mardi 3 février 2026

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Que Dire ?

, Jean-Marie Hordé

Lorsque Martial Verdier m’a proposé d’écrire un article pour TK-21 LaRevue, je fus touché par sa confiance. Rentré chez moi, je me suis trouvé dépourvu.
Que dire ?

Moi qui ai passé ma vie à tenter de témoigner des relations aussi difficiles que fécondes entre l’art et la démocratie, je me trouvais pris de court. Que dire ? Que peut-on encore espérer dans un monde débordé par la barbarie et le mensonge ? Les mots eux-mêmes font la guerre (cf. Barbara Cassin « la guerre des mots » [1] ou Dominique Eddé « la mort est en train de changer » [2]). Pourtant ces livres témoignent d’une résistance lucide, profonde, nécessaire.

Mon malaise ne s’est pas apaisé en allant visiter à la Bourse du commerce à Paris l’exposition consacrée aux Minimalistes. Si le visible, le trop visible, est malade de la violence, l’absence d’image ou l’image vide ne répondent ni par le silence ni par cette quelconque présence à l’horreur de notre monde. L’image est comme évanouie. Or, je ne vois qu’elle, l’image, pour dépasser la visibilité et se défaire du trop visible. Pourquoi cette exposition maintenant ?
Dois-je préciser que l’image dont je parle est l’exacte contraire de l’envahissement « d’images » dont notre quotidien est abreuvé, étourdi, décervelé. Ces pseudo-images, selfies et autres célébrations du Moi, sont à la conscience de soi ce que l’algorithme est à la sensibilité. Même la captation par le téléphone de faits, de moments de réalité, aussi utiles sont-ils pour témoigner de massacres innommables, même ceux-là peuvent être l’objet de contre-façons par IA interposée.
Le mensonge déborde le réel.
La technique n’a que faire de la vérité.
Le pouvoir affirme ; le réel doit se soumettre. Trump, Poutine…

Depuis la guerre de Troie, le scénario est le même. Femmes violées, villes détruites, enfants enlevés ou tués.
Agamemnon enlève Cassandre, il sera tué par Clytemnestre qui elle-même, etc… Depuis, il semble qu’Athéna dégoutée ait rejoint l’Olympe pour ne plus en sortir, laissant les humains à leurs horreurs.
La guerre se répète. Seul changement mais de taille : la technique. On peut tuer en masse, de loin, sur plusieurs sites simultanés. Formidable progrès ! La technique, encore elle, permet de diffuser le mensonge au monde entier et de maquiller le massacre en légitime défense. Qu’est devenue la culture, que peut-elle, dans cette histoire retournée ?

Il nous reste l’étude précise, éloignée de tout ce manichéisme dont l’opinion raffole, j’évoquais deux auteurs au début de cet article — il en est d’autres. Il nous reste la fiction dont le cinéma, ici et là, s’honore.
Réhabiliter la fiction et son pouvoir de dévoilement de la vérité est une tâche encore à notre portée dans nos pays où le droit n’est pas enseveli, à nous qui ne sommes pas soldats ni terrorisés par un ordre religieux ou dictatorial. (Les deux en Russie s’entendent à merveille !).
« L’accouplement de la conscience et de l’algorithme… est en train d’accoucher d’un rejeton qui n’est déjà plus que très partiellement surveillé par la conscience. » (D. Eddé). Ce rejeton fera-t-il encore la distinction entre la vérité de fiction et le mensonge du pseudo-réel ? Ce rejeton comprendra-t-il, par exemple, que la censure opérée au nom de « l’appropriation culturelle » est plus qu’une imbécilité, c’est un acte liberticide qui ignore ce que les mots culture, art, recèlent de richesses partagées.
Partagé ! Quel mot !

L’image, la « grande » image, celle qui va, disons de Rembrandt à Marlène Dumas, de Schiele à Bacon, de Jean Rustin à Kieffer, cette image témoigne de la douleur du retour sur soi en terre étrangère. La terre de l’autre. Ces images sont à la peinture ce que la métaphore est à la littérature. Ces images sont silencieuses ; elles ne font pas silence. L’intelligence cède devant la pensée. Nous savons combien l’intelligence est versatile et peut être bavarde. La pensée reste suspendue au-dessus du vide.
Nous vivons dans un monde où il est difficile de ne pas se taire, il nous appartient néanmoins de ne pas renoncer à ce qui fait humanité. Je sais combien un humanisme sentimental a pu être moqué, à juste titre puisqu’il dédommageait la conscience à peu de frais. Il en est un autre : un humanisme de lutte. Un humanisme qui ne cèdera pas. Toute vie est de droit égal. Les frontières sont légitimes tant que nous pouvons les passer.

À quand le pouvoir exubérant de la vie ?

« La haine c’est le mal, le bien c’est l’amour » résumait Vladimir Jankélévitch, ce grand philosophe de la morale.
Je m’autorise de lui pour clore cet article par ce qui apparaîtra comme une naïveté.

Notes

[1Barbara Cassin, « la guerre des mots », Flammarion, 2025.

[2Dominique Eddé, « la mort est en train de changer », Éditions LLL, 2025.

Image d’ouverture : Jérome Martin Langlois, Cassandre implorant la vengeance de Minerve contre Ajax (1810). Musée du Louvre.