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Dossier censure
Photo & censure
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Cinquième article sur six du dossier Censure publié dans TK-21 depuis septembre 2025. Il porte sur la photographie et les spécificités du medium pour la combattre. Il élargit aussi la notion : si elle se manifeste le plus souvent par un gommage après-coup, elle peut aussi opérer avant même l’approche artistique. En somme, la notion de censure n’adopte pas seulement des moyens différents selon les arts, elle se construit en fonction d’objectifs spécifiques et devance, dans certains cas, différentes pratiques artistiques en usant de la loi.
Une série de notes sur la censure photographique qui revêt de multiples formes selon que l’on parle de photo documentaire, journalistique ou artistique (plasticienne).
Censure politique ou censure des corps peuvent être des axes de recherche avec toujours comme lien, une bonne dose d’hypocrisie et d’obscurantisme.
A priori ou à posteriori, les actions de la loi et des pouvoirs sont connues, et de plus en plus présentes en ces temps d’illiberté et bien-pensance. Mais réfléchissons aussi à l’action de ce surmoi que développent ces contraintes, préférons-nous la laisse et la tranquillité, ou la liberté et le risque ?
« La censure est un peu comme le Diable selon André Gide. Partout et nulle part, évanescente, dès qu’on veut la saisir, bien matérielle pourtant par la trace de ses actes ; comme le Diable, elle finira même par nous faire croire qu’elle n’existe pas, et c’est là, sa plus grande force. »
Jean-Jacques Brochier [1]
Dans l’histoire, la politique
Nous en sourions aujourd’hui, mais la disparition de personnages de l’image était la plupart du temps liée à la disparition physique des personnes.
Il a été insupportable pour les leaders révolutionnaires de rester en compagnie de leurs opposants dans la postérité. C’est la mémoire qui est censurée. Les dommages du « ça a été ».
Commençons par les grands anciens célèbres :
15ᵉ Conférence régionale du Parti, Leningrad, 1926. Très vite Komarov disparait.
Joseph Staline et Sergey Kirov dans "Joseph Staline, une courte biographie" Moscou 1949
Dans les démocraties aussi la censure est très active.
En France, pendant la Guerre de 14-18, le ministère des Armées n’était, déjà, pas très ouvert à l’information. Une censure sévère s’est exercée sur des images pourtant de commande. La première censure, c’est de ne pas produire les images. On ne montre pas, bien sûr, certaines images pour des raisons stratégiques ou de propagande. Il n’était pas question que le pays se démoralise, comme s’il n’avait pas déjà compris l’horreur et l’inutilité de cette guerre déclarée plus pour liquider les stocks de canons que pour l’honneur de la nation.
On censure des images désolantes.
Plaque stéréo.
On censure les images de gueules cassées, d’estropiés… La guerre doit rester propre et joyeuse.
Mais aussi celles d’appelés qui n’ont pas l’air heureux d’aller se faire massacrer…
Une autre manière de censurer. Après la guerre du Vietnam, entièrement ouverte à la presse, les États-Unis d’Amérique se sont méfiés des photographes. Des images non censurées, comme celle de Nick Ut, ont choqué. Il ne fallait pas que ça recommence.
On a vu apparaître dans les guerres suivantes la notion d’« embedded ». La censure se fait à priori, les photographes sont sélectionnés et les images vérifiées avant diffusion ; pas de traces et une guerre propre, sinon éthique.
« Embarquer » des journalistes triés sur le volet, est aujourd’hui la politique d’Israël à Gaza. Autrement le journaliste devient la cible de l’armée, d’où un manque d’informations contradictoires. Une censure par disparition des témoins.
Outrage aux bonnes mœurs
C’est-à-dire montrer des tétons.
Quand le puritanisme veut faire la loi.
Le Code Hays, [2] pudiquement appelé autocensure, interdisait les baisers de plus de trois secondes, un couple, même marié, devait dormir dans des lits jumeaux… Heureusement, Hitchcock a été capable de filmer trois minutes de baiser [3] et un train qui entre à grande vitesse dans un tunnel pendant qu’un couple se laisse tomber sur une couchette.
« Ce n’est pas de l’art, c’est de la pornographie… »
Même des artistes du siècle dernier présentés dans les plus grands musées peuvent tomber en disgrâce. En 2018, l’exposition pour le centenaire de la mort d’Egon Schiele a été censurée à Londres et à Berlin.
Réseau social/groupe privé
Insta/FaceBook, la censure prend deux axes. Le corps des femmes principalement et les opinions politiques non compatibles avec la politique générale des milliardaires américains.
Les Zuckerberg (Insta, FB…), Bill Gates (LinkedIn) et consorts sont très chatouilleux du téton. Algorithmes et veilleurs suivent nos publications, autant pour espionner nos habitudes et opinions que pour empêcher la vision d’un sein, d’un sexe, qui perturberait nos chères têtes blondes et les ligues de vertu (quand les violences militaires et néo-nazies ne sont pas sanctionnées). Beaucoup d’artistes ont joué avec cela en faisant censurer des tableaux classiques, ce qui ne fonctionne pas toujours.
Par exemple, pour TK-21 avec la censure d’une publication pourtant très policée sur le réseau LinkedIn pour une exposition de Gaëtan Viaris à la Maison nationale des artistes, en 2025.
On est toujours très surpris lorsque ça nous arrive, comme en témoigne Olga Caldas (Le corps en désordre).
Juste retour des choses, la censure peut devenir un outil politique pour dénoncer l’hypocrisie.
« Free the nipple », pour dénoncer la censure par discrimination, utilise l’humour.
Déborah de Robertis (une femme ne montre pas ça) va très loin dans la provocation de dénonciation. Elle s’adresse à un milieu cultivé et le met en face de ses contradictions en retournant sa violence vers lui.
La censure des corps non conformes
Un outil militant de l’instagrameuse australienne Céleste Barber : « si vous n’êtes pas un mannequin cachez vous ».
Et Barbara Butch qui subit la grossophobie par le rejet des images de son corps dénudé. (Il faudrait aussi parler de la censure par harcèlement qui suit ses publications sur d’autres supports.)
Business, le mauvais modèle
Une autre forme de censure, encore plus pernicieuse, détourne le droit d’auteur.
Nous le défendons, bien sûr, il fait vivre (mal) certains d’entre nous, mais une revue gratuite comme TK-21 ne peut assumer le paiement de droits et donc utilise des images sous licence « créative commun », ou librement offertes par les photographes.
Mais il arrive qu’un mail de société de recouvrement vienne perturber notre travail. Mauvais étiquetage ou erreur d’un auteur… nous arrivons dans les perversions du système. [4]
De même pendant plusieurs années, il était devenu impossible de photographier la ville sans encourir les foudres d’architectes qui ne supportaient pas que leurs « chefs-d’œuvre », pourtant construits avec des fonds publics, leur échappent.
Jusqu’à l’exemple caricatural d’un architecte qui interdit à une école maternelle, qu’il a construite, d’utiliser des photos de la façade aux fenêtres redécorées par les élèves pour des cartes de vœux.
Cette privatisation de l’espace public a été adoucie. Les bâtiments peuvent être photographiés à condition de ne pas être le sujet principal. Ce qui laisse une énorme part à l’interprétation. La censure va se porter sur les cadrages, les angles des prises de vues, la profondeur de champ, etc. L’analyse se faisant par des experts en général auto-proclamés laisse craindre le pire.
Si un châtelain estimant que son château crée le paysage est facilement débouté, les grands architectes ont les moyens financiers et légaux pour faire aboutir favorablement leurs actions en justice.
Pont de Bercy by Mark Yashinsky, licensed under a Creative Commons Attribution
Expériences personnelles
Mes images de corps ont été plusieurs fois bloquées sur les réseaux grand public. Je les ai fait passer sur des réseaux parallèles, parfois éphémères, mais libres (avec des échanges bien plus riches par ailleurs).
Cf. l’image d’introduction : Une saison en Eros, (Ssayan, inuit siniswitchi, Martial Verdier).
C’est pour moi un moindre mal ; les retours que peuvent apporter FB ou Insta, quand vous n’êtes pas dans la ligne du parti, sont très limités.
Ce qui m’ennuie plus est la censure à priori. Je photographie depuis des années les centrales nucléaires avec un dispositif lourd, sur pied. Il n’y a aucune interdiction à photographier, hors de l’enceinte évidemment, à l’exception de Marcoule qui est un centre militaire et où l’interdiction est explicite. Mais dans les faits, la présence d’un appareil photo à l’abord des sites permet de faire connaissance avec la maréchaussée et, sous prétexte d’une interdiction préfectorale, d’être empêché de travailler.
Il faut donc ruser, jouer au chat et à la souris, ce qui est ridicule et pervers. A un ou deux kilomètres d’une centrale est-on un danger ? Ne s’agit-il pas d’une privatisation de plus de l’espace public ? Pourquoi ne pas interdire explicitement la présence humaine aux abords ?
La France est le pays de la sécurité pour Bruno Retailleau, et non plus de la liberté ? L’évolution vers des régimes « illibéraux » au discours de « vérité alternative » ne laisse pas présager une évolution dans le bon sens. Surtout quand les seuls espaces libres seraient des réseaux numériques aux motivations certainement pas démocratiques.
La censure se révèle toujours pudibonde, ridicule, étroite d’esprit, normative mais dangereuse car manipulée par des puissants.
« Messieurs les censeurs, bonsoir » ?
Notes
[1] « Les arguments contre la censure » https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1967_num_9_1_1129
[2] Le code Hays, établi en mars 1930 par le sénateur William Hays, avait pour objectif de réguler le contenu des films en fixant des règles sur ce qui était jugé acceptable ou non à l’écran selon les préceptes de l’église catholique. Blasphème, sexe, violence, homosexualité, toxicomanie, prostitution… sont des thèmes interdits.
[3] Les Enchaînés (1946)
[4] Il arrive que certains photographes revendent leurs droits à des sociétés de recouvrement qui se chargent de la collecte, à leurs tarifs, prohibitifs évidemment.











