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Fantômes
Présence des fantômes du passé
extrait de Smaris Elaphus 01
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On regardait défiler la route des vacances par le pare-brise arrière. Il nous arrivait de compter les stations essence, quand on ne se chamaillait pas. C’était pratique les stations essence, autoroutes ou départementales, il y en avait partout. Sorties de terre comme par enchantement, elles étaient les fruits et la preuve d’une croissance qui garantirait la richesse à tous. Si la vétusté et la rouille disent le temps passé et les lieux abandonnés, Anouck Everaere a su y photographier les souvenirs oubliés.
J’ai envie de capturer une forme de beauté, ce qui illumine mes yeux ; j’ai des instants d’extase visuelle que j’ai envie de saisir, c’est compulsif. Je photographie beaucoup les gens que j’aime et que j’admire, c’est une manière de leur montrer mon amour. Les portraits sont très importants dans mon travail. Il y a aussi un côté militant évidemment ; je crois beaucoup au pouvoir de l’image et à sa puissance, montrer ce qui me semble précieux et souvent invisible, les personnes en marge, que l’on ne montre pas.
Montrer l’altérité et raconter son point de vue sur les problématiques sociales sont pour moi les seuls enjeux de l’image. Le beau, l’esthétique, la matérialité n’ont aucun sens sans cette visée politique.
C’est ma manière d’être au monde qui est politique, je suis très agoraphobe, j’ai peur en manifestation et mon bouclier, c’est mon appareil, ma distance avec le monde. Tout est politique selon moi, c’est une phrase assez banale, mais je la ressens vraiment dans mon travail.
Je voyais dans les pompes à essence sur des aires d’autoroute, des sortes de reliques, une collection d’objets industriels déjà anciens, comme des géants de tôles, des témoins d’un monde fossile. J’ai grandi dans une zone industrielle et ces matériaux m’ont toujours habitée. J’ai commencé par des stations-service désaffectées puis, tout en gardant l’esthétique de l’usure, j’ai inclus celles encore en activité mais qui semblaient déjà désaffectées. Je photographie ces objets comme des portraits, portraits de lieux que je ne sais pas expliquer autrement.
J’y associe le souvenir de la zone industrielle, la tôle et l’espace vide. C’est bizarrement une madeleine de Proust pour moi, ces espèces de non-lieux jamais pensés pour leur beauté mais qui sont très empreints de poésie. J’ai beaucoup traîné dans ces endroits, enfant, et je m’y sens très bien.
Une chasse aux fantômes ?
C’est une photo qui est déjà un souvenir, presque une relique. Le fait qu’il n’y ait aucune présence alors que c’est un lieu uniquement utilitaire crée, je trouve, une sensation fantomatique ; il manque quelque chose, c’est vraiment le mot.
Pousser le souvenir jusqu’à l’effacement. J’aime l’idée que l’essence ronge et fasse disparaître l’image du lieu. Un peu comme un serpent qui se mord la queue, la photo est déjà le souvenir d’un lieu abandonné qui disparaît dans ses propres fluides. ⎜
… Montrer l’altérité et raconter son point de vue sur les problématiques sociales sont pour moi les seuls enjeux de l’image…
Je ne sais pas comment c’est venu mais ça a toujours été là, je voulais être photographe avant d’avoir un appareil depuis toute petite et je ne connaissais aucun photographe, je ne me l’explique pas vraiment.
Ensuite j’ai suivi une formation auprès de Dominique Sudre, le fils de Jean-Pierre Sudre, et j’ai découvert les procédés anciens, une vraie révélation.
Puis, j’ai fait les Beaux-Arts et une école de photo documentaire à Lyon, Bloo, qui a été ma deuxième révélation. C’est maintenant dans cette photo-là que je m’épanouis. Aujourd’hui, je côtoie la photo et le cinéma documentaire et j’ai vraiment l’impression d’être à ma place.
J’anime beaucoup d’ateliers d’éducation artistique, auprès de nombreux publics (scolaires, EHPAD, centres pénitentiaires, MJC). J’utilise la photo, le son et le cinéma, et je me déplace dans plusieurs territoires en France, dans le cadre de résidences ou via l’association dans laquelle je suis salariée. Je travaille dans une école de cinéma en Ardèche à Lussas et organise des événements et des formations. En tant que photographe je réalise des expositions et différents projets personnels, toujours à caractère documentaire. Et je suis tatoueuse aussi à mes heures perdues.
Je ne compte pas les heures ni les week-ends. Mais j’ai la chance que mon travail salarié me permette une liberté d’organisation. Je travaille beaucoup et tout le temps. J’aimerais passer plus de temps à faire de la photo et sur mes projets personnels, mais le fait de travailler en argentique, par exemple, demande beaucoup d’argent, que j’investis personnellement. Je n’arrive pas à décrocher de bourse ou de subvention malgré mes nombreuses demandes.









