lundi 30 avril 2018

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Ralph Gibson 2/2 L’horizon pour horizon

La fonction de la ligne dans l’œuvre photographique de Ralph Gibson

, Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

Ralph Gibson explique comment lorsqu’il décide de s’aventurer dans un pays, il choisit un élément, un détail signifiant qui lui paraît être une sorte de constante culturelle, le clair obscur en Italie, le triangle, celui de la pointe de la voile de felouque ou de l’œil qui orne les tombeaux de l’Égypte ancienne.

Mais il y a un élément qui traverse toute son œuvre et dont il nous parle aussi, revenant sur la première image qu’il a faite où cet élément apparaît. Il s’agit de la ligne. Et pour qui regarde les photographies de Ralph Gibson avec un peu d’attention, il sera évident que, presque toujours, une ligne vient travailler l’image et produire en son sein une bifurcation de la signification de ce qui y est « montré ».

Le photographe à la guitare 2/2 from BERNARD Hervé (rvb) on Vimeo.

La première image

Bien sûr il y a beaucoup d’images réalisées par Ralph Gibson dans lesquelles la présence évidente d’un élément ressemblant de près ou de loin à une ligne n’est pas visible. Mais il y en a tant où c’est le cas, qu’il est tout à fait possible d’émettre l’hypothèse que cet « élément » visuel qui prend au demeurant des formes variées et subtiles, peut nous conduire à une interprétation générale de l’œuvre.

Avec le volume, publié il y a longtemps maintenant chez Taschen, intitulé Deux ex machina, qui regroupe des images de l’ensemble de ses livres et séries jusqu’au début des années deux mille, il est possible de faire l’expérience d’une approche transversale de cette œuvre si singulière et de s’assurer que cette constante traverse aussi bien les époques que les séries.

L’image ci-dessus (commentée par Ralph Gibson, dans cet entretien), image de ses débuts, est la première où il a remarqué, mais, seulement après coup, la présence en un sens inattendue sinon incongrue de lignes dans l’image. En effet, il était, lui, concentré sur le groupe de personnages se tenant dans l’ombre. Mais une fois la photo développée, il n’a pu que constater que plus de la moitié de l’image se trouvait « occupée » par des lignes et des flèches, qui se trouvaient sur la route au bord de laquelle se tenaient les personnages qu’il avait photographiés.

Un espace « non perçu » au moment de la prise de vue devient ainsi signifiant, même s’il est difficile voire impossible de dire ce que ces lignes signifient.

En effet, prises une à une, image après image, ces lignes dessinent une trame à la fois hyper-visible et en même temps secrète. Elles articulent, et cela quel que soit leur sujet ou le thème que l’image évoque, les éléments autres autour desquels se concentre l’intention de l’image.

Règle générale

À l’évidence la fonction de ces lignes est avant tout plastique, même si, comme dans la première image, il dit ne pas les avoir vues avant d’avoir tiré l’image. La ligne, sa présence et son action sont donc à appréhender à partir de l’attention et de l’oubli qui est au cœur de chaque acte de prise de vue comme son double et son envers.

En tout cas leur présence structure l’image, même si dans la réalité captée par l’objectif, elles ne jouent pas nécessairement un rôle. Elles se manifestent donc dans l’image comme des projections non conscientes provenant en quelque sorte de la réalité elle-même.

L’œil les voit et ne les voit pas, et c’est sans doute de cela dont parle Ralph Gibson lorsqu’il évoque l’autonomie de l’œil ou de l’objectif de l’appareil par rapport aux intentions du photographe.

La ligne est donc une manifestation du fait même que quelque chose échappe à l’intention, tout en étant perçu par l’œil. L’œil et l’objectif voient la ligne, alors que le photographe peut, lui, ne pas la voir. Il va de soi que cela ne peut être vrai à chaque fois, mais c’est une sorte de règle dont la première image nous révèle l’existence, règle qui traverse ensuite l’œuvre entière.

Ce qui échappe

C’est donc la question de ce qui échappe au regard, celle que nous adressent les processus non conscients qui pourtant participent à l’image, qui est ici posée. Pas question de tirer cela du côté de la psychanalyse mais au contraire du côté de l’attention. Il existe dans notre psychisme des zones qui échappent, par nécessité, à notre attention. Un grand nombre de phénomènes qui se produisent dans le contexte qui nous entoure restent non perçus, tout simplement parce qu’ils n’ont pas à l’être du point de vue de l’économie générale de la perception et de son rôle dans l’élaboration de notre vie.

Les lignes dans les photographies de Ralph Gibson sont une manifestation d’une puissance expressive radicale, de ce que notre œil « conscient » ne perçoit pas. Elles sont l’inscription indélébile du dehors dans l’espace du dedans qu’est ici l’image. Elles sont comme la trace et le signe de ce qui, dans l’image, parle la langue de l’altérité et qui est en même temps inhérente à la structure de l’œil mais aussi de la pensée.

Si Ralph Gibson est un artiste qui pense, ce n’est pas tant ou pas seulement parce qu’il reconnaît avoir puisé inspiration et force chez des écrivains ou des penseurs, mais parce qu’il laisse agir l’impensé en lui offrant une place dans ses images.

Les figures de l’impensé

Pour mieux voir ce dont il est question, peut-être faut-il tenter un instant de formuler non pas une grammaire de lignes, mais un petit répertoire de ses fonctions, trame ouvrant sur une interprétation possible des images de Ralph Gibson.

Il n’y a, en fait, que deux sortes de lignes, les lignes données et les lignes construites.

Les lignes données sont celles que nous trouvons autour de nous. C’est la nature qui nous les offre, mais arbres ou rivière, feuilles ou branches, ces lignes, qui participent à l’évidence de la graphie générale que la ligne inscrit dans l’espace environnant et que l’image révèle, sont toutes dépendantes de la ligne qui structure notre relation à la terre et au ciel, celle de l’horizon.

Les lignes construites sont, bien sûr, les plus nombreuses. Elles sont toutes liées à l’activité humaine, celle de la construction, de la production d’objet, de la transformation de la nature. Elles s’inscrivent néanmoins dans le « décor naturel général », même si aujourd’hui elles ont pris une place irréversible dans notre environnement, dans le cadre urbain en particulier. Si elles ne sont pas toutes droites, leur langue, qui est celle de la construction, est organisée autour de la recherche de la rectitude, relativement à leur fonction.

Ce que fait la ligne

La ligne, dans les œuvres de Ralph Gibson a plusieurs fonctions. Elle souligne, elle sépare, elle relie, elle désigne, elle tranche, elle redouble, elle signale, elle définit, elle détermine, elle encadre, elle découpe, elle dessine.

On pourrait poursuivre plus avant ce catalogue, mais il importe de remarquer que, dans tous les cas, la ligne est une marque de ce qui, ne pouvant pas être présenté dans l’image, doit y trouver une place, fût-elle délicatement restreinte et discrète.

Car la ligne est un acte, mais un acte qui reste non perçu directement par la conscience qui, dans son fonctionnement habituel, ne cherche à repérer que des éléments saillants qui constituent un « danger » potentiel. Affirmation de ce qui échappe au regard et s’inscrit pourtant dans l’image, la ligne devient, dans les images de Ralph Gibson, un élément discriminant et déterminant dans la compréhension du visible, en révélant dans ce qui est offert au regard comme image, l’existence de la trame du « non-vu ».

Au passage, il apparaît ainsi clairement que l’image est quelque chose d’autre qu’une duplication de la réalité. Non seulement, elle en constitue toujours une interprétation que Ralph Gibson formule par sa distinction entre œil-viseur et regard-intention, ou regard-attention, mais elle n’existe que par la transformation qu’elle impose au visible pour qu’il puisse être perçu.

Regarder l’image, ici, c’est donc en un premier temps, voir comme voit l’œil-objectif qui travaille et enregistre sans passer par le filtre de la reconnaissance et de l’identification. Voir la ligne, c’est prendre acte de ce qui, dans l’image, parle la langue de l’indicible et du non-vu. Il n’y a pas à proprement parler d’invisible avec ou dans l’image. Ce dont elle témoigne, c’est, bien au contraire, de l’existence en nous de ce qui, dans notre appareil physico-psychique, redoublé par l’appareil technique et les opérations de production finale de l’image, nous empêche de « tout » voir.

La ligne est un trait qui unit les strates qui participent à l’élaboration de l’image. Les lignes, dans les images de Ralph Gibson sont à la fois extrêmement denses, insistantes même lorsqu’elles semblent délicates et légères, et puissamment libératrices.

Sans ces lignes qui les hantent comme des fantômes incarnant la part maudite de la vision qui creuse tout regard de l’intérieur, ces images ne seraient, comme tant d’autres, que des tentatives de compte-rendus relatifs à des objets ou des situations.

En se tenant le plus souvent à proximité de son « sujet », en effaçant ou occultant volontairement le contexte, Ralph Gibson s’offre la possibilité de le laisser revenir habiter l’image à sa manière, à la fois comme signe, comme élément non voulu et comme constante inscrivant au cœur de l’image l’équation différentielle du rapport entre représentation et rêve entre imagination et fantasme.

Topologie intime de l’image

La grammaire de la ligne nous permet avant tout de regarder les images autrement que comme des images. Non qu’elles soient plus que des images, ou moins que des images, mais parce qu’elles sont, comme images, des mises en scène de la superposition des surfaces signifiantes et actives qui constituent aussi bien le visible que par exemple notre peau ou notre corps.

La ligne est ce qui révèle combien cette surface signifiante qu’est l’image est composée de strates comme notre pensée est composée de fonctions différentes.Mais elle opère comme dans le jeu de dés, comme un écho à ce moment où une décision doit être prise qui annule tout, relançant ainsi le jeu en vue de la prochaine partie.

Ralph Gibson travaille comme quelqu’un qui relance les dés à chaque image. C’est le moyen qui lui permet de laisser affleurer ce qui échappe au visible et se tient pourtant là, évident, trop évident, manifeste même, mais non-vu au cœur du visible. La langue du non-vu marque le visible de sa ligne différentielle qui se révèle ainsi être la signature de l’impossible se manifestant au cœur même de ce possible réalisé qu’est l’image.

Il serait possible de décrire dans chaque image la manière dont se met en place la stratification qui la compose. Mais restons-en à la fonction de la ligne. La ligne porte, la ligne déchire, la ligne prolonge et souligne.

Il importe ici de rapporter que toute ligne construite par les hommes n’est sans doute qu’une version « recevable » lui permettant de faire face à ce qui le hante depuis toujours, la présence dans son champ de vision physique et psychique, de la ligne de l’horizon.

L’homme est l’être qui a l’horizon pour horizon.

Et cet horizon, visible partout et saisissable nulle part, s’impose donc relevant, de facto, du domaine de l’abstraction. L’horizon porte littéralement le monde visible, et donc le monde en tant qu’il est visible. Il supporte les choses et c’est à lui que l’on rapporte ce qui existe pour l’y déposer afin de le mesurer. L’opération phénoménologique ne dit pas autre chose.

Ligne et finitude

Cette ligne, à la fois non vue par l’œil et visible dans l’image, se révèle finalement inassimilable en ceci qu’elle incarne la déchirure qui sépare et relie en nous le ciel et la terre. Et que nous soyons un terrien d’il y a quelques milliers d’années ou l’un de ceux qui ont vu, en image, un lever de terre depuis la lune, cet horizon est l’arc dont nous sommes finalement les flèches, des flèches lancées par lui vers lui, indéfiniment, car, on le sait, elles n’atteignent jamais leur cible.

Zénon nous hante car il est notre secret. Les images de Ralph Gibson nous rapprochent de ce secret rarement évoqué, rarement mis en avant, car sans doute il serait insupportable de vivre réellement « avec » lui.

La ligne est donc la forme manifeste de notre finitude. C’est à l’évidence la fonction qu’elle occupe dans les œuvres de Ralph Gibson.

Ligne et design

Cette ligne est aussi, en tant que dessin, la forme que prend notre dessein à nous qui occupons désormais cette terre comme notre maison et comme notre prison. La ligne souvent désigne, elle montre le chemin, et s’impose donc comme monstre. Ce qu’elle désigne et dit, c’est quelque chose qui a à voir avec la croyance la plus terrible qui nous constitue, celle de l’irréversibilité du temps.

Chaque image de Ralph Gibson, en effet, attire notre attention sur le fait que la ligne comme « flèche » indique une direction, sans pour autant indiquer un sens. Elle n’est porteuse de sens que si elle est mise en relation avec d’autres éléments. Et les images de Ralph Gibson nous révèlent que la place de la ligne dans le monde visible, c’est-à-dire interprétable, est celle d’un élément majeur qui indique la direction du rêve, au-delà de la rectitude du trait, symbole de la rigueur de l’esprit.

Plus encore, elle transforme le visible, ce qui est montré à l’image, les autres, les corps, les objets, l’ombre, la lumière, le vent, la soif, le désir, le soleil, la nuit, la vie même, en un paysage onirique. Dans les images de Ralph Gibson, ce que l’on nomme le réel, porté ou traversé par la ligne, se révèle être le monde d’un rêve.

C’est pour cela qu’elles sont au plus près de la vie, ces images. Ce qu’elles décrivent n’est pas ce qui est visible avec l’œil mais ce qui fait la consistance des choses, ce qui les fait tenir ensemble. Et cette force cohésive, nécessaire pour que l’image tienne comme image, est la même que celle, magique et vitale, qui fait que le rêve existe.

Chaque image est un élément d’un rêve dont la ligne est le fil conducteur, celui qui nous assure qu’il y a bien quelque chose plutôt que rien. À ce quelque chose, dont on ne sait rien ou si peu, on peut avoir accès, si l’on s’ouvre, comme nous y invitent toutes les images de Ralph Gibson, à la tragédie heureuse de l’existence. Alors, la ligne, comme le chœur antique l’était des gens du peuple, se donne pour ce qu’elle « est », la manifestation de notre voix la plus ancienne, la plus intime, la plus vraie.