dimanche 1er mars 2026

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Smaris Elaphus

Quant à la mémoire

Le temps nous dit qu’elle vacille

, Lionel Fourneaux

A supposer que la Terre ne soit pas aussi plate qu’une image et que nous ne soyons que poussières d’étoiles, cette série Bruit de fond convoque, à sa manière, mon histoire personnelle intimement liée à celle du siècle passé, point asymptotique de fusion entre la petite et la grande histoire immobilisée dans le grain de la matière argentique. Mes proches y figurent, la mère, mes enfants, comme tatoués par les miettes de texte dactylographiés qui convoquent d’autres événements qui ont marqué ce temps auquel j’appartiens. Pour ne pas oublier, en effet.

L’écrit, en tant qu’objet graphique, fait alliance, fait corps avec l’œuvre, en complique la texture, s’y absorbe, la commente ou la déporte. Ironique, savant, poétique, déclaratif, écrit à la main ou collé sous la forme d’extraits typographiés, l’écrit tire l’œuvre vers le langage, la transmue en objet de pensée, modifiant ainsi notre relation à celle-ci. Il substitue le questionnement à la contemplation, mobilise en nous la réflexion, étire le temps du regard. Je n’ai cessé de creuser cette question depuis lors, soit par l’incrustation textuelle dans le corps de l’image, soit en apposition comme dans mon dernier opus – Timeline – chez Corridor Éléphant. 

Je vis intensément le présent nourri d’un passé composé et d’un soupçon de temps à venir, sans aucune certitude. Photographier, c’est vivre avec passion et souvent de manière fugace ces moments de rencontre avec le réel, les autres, les paysages traversés, hic et nunc, parfois comme en état de grâce. Je suis captivé par ce moment de la capture – des sens, jusqu’à m’oublier dans cette sorte de transe de lumière, réfléchie. Comment puis-je alors évoquer cet ailleurs si je n’y suis pas ? Je n’ai aucun talent pour l’anticipation !

L’exposition de mon travail, au mur comme au livre ou sur les écrans vient plus tard après l’incendie des sens, en éternise l’existence, mais pour combien de temps ? La réflexion l’emporte alors sur la pulsion, l’image reste un média froid, les prémices de la cendre !

Ce qui nous conduit ainsi directement à ce panthéon dont je rêverais qu’il sanctuarise mon « œuvre ». Cela me semble aussi présomptueux qu’irréel ! En outre, qui décide de la survie d’un travail ? Qui décide que mon travail fait œuvre ? La société est seule juge, l’auteur s’efface.

D’autres viendront après moi qui créeront, témoigneront de leur époque avec passion et inventivité, j’en suis certain et puis d’autres après eux, ainsi va la vie. Depuis longtemps, je sais que la notoriété est un leurre, les cimetières sont pleins de gens irremplaçables, qui ont tous été remplacés.

Une fois ces objections soulignées, une sorte d’urgence de la transmission insiste à l’entrée de sa fin de vie. Cette transmission exige d’appuyer de temps en temps sur le bouton pause et de récapituler tout ce qui a été accompli afin d’en extraire la substantifique moelle.

La plupart de mes confrères étant entrés dans le « bel âge » cherchent aujourd’hui à pérenniser leur travail essentiellement en le confiant par acquisition dans le meilleur des cas ou par donation le plus souvent à des structures muséales qui en assureront mieux que d’autres et la conservation et la diffusion, mais qui ne peuvent héberger tout le monde.

Pour ma part, mes enfants restent la plus belle de mes créations et c’est à eux qu’au fond je destine ces mots comme mes images. Voilà, mon futur sera celui de la génération qui suit, après advienne que pourra ! ◆