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Smaris Elaphus
Palimpseste
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Je suis un enfant du siècle, pas celui d’Alfred malheureusement, mais celui de l’ordinateur, et, par conséquent, je n’ai pas de mémoire, car elle ne sert à rien.
Je dis je comme je pourrais dire tu, elle, nous, vous, ils : l’amnésie est généralisée, elle ne concerne pas que les patients atteints de la maladie d’Alzheimer. Bien sûr on trouve toujours des hypermnésiques, des gens dont l’esprit est configuré comme une arche de Noé ou comme un vaste meuble dans lequel ils retrouvent tout ce qu’ils ont appris les yeux fermés parce que tout y a été soigneusement et rigoureusement rangé, classé. Ce sont les descendants de Cicéron et d’Hugues de Saint-Victor, les nouvelles bêtes de foire de notre époque : ils étonnent, ils amusent, ils ne servent à rien. Pourquoi se souvenir quand la machine le fait tellement mieux que nous ? Pourquoi posséder et conserver quand tout est en libre-service, à portée de doigt ?
La mémoire humaine devient cette chose subjective et indisciplinée où tout s’accumule et s’empile sans ordre, jour après jour, au gré d’une activité mentale carburant à l’information qui par nature est neutre et indifférenciée. Carburant aussi aux émotions, aux affects. Un vrai capharnaüm, vaguement organisé pour satisfaire aux besoins de la société industrielle et aux exigences de la communication. Pour le reste, il faut se débrouiller, et on se débrouille de moins en moins bien, étant mal équipé, mal adapté pour survivre dans un monde cybernétique. C’est sûrement ce que se diront les intelligences artificielles qui nous régenteront bientôt, se posant la question de la pertinence de garder l’être humain à la surface de la planète et se demandant si les androïdes rêveront de moutons électriques.
En attendant cette éradication totale par la machine, il nous reste donc ce dépotoir à souvenirs constamment bombardé par des bits d’information qui en changent à chaque instant la composition et la structure. La mémoire n’est pas perturbée par du bruit comme un disque dur serait corrompu par des erreurs informatiques ou des turbulences magnétiques, la mémoire est devenue bruit, elle en est indissociable. Elle a beau compresser sons, images, mots, odeurs, saveurs et sensations, elle n’a pas la place pour tout garder, et encore moins pour tout garder de manière étanche et distincte. Elle amalgame, elle fusionne, elle confond, elle remplace, elle apparie, elle hybride. L’espace étant compté, elle doit gratter la surface enregistrable comme le copiste médiéval devait gratter le parchemin pour réécrire par-dessus. Elle est devenue un gigantesque palimpseste où le neuf écrase le vieux, le récent efface l’ancien, l’appris déloge le vécu. Elle oublie, elle invente. Elle retranche, elle ajoute. Parfois la surface mal grattée voit réapparaître des fragments qui se mélangent à ce qui les a recouverts. Deux temporalités complètement différentes coexistent, deux géographies éloignées se superposent.
Ce pan de mur jaune dans la Vue de Delft de Vermeer, l’ai-je vraiment vu ? Je me souviens mieux de ce que Proust en disait dans la Recherche que du tableau que je crois avoir vu à La Haye. D’ailleurs, est-ce le texte de Proust que je me rappelle, ou est-ce le commentaire d’un professeur de littérature qui en parlait dans un cours que je ne saurais plus situer dans ma scolarité ? Je ne sais plus. Si je veux revoir le tableau, il me suffit de faire une recherche sur Internet et j’en ai mille représentations sous les yeux en une fraction de seconde. Mais l’objet pictural et littéraire enfoui dans ma mémoire, ce n’est pas ce qui apparaît sur l’écran de mon smartphone, cela n’a même rien à voir. C’est une chose qui n’appartient qu’à moi, que je ne peux pas partager, que je peux à peine décrire, le fruit d’une idiosyncrasie irréductible au monde de la machine, un artefact unique attestant une humanité qui ne se résume pas à un code génétique. Enfin, si ma mémoire est bonne…
Image d’ouverture : Le Ravissement, Georges Dumas.
Smaris Elaphus N°03 : Mémoire et bruits
En librairie sur commande et en ligne
ISBN-10 : 2372282204
ISBN-13 : 978-2372282208




