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Quelques avatars du Petit Maître
Georges Rubel
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Dans ce chef-d’œuvre ahurissant englobant sa vie, ses amours, ses amitiés, ses penchants et construit comme un pont entre sa gravure et sa peinture, l’artiste réalise son entreprise majeure : un paysage devenant conte, l’épique panorama de sa vie où le spectateur halluciné prend l’ampleur d’un travail artistique avec son infinité copulatoire. Oui, Georges Rubel est un mélangiste ! Il prône la caresse de l’œil, le toucher sensible du papier-peau, la légère douleur où le point du jour flétrit la nuit.
Georges Rubel a le génie de rendre l’opposition complémentaire, pourquoi la montagne n’accoucherait-elle pas d’une souris ? L’organique s’accouple au squelettique, le ventre de vie crie famine, la pieuvre tintinnabule la lumière, les cris tombent des nues et le végétal envahit la ville. J’ai même vu la mort sucer son pouce sur des reliefs d’os !
Ne ratez pas la minutie du détail, il voit grand large sur l’infiniment petit. Le voyeur de son travail a souvent l’impression de surplomber l’œuvre de Georges Rubel, sans doute que ce dernier travaille en dominant son sujet, sa vision semblant planer sur l’ouvrage. Comme un oiseau planerait au-dessus du paysage, Rubel a besoin de hauteur afin de nous promener dans ses allégories.
Comme Joachim Patinir, il sait donner de la puissance au petit format. Et si l’infiniment petit possédait le titanesque, pourquoi des événements minimes ne produiraient-ils pas l’immensité babylonienne ?
Comme William Turner, il possède l’élégance de mêler à son spectacle les quatre éléments : la Terre, le Ciel, l’Eau et le Feu qui deviennent chacun élément indispensable aux trois autres, créant ainsi équilibre et harmonie.
Comme James Ensor, il tend à montrer l’homme face à la mort, en traçant toujours les routes allant du particulier à l’universel.
L’ossature qui structure son travail nous rappelle les primitifs chinois et leurs traités du paysage. Comment ne pas penser aux montagnes célestes du Huang Shan ?
Nul autre que Georges Rubel n’a son pareil pour donner à la brume le soin de voiler le redondant ; comme la lumière peut effacer le détail pour désigner l’essentiel.
Si la gravure, la tempera à l’œuf nécessitent des techniques artistiques traditionnelles, Georges Rubel n’a rien d’un artisan. Ce ne sont pas des gestes mécaniques qu’il répète. Il ne fabrique pas des pendules pour compter le temps, mais plutôt les riches heures qu’il occupe à construire une œuvre. Son métier, car il en a beaucoup, fluidifie l’idée couchée lentement sur le lit du vélin. Georges Rubel EST un artiste humain, trop humain. Il promène sa carcasse dans sa vie, dans son œuvre ; et, à son âge, son squelette l’ennuie. Il voudrait être une pensée, une comète fluide et légère. Virer photon, même avalé d’ombre. Tout cela, il l’est dans sa gravure, dans sa peinture. Elle se tient là, la volonté de puissance : il ne vit pas pour son œuvre ; il vit dedans.
Comment ne pas penser à la gamme chromatique de Gustave Doré, cette manière géniale de placer l’équilibre entre les complémentaires. Ce n’est pas la couleur qui crée la forme, c’est le développement incessant des formes qui engendre la couleur. Sans être photographe, il associe fort bien la vitesse au temps de pose. C’est la musique primordiale, toute la musique.
Cette mélodie, vous la pénétrez dans Quelques avatars du Petit Maître.
Tout y est. Le paysage défile sous vos yeux d’oiseau dominant le paysage. Au fil du voyage, surviennent d’autres liens. En particulier les hommages aux amis. On imagine :
– Un dialogue hilarant avec l’aquarelliste Paul Cendron sur la manière de rendre la couleur du désir ; on en salive !
– Une séance avec Yves Doaré au sujet de l’œil dévorant Caïn ;
– Une machination montée de toutes pièces avec Francis Mockel pour montrer que si Dieu existe, il faudrait qu’on ne le sache pas ;
– Une conversation avec Mordecaï Moreh pour montrer que si dieu existe, il faudrait qu’on le sache ;
– Une complicité avec Marcel Moreau pour l’illustration assez organique de son livre Orgambide. On déguste !
On songe à l’amour, à profusion, en fusion. Les corps enchevêtrés de racines crient. Des sexes descendent du ciel quand d’autres saillent la terre. Une femme aux hanches prodigues vous chante son Havre. Vous déambulez dans d’étranges cavernes utérines. Les baisers culminent au berceau, comme si l’enfant naissait d’un souffle chaud dans la nuque.
On ne peut évoquer Georges Rubel sans aborder deux artistes essentiels à son travail : Rodolphe Bresdin et Jacques Moreau dit Le Maréchal.
Pour l’un, Rodolphe Bresdin, c’est le même génie de la matière organique et végétale. L’enracinement des ciels, l’art de placer le tubercule à l’envers, de diluer la forme au gré des lumières et des ombres. Ils possèdent cette faculté magique à cacher magistralement le signifiant dans le signifié.
Pour l’autre, Jacques Moreau (dit Le Maréchal), on peut noter les mêmes caractéristiques, même si cela semble moins évident au premier abord. Leurs liens s’expriment dans leur peinture. Ils nous plongent dans de merveilleux glacis, nous montrent la route à la lueur diffuse. Ils habillent l’atmosphère de couleurs mêlées qui déclinent l’allégorie comme un chemin à parcourir. On ne nous raconte pas une histoire, on nous l’expose.
Chez ces trois montreurs d’Ourse, la même crainte du monde civilisé, la même méfiance du nombre et du genre. La campagne est un refuge, un repos qui sait absorber les ravages du temps.
Enfin, Quelques avatars du Petit Maître apparaît particulièrement lié à deux œuvres. Comment ne pas imaginer un lien avec La Conscience, poème de Victor Hugo qui finit par ces mots : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »
Comment ne pas penser également à L’Ombre de Marguerite apparaissant à Faust, d’Eugène Delacroix. Le dernier personnage en haut à droite de la peinture de Georges Rubel rappelant étrangement Faust devenu presque épouvantail rachitique face à Marguerite, transformée en monolithe.
Est-ce un hommage ? Est-ce une dérision ?
Sans doute les deux !
La joie et la tristesse, c’est comme l’ombre et la lumière. Chez Georges Rubel, l’un n’existe pas sans l’autre.
En bas à droite de Quelques avatars du Petit Maître, ou L’Aventure nostalgique II, un musicien gravé dans la pierre semble composer.
Cette musique accompagne l’homme en sa dernière demeure sans que le flot des mots ne s’arrête de couler entre les pierres. Chaque parole défie l’éternité.
Jouer c’est essayer de ralentir le temps.




