohne Schwingen mag
Zum Nächsten einer greifen
Geradezu
Und kommen auf die andere Seite.
Hier aber wollen wir bauen.
Denn Ströme machen urbar
Das Land. Wenn nemlich Kräuter wachsen
Und an denselben gehn
Im Sommer zu trinken die Thiere,
So gehn auch Menschen daran.

Man nennet aber diesen den Ister.
Schön wohnt er. Es brennet der Säulen Laub.
Und reget sich. Wild stehn
Sie aufgerichtet, untereinander ; darob
Ein zweites Maas, springt vor
Von Felsen das Dach. So wundert
Mich nicht, daß er
Den Herkules zu Gaste geladen,
Fernglänzend, am Olympos drunten,
Da der, sich Schatten zu suchen
Vom heißen Isthmos kam,
Denn voll des Muthes waren
Daselbst sie, es bedarf aber, der Geister wegen,
Der Kühlung auch. Darum zog jener lieber
An die Wasserquellen hieher und gelben Ufer,
Hoch duftend oben, und schwarz
Vom Fichtenwald, wo in den Tiefen
Ein Jäger gern lustwandelt
Mittags und Wachstum hörbar ist
An harzigen Bäumen des Isters.

Vieles wäre
Zu sagen davon. Der scheinet aber fast
Rückwärts zu gehen und
Ich mein, er müsse kommen
Von Osten.
Und warum hängt er
An den Bergen gerad ? Der andre
Der Rhein ist seitwärts
Hinweggegangen. Umsonst nicht gehn
Im Troknen die Ströme. Aber wie ?
Ein Zeichen braucht es
Nichts anderes, schlecht und recht, damit es Sonn und Mond
Trag’ im Gemüth’, untrennbar,
Und fortgeh, Nacht und Tag auch, und
Die Himmlischen warm sich fühlen aneinander.
Darum sind jene auch
Die Freude des Höchsten. Denn wie käm er sonst

Herunter ? Und wie Hertha grün,
Sind sie die Kinder des Himmels. Aber allzugeduldig
Scheint der mir, nicht
Freier, und fast zu spotten. Nemlich wenn
Angehen soll der Tag
In der Jugend, wo er zu wachsen
Anfängt, es treibet ein anderer da
Hoch schon und Füllen gleich
In dem Zaum knirscht er, und weithin schaffend hören
Das Treiben die Lüfte,
Zufrieden ist der ;
Es brauchet aber Stiche der Fels
Und Furchen die Erd’,
Unwirthbar wär es, ohne Weile ;
Was aber jener thuet der Strom,
Weis niemand.

[L’Ister, reconstitution, traduction]

Maintenant viens, feu !
Avides sommes-nous
De percevoir le jour,
Et quand l’épreuve
A transpercé les genoux
Il en est un pour sentir la clameur de forêt.
Mais nous chantons depuis l’Indus
Au loin parvenus et
Depuis l’Alphée, longtemps
L’Avenant nous l’avons cherché,
Non sans rémiges il en est un
Au plus proche pour recourir
Sans détour,
Et passer de l’autre côté.
Mais ici nous voulons bâtir.
Car des fleuves rendent arable
Le pays. Quand, c’est-à-dire, des herbes poussent
Et vont à iceux y
Boire les bêtes en été,
Des hommes aussi vont là.

Mais on nomme celui-ci l’Ister.
Bellement il habite. Brûle des colonnes le feuillage.
Et se meut. Sauvagement elles se
Tiennent dressées, les unes les autres ; par-dessus,
Seconde mesure, en ressaut
De rocs le toit. Ainsi ne
M’étonne qu’il ait
Convié Hercule à séjourner,

Loin resplendissant, à l’Olympe en bas,
Comme pour se chercher de l’ombre lui
Venait de l’Isthme brûlant,
Car pleins de courage ils étaient
Là-même, mais il faut, à cause des esprits,
De la fraîcheur aussi. Ce pourquoi celui-là s’en vint plutôt
Aux sources d’eau ici et rivages jaunes,
Hautement odorants là-haut, et noircis
Par là forêt de sapins, où dans les profondeurs
Un chasseur aime déambuler
À midi et la croissance est audible
À même les arbres résineux de l’Ister.

Il y aurait beaucoup
À en dire. Mais il semble lui presque
Aller à reculons et
M’est avis qu’il doive venir
De l’Est.
Et pourquoi est-il suspendu
Aux montagnes tout droit ? L’autre
Le Rhin, sur le côté
S’est en allé. En vain ne vont
Au sec les fleuves. Mais comment ? Un signe fait besoin
Rien d’autre, pur et simple, pour que soleil et lune
Porte dans l’intime, inséparablement,
Et poursuive, nuit et jour aussi
Et les Célestes se sentent au chaud l’un contre l’autre.
C’est pourquoi ceux-là aussi sont
La joie du Très Haut. Car comment sinon viendrait-il

À descendre ? Et comme Hertha de verdure
Ils sont les enfants du ciel. Mais trop patient
Me semble, lui, non pas libre
Prétendant, et presque railleur. C’est-à-dire quand
Va débuter le jour
Dans la jeunesse, où à croître
Il commence, fait pousser là un autre
Déjà haut la splendeur, et pareil aux poulains
Aux dents le mors il crisse, et très loin entendent
La poussée les airs,
S’il est content ;
Car a besoin de sillons la terre
Et d’entailles le roc
Inhospitalier ce serait, sans relâche,
Mais ce que fait celui-là le fleuve,
Nul ne le sait.

– Texte reconstitué et traduit de l’allemand par Kza Han et Herbert Holl, à partir de l’édition de Francfort, Frankfurt/M – Basel : Stroemfeld/Roter Stern, Bd. 7, Gesänge, I, 2001, éd. par Dieter E. Sattler, p. 457-465).

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Auf Schwingen der Übersetzung / Sur les rémiges de la traduction : approche herméneutique et heuristique de “ L’Ister ” de Hölderlin

Nous allons percevoir autant que concevoir la traduction comme esprit de fleuve d’un chant innommé de Hölderlin, que Norbert von Hellingrath, premier éditeur de l’hymne, nomma Der Ister [1]. Déjà, des bras d’eau se tendent et nous entravent. D’emblée, la traduction du “ Strom ” de Stromdichtung défie la langue française, car le Stromgeist est confluence de courant et de flux, bien plus que le pur “ flux ” du “ Fluß ”, fleuve ou rivière. Berges et gorges, remous et rapides, assèchements et crues. Il s’agit de les mesurer selon le parcours herméneutique d’élucidation et les sauts heuristiques d’invention, avec G. Steiner, Abraham Moles, Judith Schlanger… Le cybernéticien Abraham Moles résume ainsi la démarche heuristique : on bondit d’information en incubation, puis c’est l’illumination, la vérification, la formulation, de la contrée environnante à l’embouchure de traduction, des premières lectures à l’éclairement de la trouvaille pour saisir le moment de l’invention translatologique [2]. La signifiance s’autoconstituera par intégration : “ […] le sens est inventé : non pas trouvé, non pas prouvé, mais proposé à travers un écart qui est intégré au nom de sa différence, et qui modifie partiellement l’ensemble du sens. ” [3]. Mais le parcours herméneutique, expérimenté par George Steiner dans Après Babel, veut faire jaillir une signification et “ l’acheminer par un acte d’annexion ” en quatre moments : d’abord, l’élan de confiance où se déclenche le pacte translatologique, sûr de ces formes symboliques de l’analogie et des parallèles, rapports dans lesquels “ ceci ” peut remplacer “ cela ”, puis la butée contre la paroi aveugle, quand la mer commence par prendre, donnant la mémoire, une mine à ciel ouvert travaillant la connaissance et l’existence, ensuite s’opère par un acte d’incorporation, en communion ou par contamination, le ravissement, Raub comme Entrückung. Enfin, la parité se restaure quand s’échangent, comme dans “ Am Quell der Donau ” de Hölderlin, les vocables comme armes pacifiées ; une ultime question, non tautologique, est posée au texte [4].

La perception d’un texte qui trouverait sa traduction serait dès lors le moment herméneutique de la non-compréhension compréhensive, à l’encontre de la divination schleiermacherienne, l’“ Ahndung ” de la métaphore qui découvre ses règles au moment même où elle s’invente, dont le pendant heuristique serait l’éclaircie subite. Si la comparaison de texte à texte, de traduction à texte, de traduction à traduction, ne peut inventer, puisqu’elle ne parvient jamais à la véritable individualité sauf dans des cas limites tel le commentaire de “ Deux poèmes de Friedrich Hölderlin ” par Walter Benjamin, alliée à une approche divinatoire, elle peut trouver les différences et translater l’“ Apriorité de l’individuel ” (Hölderlin), laisser pressentir qu’elle a traversé de part en part “ l’analogie étrangère ” [5]. Or, le chant du fleuve déjoue l’opposition du propre et du figuré, du métaphorique et du littéral. Que devient alors sa traduction ? L’heuristique, qui permet de dévoiler l’inconnu et d’instituer le nouveau n’a guère été pensée quant à la traduction : inventons-nous lorsque nous traduisons [6] ? Comment se métaphorisent ces migrations qui font du surplace, comme se le demande Alexander Honold – la transduction réfléchissante du fleuve [7] ?

Faire de la traduction un moment de la compréhension, c’est en un premier temps, selon l’herméneutique de Gadamer, pesant les gains et les pertes interprétatifs, expliciter l’un des implicites par surexposition, Überhellung, laissant les autres dans l’ombre. À la traduction, les expressions polysémiques gagnent, ou perdent en univocité : “ C’est pourquoi une traduction qui prend sa tâche au sérieux est toujours plus acérée que l’original. ” [8] Plus radicalement, lorsque le souci d’une poétique de la traduction assure le continu du rythme par la prise en compte du signifiant, ce dernier prend le risque d’écriture qui abolit le primat herméneutique des signifiés. Pour Henri Meschonnic, la traduction porte le tout de son historicité, toutes les interprétations, à l’instar du texte lui-même : “ La traduction est alors le seul mode de lecture qui se réalise comme écriture et ne se réalise que comme écriture. Où le rapport à l’interprétation, traditionnellement premier, devient second. ” [9] Au contraire, il s’agirait pour Jean Bollack de restituer ou rendre ce qui est déjà traduit pour avoir été préalablement interprété, sans qu’un “ en-deçà ” amène au sens. Dès lors, une traduction-invention altérerait nécessairement le texte, sans pour autant parvenir à l’arrêt sur le sens :

 Le nouveau sens ne se trouve pas dans la transformation, il ne s’invente pas, il s’impose contre le texte premier, en se servant de sa matière comme d’une textualité qui s’est constituée d’une façon, et peut l’être d’une autre façon, dans sa traduction. [10]

Mais à prendre en compte une littéralité aussi manifeste que latente, les lignes topographiques de la langue se rompent, le tourment se fait écho et la traduction invention ; le sens ne connaît plus l’arrêt, tombe de crevasse en crevasse, entraînant avec lui toutes ses haltes provisoires, postulées par Walter Benjamin dans sa Tâche du traducteur. Plus rien à percevoir, mais un mouvement décisoire à déclencher : “ Inversement le sens est inventé : non pas trouvé, non pas prouvé, mais proposé à travers un écart qui est intégré au nom de sa différence, et qui modifie partiellement l’ensemble du sens. ” [11]

Or, l’enjeu heuristique vient de plus loin. Nous expérimenterons ici deux acceptions proches de l’opération heuristique au XVIIIe siècle, par Immanuel Kant et Georg Christoph Lichtenberg, toutes deux placées sous le signe d’un “ comme si ”, avec ce geste langagier qui répète et invente la virtualité du dire. Le mot-clé de l’usage kantien d’une heuristique, de cet ingénieux moteur de recherche en “ déduction de l’objet imaginé d’une idée ”, c’est “ gleichsam ”, “ als ob ”, le “ tout comme ”, le “ comme si ” d’un devoir-chercher, Suchensollen, comme si l’“ opérateur de geste ” (Roland Barthes) procédait de ce “ schéma ordonné selon les conditions de l’unité maximale de la raison ”. Il s’agit alors de déduire “ en quelque sorte [gleichsam] l’objet imaginé de cette idée en tant que son fondement ou cause. ” [12] “ Gleichsam ” chez Lichtenberg, ce levier heuristique, qui doit lui-même se lever, permet de lever la proie jusqu’ici insaisissable : “ Combien de fois a-t-elle [l’imagination] levé de son vol sauvage et bruissant des idées qui se dissimulaient à l’œil de faucon de la raison, dont celle-ci par la suite se saisit avec avidité ! ” En répétition de cette levée, qui invente le trésor cognitif, entre l’invention ex nihilo et la découverte d’un existant, les sourciers et tubeurs heuristiques, héritiers de l’Organon de Bacon vont percevoir ce qui ne se découvrait pas encore : “ Chose singulière que l’invention ; les baguettes de sourcier qu’on a proposées pour cela ne tombent sur l’or que pour qui l’aurait sans doute trouvé sans elles. ” [13] Il s’agit à présent de prendre la mesure de ces énigmes et paradoxes en traversant, par progrès et régrès, l’aisthesis-poiesis du chant nationel, “ nationell ”, de Hölderlin, L’Ister, à la recherche de quatre de ses tonalités : Mais lui semble presque aller à reculons, Maintenant viens, feu !, La clameur de forêt, Être à la langue.

 


Aisthesis et poiesis de l’Ister

De perception et de ressentir, de sensation et d’invention, L’Ister de Hölderlin s’est proposé à nous pour cette mise à l’épreuve translatologique, à interroger le chiasme heideggerien : “ Le fleuve est le site du cheminement. Mais le fleuve est aussi le cheminement du site ”, qui donne préemprise sur toute traduction. [14] Hister binominis : fleuve binominal, écrivait Ovide dans les Métamorphoses [15], le Danube-Ister traduit une topochronologie grecque, latine et germanique, entre le cours supérieur – la Donau – et le cours inférieur – l’Istros, notamment chez Pindare, mais également Danube pour tout son cours, Ister ou Istre pour tout son cours, en répercussion gréco-latine, asiatique-hespérique. Herméneutique du Danube au nom toujours déjà reconnu, heuristique de l’Ister dans le vouloir-habiter de ceux qui le remontent de loin. D.E. Sattler parle de la “ double apparition ” du vieux nom du Danube, à l’interprétabilité infinie, avec son titre jailli de l’enserrement de la deuxième strophe, premier et dernier vers, par le nom Ister dont la seule invocation pindarique pourrait arracher le fleuve à sa périlleuse nonchalance : “ Mais on nomme celui-ci l’Ister ”, “ À même les arbres résineux de l’Ister ”. Ainsi s’en retourne en écho le dernier vers de la strophe, à la douce césure de la virgule, “ rückwärts ”, à reculons, vers le premier vers : “ Man nenet aber diesen den Ister. ” / “ Mais on nomme celui-ci l’Ister. ” [16]

À ce fleuve innommé, comme inachevé, Heidegger a consacré son dernier cours sur Hölderlin au semestre d’été 1942, au moment où il se trouve en retrait du mouvement national-socialiste, quelques mois après l’embourbement de l’offensive allemande en Crimée en hiver 1941/42, quelques mois avant la cuvette de Stalingrad en hiver 1942/43. Après la fin de l’Allemagne nazie, au moment où il est interdit à Heidegger d’enseigner, il commence son dialogue inachevé de 1946/47 et 1948, Das abendländische Gespräch, entre un aîné et son puiné, der Ältere, der Jüngere. Le cours de 1942, alors que les Einsatzgruppen exterminant juifs et “ partisans ”, sévissent toujours dans le Caucase, est aussi architectonique qu’herméneutique et technique. Le dialogue d’après-guerre entrelace une heuristique poétique aventureuse et une pensée en retrait du délaissement / “ Gelassenheit ”. En 2000, dans Heidegger auf der Krim, chronique de fiction philosophique, poétique, politique, Alexander Kluge va transporter Heidegger en Crimée avec un groupe de chercheurs, dans les bagages de l’armée allemande, suivant le trajet de ces “ Einsatzgruppen ”, en quête d’Iphigénie et d’Héraclite, dans la latéralité du Rhin et le longement de l’Ister, la présence retenue de l’Ister et la décharge d’énergie du Rhin [17]. S’étend alors d’Est en Ouest, d’Ouest en Est, inventé par les fleuves, l’isthme qui peine aujourd’hui à s’opposer comme “ stratégie pour le Caucase ” à la liaison Nord-Sud [18]. Trouvant son début au verso de la fin d’Andenken, “ Souvenance ”, Der Ister serait d’emblée double, “ Signe ” sur l’un de ses versants, “ Ister ” sur l’autre, commençant par aller à reculons pour s’inachever dans le non-savoir [19]. Avec les fleuves nous échoit la plénitude des “ paroles d’or ”, le mot qui coule et s’écoule en pluie battante, “ das strömende Wort ”, les vocables afflueraient en libres flots, en flux de la vie à la vie. Or l’Ister semble le fleuve hors les fleuves, sans vectorisation de sens destinal.

La fertilité heuristique est “ transitivité du don ” (Judith Schlanger) : l’échange hölderlinien des vocables et des armes se célèbre-t-il dans le chant nationel À la source du Danube avec ses échos réfractés ? Dans Am Quell der Donau, chant de retour / “ Rückkehr ”, Ister n’est jamais nommé ; dans Der Ister, chant à reculons / “ Rückwärts ”, Danube n’est jamais nommé. Alors, la traduction se bâtirait moins ici comme un pont, n’assurerait pas le passage d’eau à gué, ou en eau profonde, mais suivrait un cours sans cesse contrarié qu’elle s’inventerait, à la manière des Hespériques rencontrant sur la Mer Noire, à l’embouchure de l’Ister, les habitants originels. C’est le fleuve qui assèche la différence du sensible et du non-sensible, de la profondeur et de la surface, lorsque dans le lit à sec près de Tuttlingen l’Ister semble s’infiltrer goutte à goutte. Dans le lit du fleuve se tend et s’étend, s’envoie et se renvoie la répétition paronomastique paradoxale de l’écholalie. Venus du XVIIIe siècle, deux avatars réflexifs du cours d’eau fusionnent : le torrent pindarique du chant sublime, d’abord repris par Horace, puis par Klopstock et Hölderlin, et le fleuve de la mémoire collective tel qu’il défriche les événements de la nature et de la culture dans les Ideen de Herder [20].

Allant et venant, en migration immobile au-dessus de périlleux fonds infralogiques, jaillis d’une origine dont l’énigme ne se donne qu’à la représentation, les rivières et fleuves sont chez Hölderlin des eaux-fortes d’écriture, instruments de scribes ou de graveurs, plumes, calames et burins retraçant, chantant “ une loi pure / Et les sons purs ” [21]. Il s’agit de traduire le cours à travers ravines et forêts, en plurivocité d’écho multiple à la frontière de la langue, là où celle-ci n’est encore que pure tonalité, “ reine Stimmung ”. Le mouvement fluvial hölderlinien – d’Est en Ouest, d’Ouest en Est, en progrès-régrès, “ vorwärts und zurück ” – demeure aux sources du Danube tout en provenant de si loin ; le feu dont jaillit la source est porté depuis l’embouchure par Dionysos au fil de l’Ister. Or, son cours et ses rives érodées s’imprègnent déjà d’une géométrie de lignes et d’angles :“ Des coins, des détours, des bifurcations, des césures rompent les lignes d’une topographie de la langue comme du désir ” [22]. Inversement, le travail sur la langue retrouve l’amont de la source dans ses “ reculons ” ; les mots-fleuves portent encore “ l’odeur des feuilles, la saveur de la roche, tout ce qu’avaient traversé les ruisseaux qui les avaient constitués. ” [23]

La directionnalité antagonique, “ gegenstrebige Richtung ”, l’assèchement fructueux du fleuve, le revirement d’orientation et la paronomase de l’Empfindung et de l’Erfindung, à portée d’écho, vont servir d’entailles pour notre traduction-lecture – heuristique, herméneutique ? Hölderlin n’a pas laissé de texte constitué complet pour son chant, le plus tardif des poèmes fluviaux, écrit selon les différents éditeurs durant l’été 1803 (Friedrich Beissner), l’automne 1804 (D.E. Sattler) ou l’automne 1805 (Dietrich Uffhausen) dont on ne sait s’il se termine, où il se termine. Les interlocuteurs du Abenländisches Gespräch tentent de circonscrire cet arrêt sur poème : “ D.Ä. Ainsi finit le chant Ister. Non, ainsi il s’interrompt. D.J. Parce que personne, même le poète, ne le sait. D.Ä. C’est pourquoi ce n’est pas un hasard que ce chant soit inachevé. D.J. Ou bien est-il précisément achevé dans cette interruption ? ”

En “ gegenstrebige Fügung ”, s’éloignant par force l’un de l’autre, de part et d’autre des Alpes, se joignant dans une attraction souterraine, le Rhin et l’Ister ont pourtant chacun leur loi. Le Rhin porte la sienne en exergue, car en tête du premier manuscrit, Hölderlin a noté “ das Gesez des Gesanges ” : “ La loi de ce chant, c’est que les deux premières parties s’opposent selon la forme par progrès et régrès, mais s’égalent selon l’étoffe, les suivantes s’égalent selon la forme, s’opposent selon l’étoffe, mais la dernière équilibre tout par une métaphore qui traverse de part en part ”. Innommée, la loi de l’Ister sourd “ à reculons ”, d’Est en Ouest, d’Ouest en Est, longeant sans masse d’eau la chaîne alpine. Sans loi inscrite du chant, L’Ister est pourtant en secrètes paronomases, en binominalité d’Isthme et d’Ister, comme dans la Huitième Olympique de Pindare : “ […] S’élançant jusqu’à l’Istre. / Et le Tridentaire vers l’isthme pontique / Son char agile dirigeait ” [24].

Dans la paronomase, l’effet de vérité, de par la quasi-identité des termes, s’ajoute à sa force de quasi-rime, conjuguant l’intensité d’affect dans la langue et l’invention de la pensée [25]. Avec l’écho, la paronomase que celui-ci ne peut jamais être devient modèle de la traduction, de par l’autre répétition. L’Isthme, l’isthme de Corinthe, à la topographie singulière chez Hölderlin puisque reliant le nord et le sud, il sépare en même temps l’un de l’autre les deux systèmes hydrauliques de la mer Egée et de la mer Ionique ; l’Ister, l’asiatique au fondement de ton hellénique et l’hespérique au rebours du gréco-romain, d’Echo en Widerhall, en retour d’écho sonore, fait de ce propre, “ Eigenes ” qui doit s’apprendre tout aussi bien que l’étranger, “ Fremdes ”, le va-et-vient d’une paronomase entre la situation de l’Isthme et l’invention de l’Ister, l’une étant à l’autre son Gleichsam, dans l’oscillation d’un “ Ist-(d)er ” / “ Est (ce)lui ”.

Il y a dans les écrits de Hölderlin une paronomase stratégique qui se diffuse dans la “ Démarche de l’esprit poétique ”, et de façon décidée dans le “ Grund zum Empedokles ”. Mais c’est aux premiers temps de la “ folie ”, en 1810/1811, dans le poème “ Die Zufriedenheit ”, “ Le contentement ” qu’elle vient aimanter la dernière strophe [26] : “ La visibilité de forme vivante, la persistance / En ce temps, comment les hommes se repaissent, / Est presqu’une discorde, tel vit pour la perception, / Tel autre vise aux peines et à l’invention. ” Cette traduction sensitive s’écartait délibérément de la traduction de “ Empfindung ” par “ sensation ”, considérant que les enjeux poétologiques des années de Francfort et de Homburg se retrouvaient là, levés / aufgehoben, reposant dans une strophe à la rime parfaite.

Selon l’article que le Vocabulaire européen des philosophies consacre à “ Gefühl/Empfindung ”, l’instabilité relative qui faisait osciller “ Empfindung ” entre sensation physiologique, sentiment, voire perception est depuis longtemps levée, ainsi que l’opposition stratégique entre “ Empfindung ” et “ Gefühl ”, termes dont le XVIIIe siècle avait fait la charnière des discours anthropologique, esthétique et philosophique [27]. Mais l’Empfindung, ce que Christian Wolff appelait les “ hauts faits de l’âme ” produits par sa “ force singulière ” [28] se réinvente avec les “ Modes de procéder de l’esprit poétique ” chez Hölderlin, avec l’Erfindung pour ton fondamental. Simplement, Empfindung signifie encore, à la fin du XVIIIe siècle, la condensation poétique, Dichten, l’extension poétique de la Poesie, et l’ingenium, le génie qui n’invente pas ex nihilo, mais posséderait à fond tous les leviers et tubes heuristiques, comme chez Lichtenberg.

Avec Hölderlin, selon Winfried Nolting, le ressentir, “ dumpfes Weben ”, tissage obtus de l’âme encore rêvante selon Hegel dans L’Encyclopédie, va pour ainsi dire fracturer le concept par le ressentir. Dans le Grund zum Empedokles, l’invention du politique attribuée à Empédocle, qui “ tendait constamment à l’invention d’un Tout intégral ” s’allie d’une part à la partie ressentante de son noon – que Hölderlin traduit par Gemüt dans ses fragments de Pindare – son animus. Mais dans l’ode tragique, qui tel l’Ister commence dans le feu extrême [29] que L’Ister invoque derechef, l’esprit d’art, “ Kunstgeist ” du peuple grec, devrait se répéter de façon “ plus aorgiquement, audacieusement, infiniment inventive ”, tendant constamment par son esprit, “ Streben ”, à “ l’invention d’un tout intégral ” [30]. Expérimentant une “ phénoménologie littéraire de l’expérience ” comme perception et objet ”, Winfried Nolting montre que pour Hölderlin, la séparation devient la seule forme d’invention et de perception et de ressentir : “ Toutes les formes du ressentir sont des tournants du consistant au moment du consister ressentir du ressentir d’un adieu. ” [31]. La traduction est-elle le ressentir du ressentir dans le congé donné au texte à la source ?

La métaphore, qui est poursuite et aspiration, “ Fortstreben ”, devient de la sorte, selon W. Nolting, exercice de perception, réceptivité et recevabilité de la matière, “ Harmonischentgegengeseztes ”, l’harmoniquement opposé dans l’unité de la conscience et du monde en tant que parlure [32]. Dans le ressentir transcendantal, l’esprit et la vie trouvent cette identité médiatisée dont procède le change des tons. Telle est l’intimité, Innigkeit, du ressentir fondamental, enveloppant l’invention d’un tout intégral. Alors s’atteint le point phantastique d’identité de la perception et de l’invention, de la réceptivité et de la spontanéité : “ ce qui maintenant est inconnu et innommé dans son monde, devient connu et notable de par sa comparaison même avec sa tonalité, de par son invention concordante avec elle. ” Le ressentir s’“ impercevrait ”, la perception s’ignorerait elle-même comme perception sauvage, émettant une silencieuse, transcendantale clameur [33].

 


“ Der scheinet aber fast / rückwärts zu gehen ”
“ Mais lui semble presque / Aller à reculons ”

Cette première notation où le chant héspérique se fait écho et dispose le début de la deuxième partie va nommer, au neutre “ der ”, non pas “ dieser ” de “ Man nennet aber diesen den Ister ”, ou “ Was jener thuet, der Strom, weiß niemand ” : les singularités de l’Ister – “ diesen ” et du Rhin – “ der andere […] ” se neutralisent dans l’emphatique et discontinu, le sublime “ jener ”, quand se comble, à l’extrême du “ Einer ”, de l’Un qui a traversé l’épreuve qui l’a traversé et peut entendre la clameur ignée de la forêt, le crevassement des modalités. S’entrecroisent alors les résonances neutralisantes de locatifs et de directifs, de déictiques et de référentiels : “ Jezt komme (an denselben) ” / “ Man nenet aber diesen den Ister ” / “ Hier aber bin ich ” / [Herkules zu Gaste geladen,] “ Da der, sich Schatten zu suchen […] ” / “ Den voll des Geistes waren sie / Daselbst ” / “ aber rükwärts scheinet der […] ” / “ Der andre / Der Rhein ist seitwärts … ” / “ Der scheinet aber fast / rükwärts zu gehn ” / “ es treibet ein anderer da schon […] ” : c’est la parade nuptiale du Rhin, par deux fois l’Autre qui est là, libre prétendant de la splendeur, centaure coursier-fleuve, l’accouplement avec les monts que l’Ister longe nonchalament avec une chasteté d’abord morne et morose (première ébauche), puis satisfaite : tout proche de “ Treiben ”, à côté, au-dessous, “ Ist der betrübt ” , puis “Ist der zufrieden ”. Enfin, par amplification en “ jener thuet, der Strom ” – et le dernier mot qui neutralise et “ man ” et “ Einer ” : “ Niemand ”, de somme nulle – le nom du fleuve fait irruption dans le chaos de l’innommé avec sa force de nomination, sa puissance de désignation. En écho au nom propre “ Ister ”, l’estance et la monstration du signe se confluent en fleuve, par saut de variante, de l’attristement au contentement : “ Ist (d)er betrübt ”, “ Ist der zufrieden ” .

Dès la première notation, l’Ister annonce “ Wesen ”, l’estance d’écho du chant hespérique [34] : la vision et la visée, l’aisthesis et la poiesis – “ rückwärts zu gehen scheinet der Strom ” / “ à reculons semble aller le fleuve ”. C’est celle-ci qui deviendra premier-deuxième vers axial de la troisième strophe, avec l’ajout de “ fast ” / “ presque ”, en finale, à la frontière du premier et du deuxième vers : “ Fast / rückwärts zu gehen scheinet der Strom ”, le “ presque ” intensifiant l’à-reculons, selon l’intensification étymologique risquée par Hölderlin. “ Fast ”, “ scheinen ”, “ scheinen ”, “ meine ”, “ Vieles wäre / zu sagen davon ” renouent l’invention et la perception dans un acte de conjecture heuristique, “ vermuthen ”. Si traduire, c’est selon Paul de Man prêter à l’original des traits prosaïques sous lesquels le poème survit, fortleben, – le bond de “ wäre ” à “ il y aurait ” exacerbe le mode de visée de la conjecture heuristique qui se proématiserait dès lors en pansonorité poétique [35]. “ Beaucoup il y aurait / À en dire ”. Tout comme fast est de surcroît, la semblance serait cette vérité herméneutique – que le fleuve va à reculons : “ À même la coulée à peine pressentie du Danube de l’Est vers l’Occident nous pouvons une première fois avoir prescience de l’essence du cheminement. ” [36] Restant à portée – im Bereich – de sa source, la portée, – Brut – c’est l’éclosion de la couvée, la ligne tonale de la partition tracée par les plumes qui portent l’épreuve de la progéniture. D’après Heidegger, la destinerrance provient de l’étranger en un contre-courant secret où s’intriquent, Ineinander, l’un dans l’autre, en scèlement énigmatique de bruissement, non loin des arbres en colonnes, Untereinander, l’un au-dessous de l’autre, l’un parmi l’autre, au rebours du pur Außereinander spatial hégélien, l’un hors l’autre, les rapports surdimensionnels du propre et de l’étranger : “ L’Ister va quasi à reculons parce que restant auprès de la source, il est arrivé auprès d’elle en provenance de l’Est. ” [37]

De très loin, de l’Est proviennent les arrivants en habitants, venus de l’Indus, que célèbre la première strophe. Ce serait là Dionysos avec ses cortèges victorieux venus de l’Inde, allant vers l’Inde, de même que le nom “ Ister ” en son cours supérieur se reverse dans le cours inférieur, le nom “ Danube ” en son cours inférieur se reverse dans le cours supérieur. Vers l’Ouest va cependant Herakles, le pérégrin du site, selon une lecture controversée de la troisième ode Olympique de Pindare : est-ce l’Ister le long des Alpes ou l’Istrie au bord de l’Adriatique [38] ? Au fur et à mesure que le paysage forestier devient hespérique, il se méditerranise ardemment, comme s’il se métamorphosait en soi.

Dès lors se ressentiraient en lit et en fleuve une heuristique et une herméneutique poétiques de Dionysos. Pour Herder déjà, il s’agissait d’étudier la mythologie des Anciens selon une Heuristique Poétique afin de devenir nous-mêmes des ingénieurs, des inventeurs – inventer serait alors (s)’ingénier [39]. Traduire en herméneute dionysiaque, ce serait densifier l’interprétation du “ mythoconcept ” de Dionysos, son mythologème rendu visible. Traduire en inventeur heuristique, c’est connecter la perception de la nature, énergie critique du “ bellement habiter ”, et la production poétique-mythique, “ intellectuell historisch, d.h. mythisch ”. Au miroir des signes de nature, la perception est remise en liberté dans le temps et l’espace en vue de médiatiser le nord et le sud, l’est et l’ouest, passé, présent et futur : “ la vastitude et la demeurance ”, “ die Weite und Weile ”, se saluant l’une l’autre [40]. Heuristique et herméneutique de l’Ister s’entrecroisent tels Herakles et Dionysos, les pins résineux obombrés dont le demi-dieu ramène l’ombre d’oliveraie avec soi jusqu’à obombrer le courage ravivé des esprits et des spectres, des vifs et des morts et la clameur de la forêt.

L’herméneutique perçoit par le sens cognitif, aisthesis - noesis, les fleuves et les poètes inventent en bâtissant l’habitat qu’ils trouvent là dans l’étagement des fûts-colonnes et de la toiture de roc en ressaut – “ hier aber wollen wir bauen ”. Ils y trouvent l’aisthesis dont la clameur de la forêt est la condition de possibilité par-delà le sublime et le grotesque. Seuls les poètes et les fleuves expérimentent la nécessité d’une provenance - visée : se jeter dans la Mer Noire venant de l’Est, “ chose à peine pensable pour un humain ” [41].

 


Jezt komme, Feuer !
Maintenant viens, feu !

Contempler le cours du fleuve, c’est se pénétrer de la nécessité de ses contournements, de ses plissures et brisures, de ses boucles de remembrance qui mettent en œuvre le cycle d’un change perpétuel, “ ewig wechselnd ”, comme dans le “ Chant des esprits sur les eaux ” de Goethe. Mais la notation première de la marche en arrière a glissé vers l’inflexion du chant pour que jaillisse sans prescience, “ ohne Vermuten ”, une invocation incisive , transpercée par le ressentir, “ Spüren ”, d’un irrépressible kairós par la grâce duquel ce qui doit venir vient de soi, “ telle une étoile qui se serait subitement levée ” (GA 53, p. 5) : “ Jezt komme, Feuer ! ” Par là, le “ calendrier perpétuel ” de “ einst ”, “ vorgestern ”, “ heute ”… organisés en un “ système simple ” des levers et couchers du soleil chaque jour attendus est mis hors jeu. Au point du jour, ce n’est pas la question lancinante de Chiron qui se pose, “ Wo bist du, Licht ” / “ Où te trouver, lumière ”, quand la lumière va toujours l’amble, de côté, mais le temps pour lequel il est “ à chaque fois temps que … ”, qui se concentre et se projette en boule ignée. Inventive et perceptive, la voix du “ nous ” engendre au même “ ins-temps ” / “ Jetztzeit ” la vocation du feu à travers une oscillation de l’accent tonique de phrase naguère soulignée par Heidegger, entre

“ Jezt kómme, Feuer ! ” “ Maintenant viéns, feu ! ”
et
“ Jézt komme, Feuer ”, “ Viens máintenant, feu ! ”.

Si le trisyllabe “ maintenant ” fait partie avec “ ici ” de l’ensemble hic et nunc – “ Hier wollen wir wohnen ” – et se légitime donc herméneutiquement, la longueur de son énonciation défie le “ Nu ” du “ Jezt ”, qui s’estompe au moment même où il résonne, de sorte que l’inventeur heuristique pourrait déterrer et offrir au feu l’ores caché du vieux français : “ Ores viens, feu ! ” Alors se maintiendrait par le premier vers le ton fondamental du chant tout entier, rendant vaine toute échappatoire vers une “ configuration verbale ” du poème (Heidegger). Le sens se retirerait, “ deutungslos ”, de toutes les formes maintenues qu’il prenait, brûlé dans “ l’excès de tout sur-prendre sur le prendre ” (Gérard Granel), tandis qu’à l’encontre du “ jezt ” allemand se rappelle à nous dans le “ maintenant ” français, ce qu’il y a “ de ‘déjà’ et d’encore’, de maintenance, dans le moindre instant. ” [42]

Le feu va s’accroître à mesure que croissent sonorement les forêts hespériques où Hercule viendra s’obombrer pour emporter avec lui vers les siens l’ombre de l’olivier, du pin. Des blessures de l’écorce s’échappe et prend feu la sève, comme l’observait Peter Handke dans une amanderaie, résine “ conglomérée à même une branche, petite masse que traversait la dernière limpidité du ciel, recueillie et concentrée dans la petite balle de résine. ” [43] Tel est ce feu qui couve le nom du fleuve, dont l’éclosion se fait au rythme d’une rime et d’une paronomase en double combustion, proche et lointaine : “ Man nenet diesen aber den Ister ” / “ Es brenet der Säulen Laub ”, “ Damit zu T[]odten / Nicht übergehe der brennende Busen ” : d’abord, la nomination du fleuve se consomme pour que les colonnes ligneuses se consument sans s’annihiler, que “ se consume des colonnes le feuillage ”. Puis nous sommes transportés à l’endroit d’une variante levée quoique non supprimée, où le nom du fleuve soutient le thymos, le sein héroïque. La transduction translatologique va sauver les mortels, autrement consumés par le feu solaire, de la descente spectrale dans l’Hadès, leur “ sein en consumation ”. L’invention du nom d’un fleuve tout trouvé conjurera l’effacement des temples, l’engloutissement des cœurs, par le don précaire d’une rime, d’une paronomase lointaines.

 


Das Waldgeschrei
La clameur de forêt

“ Ici comme ailleurs, nous n’entendons l’univocité du mot condensateur que si nous ne nous fermons pas à l’unaire vibration de l’irradiante plurivocité qui lui reste en propre. ” [44] Par le chiasme dont les deux extrêmes se rejoignent en “ einige[n] Mehrdeutigkeit ”, les deux médiums “ Schwingen de[s] Strahlenden ” – ces “ Schwingen ”, rémiges, dont un “ lapsus ” a fait dans l’Ister, dans la “ mise au propre ” provisoire, “ Schweigen ”, silence – ne donnent pas la tonalité d’un paysage décrit avec le matériau de la langue : c’est dans leur bâti que ces vers sont eux-mêmes “ la maison en laquelle habite le fleuve ”. La traduction en “ états ” se doit d’écouter même ce lapsus calami apparent, qui dit pourtant le silence d’un progrès qui est régrès plus que le régrès n’est progrès, rendant silencieuse la “ Loi du chant ” qui inaugure “ Le Rhin ”. Pourtant, le tropisme de la variante, la paronomase de Schweigen/Schwingen, le silence de l’empennure ne sauraient retrouver l’extrême proximité de la vérité, du silence et de la “ force ”, dans le sillage des rémiges, si nous tentons un forçage heuristique de la continuité/discontinuité de la variante. L’irradiation et la vibration en sont le matériau, par couple de mesure inclus-incluant qui s’invente ses différences à travers le progrès du fleuve, qui n’est jamais qu’un régrès, une éruption qui n’est jamais qu’une érosion [45].

Les fleuves mettent en œuvre le change des tons entre les rives et leur lit, soit naïfs, poussant à la contemplation, soit héroïquement énergiques, au tournant de la catastrophe, soit en projet d’idéal. Selon Maria Behre, un poème fluvial traverse, rhématiquement/thématiquement, par deux fois chacune des combinaisons des trois tons : reflétée par le miroir des signes naturels, la perception qui ouvre les possibilités de s’orienter dans l’espace et dans le temps se médiatise à travers la trinité poétique de la créature fragile (ton naïf), de la force qui permet le détachement (ton héroïque), de l’esprit des réconciliations (ton idéal) [46].

Par la retenue de leur présence, l’Indus et l’Alphée habitent à chaque fois l’autre côté des cultures ; le Rhin c’est l’énergie qui érode et rend arable le nord-ouest ; la Gironde et l’Ister s’en viennent et reviennent vers une double Inde, vers l’Amérique, “ zu Indiern ”, vers le Gange, “ nach Indien ”. Dès lors coexistent en “ Gegenwendigkeit ” les directions d’est en ouest, d’ouest en est, indiscernablement son originel ou écho, le retentissement du mot ou l’avancée-recul du pas fluvial. Ainsi s’invente la perception réflexive sonore de traduction [47] : “ Résonance de la clameur de forêt qui a enduré l’épreuve surmontée, dans laquelle le site de la maison s’est décidé pour la fête nuptiale ” – Brutfest, Brustfest , “ Brautfest ” [48].

“ Brutfedern ” : selon Friedrich Beissner (II, 2, p. 813), ce sont les plumes de poitrine de l’oie aux tuyaux durcis, aux pointes des barbes repoussées par les couvaisons. Mais der Ältere et der Jüngere de l’Abendländisches Gespräch souabe percevront, avec moins de rudesse, retrouvant l’usage de Bad Driburg la ville hölderlinienne, les plumes de couvaison comme un duvet touffu, ganz flauschig, “ ce qu’il y a de plus doux pour préparer le plus intime du nid pour la couvée, c.à.d. pour la fête et son fruit ”, à même l’incubation heuristique des poètes [49]. L’épreuve de la couvaison assouplit les plumes, les genoux de “ Einer ” qui plient à se rompre telle l’articulation de l’Asie et de l’Hespérie, les voici plastiques, souples, accordant genoux au fleuve, à la langue. Ceux qui ne feraient que reposer sur leurs plumes jamais n’auraient de premier ni second pennage, de plumes d’essor [50]. Poète traducteur en mouvement fluvial et insulaire, d’Hespérie en Asie, Jacques Lacarrière succomba en 2005 à l’épreuve qui traversait ses genoux [51].

La clameur a mis les aèdes voués au feu de l’Ister, intimement éprouvés, sur la trace du chant – “ spüren ” serait alors retracer le parcours de Einer, Un qui se ressent de toutes ses fibres, sismographe et senseur. Emblématique de la traduction, le différend entre l’herméneutique et l’heuristique, en tresses de fleurs de la bouche et bifurcations d’embouchures de fleuves, “ spüren ”, c’est la quintessence de cette parole de Hölderlin : “ Tout comme la cognition pressent la langue, la langue remembre la cognition ” [52]. Le verbe de modalité “ mag ” relie les plumes et les genoux autochtones mis à l’épreuve infra-herméneutique du “ spüren ”, et l’aigle dont les rémiges se tendent vers l’invention de l’autre côté. Où saisir ce proche, “ das Nahe ”, qui ne les traverse pas ?

Invoquant le feu solaire, dès la proclamation de la soif du jour à contempler, à percevoir comme perce la vue, avant le chant de célébration apollinien de “ Schiklichkeit ”, une mêlée de cris retentit dans la forêt, ce Waldgeschrei dont Grimm donne trois acceptions – “ appels de chasse, chant d’oiseaux, chant sans apprêt ” – où se retrouvent les trois tons qui s’indécideraient dans ce “ Waldgeschrei ” : le ton héroïque de la chasse, idéal du chant des oiseaux, naïf d’un chant rousseauiste sans apprêt. Avant Hercule, Dionysos semble avoir rebroussé l’Ister jusqu’au Danube. S’éprouver les genoux, c’est aussi aller à reculons, à genoux, aller au sec ; l’Ister dans sa singularité fluviale se fait clameur de la forêt, la variante entre plumage de couvaison et genoux de transfixion s’avère être pure invention, loin de toute variable ou “ modification de l’esprit ” [53]. C’est pourquoi les fûts seront des colonnes de feu où se consument ensemble l’invention et la perception, l’heuristique et l’herméneutique [54]. Alors se resserre l’appel le plus excité de la contrée sauvage, la clameur qui, sentie, mettra les chanteurs sur la trace de ce qui fait du cri un chant, la “ note bleue ” venue des Indes, des Indiens. Ils suivront la Spur : “ spüren ”, c’est depuis le XIIIe siècle chercher et suivre une trace, percevoir aussi, “ wahrnehmen ”, depuis le XVIIIe, il s’agit de ressentir, “ empfinden ”, dans l’indistanciation, par simple plissure à ployer les os du genou et la glotte de la voix, en chair et en os, en plumes et en gosier, de la transfixation traçante du “ spüren ” au plus lointain de ceux qui arrivent du lointain, ce “ nous ” qui surgit de l’Un, de l’On, “ Einer ”, “ Man ”. “ Waldgeschrei ”, la clameur sans entrave, est pourtant condition de possibilité d’une décence destinale, lorsque naît le sens au sortir du chaos, la “ Verwirrung ”. Et ce “ Spüren ” est-il pour autant opacité du souffrir, exaspération du sentiment qui est conflit, “ discord originaire ” ?

Dans son Hall=und=Thon=Kunst, Athanasius Kircher fait répondre l’écho de manière différenciée à l’aide d’un dispositif de production fracturée du mot C/L/A/M/O/R/E [55]. Les mots prononcés rencontrent un mur échelonné d’échos. Se répercutent alors, selon la situation, CLAMORE, LAMORE, AMORE, MORE, ORE. Pour Walter Benjamin, la tâche du traducteur a cet écho pour site d’insertion : “ Elle [la tâche du traducteur] consiste à découvrir l’intention, visant la langue dans laquelle on traduit, à partir de laquelle on éveille en cette langue l’écho de l’original. […] La traduction cependant ne se voit pas, comme l’œuvre littéraire, pour ainsi dire plongée au cœur de la forêt alpestre de la langue ; elle se tient hors de cette forêt, face à elle, et sans y pénétrer fait résonner l’original, au seul endroit chaque fois où elle peut faire entendre l’écho d’une œuvre écrite dans une langue étrangère. ” [56] Benjamin caractérise l’intention du traducteur comme “ dérivée, ultime, de l’ordre de l’idée ” par rapport à l’œuvre, à l’intention “ naïve, première, donnée à l’intuition ” [57].

Le fleuve est à la fois au sein de la forêt telle l’œuvre même, et en dehors d’elle en tant qu’il coule à travers les rives qu’il érode. Il transporte le son original ; au lieu même de la clameur qu’il suscite et accueille, il lance dans la forêt l’original sur un site singulier, mis à l’épreuve extrême, “ où à chaque fois l’écho dans la propre langue est capable de donner le son répercuté d’une œuvre de la langue étrangère. ” [58] L’euphonie d’Asie, du mont Citheron au Parnasse, se rompt à même le Capitole romain, au voisinage des armes et projectiles, dans l’étonnement d’une traduction suspendue [59]. Alors disparaissent les projectiles des mots, des armes, se met à se mouvoir la “ sensibilité ” de ce qui est “ fühlbar ”, en capacité d’être senti – sensible. L’invention d’une trace de vocable est exigée par le syntagme créé, le “ empfinden ”, sans inchoatif [60].

 


Zur Sprache seyn
Etre à la langue

En contrepoint du fleuve résonne l’arborescence des feuillets heideggeriens où s’abrite “ la divergence de la discorde dans la ramification des rameaux ” / “ die Entzweiung des Zwistes in die Verzweigung der Zweige ” [61]. En prise de langue, hors titre, l’Istre est à la langue comme on est aux abois, sur langue à demeure, comme on est sur place, “ zur Stelle ” – “ sacramentalement Nature, te nommons-nous ” quand se nomme en suscription le Danube : “ Am Quell der Donau ” [62]. C’est ici que se resserre, selon D.E. Sattler, le double tracé de l’Ister , “ l’attr-ister ”, “ Ist-der ” que je suis, et le tracé du signe, “ sind wir ”, que nous sommes, “ ininterprété ”, “ deutungslos ”. Pour “ nous ” qui avons presque perdu la langue à l’étranger (Mnémosyne), la double appellation antique du Danube nenet – interprète à l’infini le chemin du titre inventé par Hellingrath : “ L’Ister ”. Seul “ Le signe ” suggéré par le “ Gesang ” s’invente un “ à-être ” : par la conjonction de Gemüt et de Gestirn, le soleil et la lune, il est signifié aux fleuves, qui seraient sinon des flux en voie de latéralisation ou de rebroussement, “ nommément ”, nemlich, d’aller à leur propre poursuite, “ fortgehn ”, de continuer selon la loi même du change des tons, “ Fortgang ”, eux qui dans leur désirance d’orientation durent originellement quitter la chaîne des montagnes et se frayer de guingois leur direction, “ quer durchreißen ” [63] : “ C’est-à-dire, ils ont à / Être à la langue. Un signe fait besoin […] ” / “ Sie sollen nemlich / Zur Sprache seyn. Ein Zeichen braucht es […] ” [64]. Se tenant en union emblématique, en réversibilité polaire, dont témoignent les états du manuscrit, soleil et lune, lune et soleil, tant mal que bien, tant bien que mal, maintiennent nuit et jour, jour et nuit, le signe par la vertu des signes du Zodiaque, Tierkreis, inventant le continuum spatiotemporel des saisons et des éons [65]. Tel signe n’est pas donné dans le matériau brut, mais se constelle au sortir de ce qui semble le plus étranger au sens, quand bruissent puis sonnent les feuilles et feuillets, “ Blätter ”, juste avant que ne s’élève la clameur de la forêt où se rassemblent tous les sites sacrés de la terre [66].

Chose étrange qu’un signe doté de Gemüth ! L’animus serait l’essence véritable du signe au cours de son périple de rectitude ! “ […] dans la nuit, tandis que tout est voilé, à être une monstrance qui connaisse la propre clarté de la nuit et préserve en elle les feux de l’esprit. ” [67] Traversant l’herméneutique qui fait du Gemüt, le courage de l’ancien français, le fond et l’estance de l’homme de cœur, Mut, qui n’est homme que parce qu’il est dans tel ou tel état d’anme, comme disait l’ancien français, “ weil ihm jeweils so und so zumute ist ”, Heidegger soumet ainsi à épreuve – mut, ce sème pur et simple, le cœur rassemblé en courage : “ vermutet ” – pressent – “ Anmut ”, prestance, Langmut, longanimité, Großmut, la magnanimité, en un heuristein périlleux. Gemüth ferait montre alors de ce qui n’est jamais signe préétabli et perceptible, mais fait tout d’abord s’inventer l’“ à-montrance ”, “ das Zuzeigende erst erscheinen läßt ”. Ainsi le courage recueille-t-il l’écho lointain de la clameur forestière, il ressent et signe, signifie et retentit. Il est à la langue, “ zur Sprache seyn ”, à la fois destinal et cognitif, avec “ rien d’autre ”, “ Nichts / anderes ”, écrit dans la marge extrême – encore rien de déictique, de datable, ni celui-ci ni celui-là, ni maintenant ni ici, sans je ni nous, intériorité de l’intériorité. On comprend dès lors que le “ Zeichen ” soit le “ Gemüt ” [68]. Pour Hölderlin, ce hapax des poèmes après 1800 signifierait la constance de la troisième révolution à penser, celle des dispositions et des espèces de pensées, créatrice d’une logique non substantielle, mais imaginative. Or, tel est bien le Gemüth ou animus kantien, quintessence, Inbegriff en sphère englobante de toute représentation située en l’homme [69]. Pourtant ce Gemüt va de côté, élude pour ainsi dire la substance, dont il est le “ n’a que ”, le “ pas encore ” : “ Par anme [Gemüt] on entend seulement la faculté composant les représentations données, effectuant l’unité de l’apperception transcendantale (animus), pas encore la substance (anima) ”, supposant l’imaginaire, l’appartenance à quelque tout de “ l’autointuition intérieure ” [70]. Ainsi le Gemüt était-il pour Kant à l’origine et au fondement des pouvoirs transcendantaux, réceptivité du ressentir et spontanéité du concevoir, aisthesis et noûs.

Au moment sans doute où il compose L’Ister, seul poème où le Gemüt paraisse après 1800, Hölderlin, commentant le fragment de Pindare Untreue der Weisheit, traduit ce qui évoque pour lui le nóon de Jason, attaché à son maître le centaure Chiron, par Gemüth : “ O Kind, dem an des pontischen Wilds Haut / Des felsenliebenden am meisten das Gemüth / Hängt ” [71]. Ainsi devrions-nous en traduction ressentir l’interférence du courage de ces Hellènes asiatiques auxquels Herakles apporte l’ombre salvatrice, abritant le feu même en une plus haute mesure, et la constance du jour et de la nuit, de la lumière et de l’ombre, le Gemüth. Non loin d’un périlleux anime, substantif masculin au singulier heuristique que ne renierait pas le hapax hölderlinien, à l’orée du féminin l’anme, “ schlecht und recht ”, “ recht und schlecht ”, une divination herméneutique comparerait une simple rareté, “ […] que / dans l’intime il porte ”. Mais ce faisant, ne rapprocherait-on pas trop l’Ister pindarique de Hölderlin du Brouillon général de Novalis, pour qui le Gemüth, animus, est “ monde intérieur dans son intégralité ”, royaume d’énergie intime révélé par la poésie, en vertu duquel viennent à se rassembler en nous, à travers “ Un lieu, Un temps ”, les plus hétérogènes des choses [72] ? Chez Hölderlin, par-delà l’intériorité et l’extériorité, à l’instar de Gemüt “ soleil et lune dans son for il porte, inséparables ”.

*

Traduire l’Ister pourrait bien devenir événement, “ Geschehen ”. “ Das Reißende ”, ce serait l’arrachement de la langue en érosion et l’ébranlement du sens qui s’emporte avec soi – l’élan du Rhin, qui conduit de main de maître le signe. L’Ister, c’est l’allure sous toutes ses facettes de “ Kommen ” et “ Gehen ”, le Rhin, lui, s’élance dans son agir, le “ Thun ” de ses hauts faits. “ Celui-là, le fleuve ” neutralise dans le non-savoir tout référent fluvial. Est-ce là l’indécidabilité du Rhin, en danger d’antique mêlée, “ uralte Verwirrung ” ? De l’Ister, en danger d’assèchement, mais pas en vain – “ Im Trockenen gehen ” ? Deux énigmes demeurent au sein de l’énigme du fleuve en tant que fleuve : celle du Rhin en “ pur jaillissement ”, Reinentsprungenes, à l’encontre de l’Ister surgissant à rebours, plus patient, moins libre que l’Autre, Rückentsprungenes ? Alors, on s’adonne au flux créateur d’univers, colonnes, toits et flots, rives et courants, “ inexistants mais insistants ” à travers la variation continue des multiples espèces de visées translatologiques [73]. L’heuristique/herméneutique de l’Ister, à l’écoute des échos répercutés du Caucase à la Forêt-Noire, fait feu sous le couvert de l’eau : “ La singularité de la trouvaille s’ouvre de lacunes nouvelles vers des calculs nouveaux. ” [74]

Notes

[1Cf. Hölderlin, Sämtliche Werke, hg. v. Friedrich Beißner, 1943 ff., Bd. II, 2, “ Gedichte nach 1800 ”, p. 807 (Bd. 4 de l’édition de Hellingrath, p. 220-222). Sauf indication contraire, toutes les traductions que comporte notre texte sont de Kza Han et Herbert Holl.

[2Abraham Moles, art. “ Invention ”, in Encyclopaedia universalis, Thesaurus t.12, p. 543 s. ; cf. ibid., t. 11, l’article “ Heuristique ”, par Jean-Pierre Chrétien-Goni, p. 396-401.

[3Judith Schlanger, L’invention intellectuelle, Paris : Fayard, 1983, p. 346. Cf. également, de Judith Schlanger, “ La question heuristique ”, in Revue de Métaphysique et de Morale, 88, novembre 1983, n° 3, p. 322-355.

[4George Steiner, Après Babel, trad. de l’anglais par Lucienne Lotringer, Paris : Albin Michel, 1978, p. 277 ss.

[5F. D. Schleiermacher, Hermeneutik und Kritik, p. 177, cité par Annette Kopetzki, Beim Wort nehmen. Sprachtheoretische und ästhetische Probleme der literarischen Übersetzung, Stuttgart : Metzler, 1996, p. 193.

[6Jacques Derrida, Psyché. Invention de l’autre, in Psyché Inventions de l’autre, Paris : Galilée, 1987, p. 11-62, ici p. 45.

[7Alexander Honold, “‘Der scheinet aber fast / Rückwärts zu gehen’. Zur kulturgeschichtlichen Bedeutung der ‘Ister’-Hymne ”, in Hölderlin-Jahrbuch, vol. 32, 2000/01, p. 175-197, ici p. 180.

[8Hans-Georg Gadamer, “ Lesen ist wie Übersetzen ”, in Gesammelte Werke 8, “ Ästhetik und Poetik ” I, 279-285 ; John Sallis, “ Hermeneutik der Übersetzung ”, in : Günter Figal e.a., Hans-Georg Gadamer zum Hundertsten, Mohr-Siebeck 2000, p.149-159, ici p. 151. s.

[9Henri Meschonnic, Poétique du traduire, Lagrasse : Verdier, 1999, p. 177.

[10Jean Bollack, “ Arrêt sur le sens ”, in L’Âne n° 50, 1992, p. 40-46, ici p. 46.

[11Judith Schlanger, op. cit., p. 346.

[12Immanuel Kant, Kritik der reinen Vernunft, B 699.

[13Georg Christoph Lichtenberg, “ Geologische Phantasien ”, in Schriften und Briefe, éd. par Wolfgang Promies, III, p. 113. “ Wie oft hat sie [die Phantasie] mit ihrem wilden und rauschenden Flug Ideen aufgejagt, die sich vor dem Falkenauge der Vernunft versteckt hielten, und die diese nachher mit Begierde ergriff. […] Es ist mit dem Erfinden eine ganz eigene Sache ; die Wünschelruten, die man dazu vorgeschlagen hat, schlagen nur dem auf Gold, der es ohne sie wohl auch gefunden hätte. So ist Bacons Organon freilich ein vortreffliches heuristisches Hebzeug, aber es will gehoben sein. ”

[14Martin Heidegger, Hölderlins Hymne “ Der Ister ”, Gesamtausgabe 53 (dorénavant cité comme GA 53), p. 39 : “ Der Strom ist die Ortschaft der Wanderschaft. Der Strom ist aber auch die Wanderschaft der Ortschaft. ”.

[15Cf. Beißner, op. cit., t. II, 2, p. 813 (note 21), qui renvoie à Ovide, ex Ponto 1, 8, 11. Selon lui, les Grecs appelaient ainsi non seulement le cours inférieur, mais aussi la totalité du Danube, tandis que les Romains distinguaient le Danubius (jusqu’à la Porte de Fer) de l’Ister ou Hister (jusqu’à l’embouchure), cependant que les poètes utiliseraient les deux noms, sans les distinguer.

[16Friedrich Hölderlin, Gesänge 2, = Frankfurter Ausgabe 8, hg. v. D.E. Sattler, Frankfurt a.M./Basel : Strœmfelt/Roter Stern, 2001, p. 718 ; Martin Heidegger, “ Das abendländische Gespräch ”, in : Gesamtausgabe Bd. 75, Frankfurt a.M. : Klostermann, 57-196, ici p. 195 ; Norina Procopan, Hölderlins Donauhymnen. Zur Funktion der Strommetapher in den späthymnischen Gesängen ‘Am Quell der Donau, ‘Die Wanderung’ und ‘Der Ister’, Edition Isele, 2004, p. 141. – N.B. Dans ce texte comme dans notre traduction, le soulignement d’une consonne correspond au trait horizontal tracé par Hölderlin au-dessus d’une consonne pour la redoubler : nenet = nennet.

[17“ Heidegger auf der Krim ”, in Chronik der Gefühle, Frankfurt/M. : Suhrkamp, 2000, vol. I. La façon dont Heidegger, dans son cours sur “ Le Rhin ” (GA 39) interprète la volte du fleuve libre-né procéderait selon Emmanuel Faye d’une habile “ métaphorisation partielle ” révélatrice du “ nazisme retors ” de Heidegger au travers de l’“ entrecroisement des tendances adverses ”, “ sich überkreuzende Gegenstrebigkeit ”, avec brusque revirement, de l’Est vers le Nord (Emmanuel Faye, Heidegger. L’introduction du nazisme dans la philosophie, Paris : Albin Michel, 2005, p. 184 s.). Il n’est pas possible ici de confronter cette lecture avec l’aller-à-reculons de l’Ister, d’Est en Ouest, en 1942, en 1946, cependant que des eaux du Danube sont hydrographiquement “ captées ” par le Rhin, au prix de la douleur des genoux fluviaux. Notre article cité ci-dessous contient des éléments de réponse.

[18Cf. Herbert Holl, “ […] ‘lang ist die Zeit, es ereignet sich aber Das Wahre’ : Ereignisgewässer in Alexander Kluges ‘Heidegger auf der Krim’ ”, in Nikolaus Müller-Schöll (éd.), Ereignis. Eine fundamentale Kategorie der Zeiterfahrung. Anspruch und Aporien, Bielefeld : transcript Verlag, 2003, p. 269-296.

[19Cf. Hölderlin, Gesänge I, introduction de D.E. Sattler, p. 43. Sur cette lecture singulière de Sattler, cf. Wolfram Groddeck, Gunter Martens, Roland Reuß, Peter Staengle, “ Gespräch über die Bände 7 & 8 der Frankfurter Ausgabe ”, in Text. Kritische Beiträge, 8, p. 1-55.

[20Cf.Anke Bennholdt-Thomsen, “ Ost-westlicher Bildungsgang : Eine Interpretation von Hölderlins letztem Strom-Gedicht ”, in Interpretationen. Gedichte von Friedrich Hölderlin, hg. v. Gerhard Kurz, Stuttgart : Reclam, 1996, p. 188-199, ici p. 189 ; cf. aussi Alexander Honold, art. cit., p. 177 s.

[21Rainer Nägele, “ In Winkeln schreitend Gesang ”, in Bad Homburger Hölderlin-Vorträge, 1988/89, p. 7-21, ici p. 12.

[22Ibid., p. 20 s.

[23Max Dorra, Heidegger, Primo Levi et le sequoia, Paris : Gallimard, 2001, p. 27.

[24Pindare, Œuvres complètes, trad. du grec et présentées par Jean-Paul Savignac, Paris : La différence, 1999, p. 105, v. 45/46. Cf. de Kza Han et Herbert Holl, Le Fardeau de la joie. Hölderlin, Paris : L’Harmattan, 2002, p. 82.

[25Henri Meschonnic, “ La force dans le langage ”, in : Alexis Nouss (éd.), La Force du langage. Rythme, Discours, Traduction. Autour de l’œuvre d’Henri Meschonnic, ss. la dir. de Jean-Louis Chiss et Gérard Dessons, p. 9-19, ici p. 10.

[26Hölderlin, “ Die Zufriedenheit ” : “ Die Sichtbarkeit lebendiger Gestalt, das Währen / In dieser Zeit, wie Menschen sich ernähren, / Ist fast ein Zwist, der lebet der Empfindung, / Der andre strebt nach Mühen und Erfindung. ” Nous avons exploré ce poème lors d’un séminaire animé par André Stanguennec dans le cadre du C.E.R.D.P.K. du Département de Philosophie de l’Université de Nantes le 29 février 1988.

[27Vocabulaire européen des philosophies, sous la dir. de Barbara Cassin, Paris : Seuil/Le Robert, 2004, art. de Jean-Pierre Dubost, p. 475-480.

[28Historisches Wörterbuch der Philosophie, art. “ Empfindung ”, éd. par Joachim Ritter, 1967 ss.

[29“ Die tragische Ode ”, in Friedrich Hölderlin, Frankfurter Ausgabe, op. cit., 13 (= Empedokles II), p. 868.

[30“ Grund zum Empedokles ”, ibid., II, p. 874 s. : “ Schon der lebhafte allesversuchende Kunstgeist seines Volks überhaupt mußte in ihm sich aorgisch kühner unbegrenzter erfinderisch wiederhohlen ” (l. 301) ; “ ein Geist wie der seinige war, der immer nach der Erfindung eines vollständigen Ganzen strebte ” (878, l. 1).

[31Winfried Nolting, Die Objektivität der Empfindung, p. 62 : “ Alle Formen der Empfindung sind Wendungen des Bestehenden im Momente des Bestehens. ”

[32Ibid.

[33“ Grund zum Empedokles ”, p. 264 ; Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’Invisible, suivi de notes de travail, texte établi par Claude Lefort, Paris : Gallimard, (1964,) coll. Tel (1979), p. 267.

[34Hölderlin, Gesänge II (Sattler Bd. VIII), p. 718.

[35Cf. Paul De Man, “ Schlußfolgerungen : Walter Benjamins ‘Die Aufgabe des Übersetzers ”, in Übersetzung und Dekonstruktion. Aesthetica, éd. par Alfred Hirsch, Frankfurt a.M. Suhrkamp, 1997, p. 182-228, ici p. 215 ; Martin Heidegger, GA 53, p. 180.

[36GA 53, p. 45 :“ An dem kaum vermutbaren Strömen der Donau aus dem Osten nach dem Abenland können wir zuerst ahnen vom Wesen der Wanderschaft”.

[37Ibid. p. 178.

[38Alexander Honold, “‘Der scheinet aber fast / rückwärts zu gehen’… ”, art. cit., p. 195.

[39[…] als Poetische Heuristik wollen wir die Mythologie der Alten studiren, um selbst Erfinder zu werden.”, cité par Maria Behre, “ Des dunkeln Lichtes voll ”. Hölderlins Mythokonzept Dionysos, München : Fink, 1987, p. 100.

[40Maria Behre, op. cit., pp. 23, 138 ; Martin Heidegger, Das abendländische Gespräch, op. cit., p. 74.

[41Heidegger, GA 53, pp. 43, 53.

[42Jean-François Lyotard, L’Inhumain. Causeries sur le temps, Paris : Galilée, 1988, p. 170.

[43Peter Handke, Gestern unterwegs, Aufzeichnungen November 1987 bis Juli 1990, Salzburg : Jung und Jung, 2005.

[44“ Hier wie sonst hören wir die Eindeutigkeit des dichtenden Wortes nur, wenn wir uns dem einigen Schwingen der strahlenden Mehrdeutigkeit nicht verschließen, die ihm eigentümlich bleibt. ”, ibid., p. 184 s.

[45Ibid. “ Diese Verse sind in ihrem Bau selbst das Haus, darinnen der Strom wohnt, und sind keineswegs die Abschilderung einer Landschaft im Darstellungsmaterial der Sprache. ”

[46Cf. le travail de Maria Behre sur le change fluvial des tons in “ Hölderlins Stromdichtung. Zum Spannungsfeld von Naturwahrnehmung und Kunstἀauffassung ”, in Neue Wege zu Hölderlin, ss. la dir. d’Uwe Beyer, Würzburg : Königshausen & Neumann, 1994, p. 17-40.

[47“ Hier wie sonst hören wir die Eindeutigkeit des dichtenden Wortes nur, wenn wir uns dem einigen Schwingen der strahlenden Mehrdeutigkeit nicht verschließen, die ihm eigentümlich bleibt. ”

[48Das abendländische Gespräch, p. 173.

[49Ibid., p. 154.

[50Pour Heidegger, la variante “ plumes de couvaison ” est postérieure aux “ genoux ”, telle une radicalisation, une modification intensive du poème.

[51Cf. Claire Devarrieux, “ Lacarrière, du style au Styx ”, Libération, 19 septembre 2005, p. 35.

[52“ Wenn der Dichter einmal des Geistes mächtig… ”, pp. 296 et 319 : “ So wie die Erkenntniß die Sprache ahndet, so erinnert sich die Sprache der Erkenntniß. ”

[53Winfried Nolting, Die Objektivität der Empfindung, p. 163.

[54Das abendländische Gespräch, op. cit., p. 149 ; Beißner, op. cit., II, 2,, p. 813, note 6.

[55Bettine Menke, “‘Wie man in den Wald hineinruft,’… Echos der Übersetzung ”, in Übersetzen : Walter Benjamin, éd. par Christiaan L. Hart Nibbrig, Frankfurt a.M. : Suhrkamp, 2001, p. 367-392, ici p. 374.

[56Œuvres I, 254 ; IV, 1, 16 : “ Sie [die Aufgabe des Übersetzers] besteht darin, diejenige Intention auf die Sprache, in die übersetzt wird, zu finden, von der aus in ihr das Echo des Originals erweckt wird. […] Die Übersetzung aber sieht sich nicht wie die Dichtung gleichsam im innern Bergwald der Sprache selbst, sondern außerhalb desselben, ihm gegenüber und ohne ihn zu betreten ruft sie das Original hinein, an demjenigen einzigen Ort hinein, wo jeweils das Echo in der eigenen den Widerhall eines Werkes der fremden Sprache zu geben vermag. ”

[57Ibid., p. 17.

[58Ibid.

[59Hölderlin, Gesänge II, op. cit., p. 580, v. 17 ss., “ und es bricht / sich / dein Wohllaut am Kapitol, es wandelt / die Erwekerin über die Alpen die menschenbildende Stimme, / Denn Romas Donner komen vereint, ihrer Geschosse Reegen / Und sieh ! ein Staunen fesselt die Seele der Getroffenen all, und lange sanen / die, was das Wort aus Osten bedeute ”

[60“ Et quand l’épreuve / A transpercé les genoux ”, “ Und wenn die Prüfung / Ist durch die Knie gegangen ” – Alexander Honold évoque la “ Schleife ”, boucle du Danube à Plochingen, en vertu de laquelle le cours du fleuve s’infléchit de nord-est en nord-ouest. La Wutach près de Blumberg s’ouvre un vertigineux “ Talweg ”, en une sourde lutte de deux systèmes hydrographiques.

[61M Heidegger :“ die Entzweiung des Zwistes in die Verzweigung der Zweige ”, syntagme emblématique de la traduction, le différend entre l’herméneutique et l’heuristique, leur ramification de fleurs de la bouche et d’embouchures de fleuves.

[62“ Am Quell der Donau ”, v. 64, “ […] Und dies ist zu sagen, / Ihr Alten all, nicht sagtet, woher / Wir nennen dich : heiligenötiget, nennen, / Natur ! dich wir, […] ”

[63Pindare, “ Das Belebende ”, neuvième fragment de Pindare commenté, in Pindar, Frankfurter Ausgabe, op. cit., t. 15,, nach Vorarbeiten von Michael Franz und Michael Knaupp.hg von D.E. Sattler, p. 363.

[64Heidegger, GA 53, 185.

[65Sur le miroitement, fraternel et sororal, d’Apollon en Artémis, d’Artémis en Apollon, du soleil et de la lune, cf. Norina Procopan, op. cit., p. 141 ss.

[66Bettine Menke, Prosopopoiia. Stimme und Text bei Brentano, Hoffmann, Kleist und Kafka, München : Fink, 2001, p. 722.

[67Heidegger, GA 53, p. 186.

[68Heidegger, ibid, p. 186 ss.

[69Kant, Anthropologie, in Werkausgabe, hg. v. Wilhelm Weischedel, Frankfurt a.M. : Suhrkamp, 1977, t. XII, p.429.

[70“ Aus Sömmering – Über das Organ der Seele ”, ibid t. XI, p. 257.

[71In “ Neun Pindar-Kommentare ”, premier fragment commenté, Pindar, Frankfurter Ausgabe, op. cit. t. 15,, nach Vorarbeiten von Michael Franz und Michael Knaupp hg. von D.E. Sattler, Frankfurt a.M./Basel, 1987, p. 346. Selon un projet en quelque sorte hölderlinien, Jean-Paul Savignac traduit pourtant le début de ce fragment 43 (Snell) ainsi : “ ô enfant, qu’à la peau de la bête pontique / des rochers le plus ton esprit / ressemble, […] ”, in Pindare, Œuvres complètes, Paris : La Différence, 1990, p. 424.

[72Novalis, Werke, Tagebücher und Briefe Friedrich von Hardenbergs, hg. von Hans-Joachim Mähl et Richard Samuel, Darmstadt : Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Bd. 2, 1978, p. 810 s. [337], [343].

[73René Schérer, “ Homo tantum. ” In Eric Alliez, “ Gilles Deleuze. Une vie philosophique ”, Le Plessis-Robinson : Les Empêcheurs de penser en rond, 1998, p. 29 ; Patrick Primavesi, Kommentar Übersetzung Theater in Walter Benjamins frühen Schriften, Frankfurt a.M./Basel : Strœmfeld/Roter Stern, 1998, p. 133.

[74Christiane Rabant, “ Ecce ”, Critique, janvier 1979, n° 380, p. 80-97, ici p. 81.

Voir en ligne : Les mondes parallèles de Alexander Kluge

Herbert Holl avec Kza Han
(initialement paru dans Expérience et herméneutique. Colloque de l’Université de Nantes, juin 2005, sous la responsabilité de Guy Deniau et André Stanguennec, coll. Le Cercle Herméneutique)