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On vous croit
un film de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys
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Un bruit lancinant se fait entendre sur un écran noir, bientôt accompagné du halètement d’une respiration essoufflée. Bientôt, en gros plan, un visage de femme inquiet, fatigué, soucieux— Myriem Akheddiou, récompensée à Namur pour sa prestation. Très vite, malgré ses appels, elle se heurte à la résistance d’un petit garçon qui refuse de la suivre, en dépit de son emploi de la force, le tramway part sans eux.
Après la suite du générique, le plan suivant nous découvre, en plongée, un bâtiment vertigineux, tout de béton, de verre et d’acier, enserrant une minuscule pelouse. Image de notre modernité urbaine ? Image surtout de la solitude qu’elle engendre et où le moindre pas humain résonne de façon démesurée. Nous l’apprendrons vite, ce bâtiment est le tribunal où la femme des plans précédents doit se rendre avec ses enfants : le petit garçon rencontré précédemment accompagné de sa grande sœur.
La fouille réglementaire à l’entrée du tribunal est l’occasion d’un nouvel incident avec l’enfant : il la refuse et, qui plus est, dissimule un canif dans sa poche.
Dans le plan suivant, nous découvrons l’enfant prostré sur une banquette pendant que des femmes chuchotent, la scène est calme jusqu’à ce qu’un bruit de porte soit suivi d’un cri « Maman ! », le garçonnet s’est échappé, sa mère court à sa poursuite et nous suivons sa quête à travers une vitre dont les reflets floutent la vision, nous sommes là, voyeurs indécis d’une scène capitale —procédé qui sera repris à différents moments du film. en effet, c’est là que nous apprenons que la justice a malmené à plusieurs reprises cette famille et plus particulièrement ces enfants venus implorer son aide.
Retour à la salle d’attente où Alice, la mère, est saisie d’une crise de panique lorsque ses enfants sont séparés d’elle pour une autre salle d’attente, pendant qu’Étienne, le garçonnet, se livre à un curieux jeu d’ombres avec ses mains, l’une semblant engloutir l’autre.
Dans le bureau du juge pour une audition décisive qui doit statuer sur le devenir des enfants, ne se retrouvent plus que des adultes pour la très longue (70 minutes) séquence centrale du film. Il y a là les parents, leurs avocats respectifs et l’avocat des enfants. On va les écouter tour à tour, la parole des enfants ne se déployant pas à l’écran. Ils seront parlés par les adultes qui tous déclarent n’avoir en vue que leur bien-être psychologique et éducatif. Cette séquence est constituée d’une succession de plans fixes sur les visages, souvent même alors que le locuteur est hors champ.
L’avocate du père commence : d’accusations en insinuations malveillantes, se dessine en filigrane l’image du trop célèbre « syndrome d’aliénation parental », invention du psychiatre masculiniste Richard A. Gardner et dont le manque de fiabilité est largement reconnu tant sur le plan médical que juridique. Lorsque le père prend la parole, il tente de retourner la victimisation, « je me sens sali et je me sens insulté », et étale sa mauvaise foi, prétendant ignorer la procédure ouverte contre lui — alors qu’il a déjà, dans ce cadre, été interrogé. Faisant état des suppositions les plus flatteuses pour lui (son ex-femme serait jalouse alors qu’il a refait sa vie et est à nouveau papa et donc manipulerait ses enfants pour les dresser contre lui) il interrompt les autres locuteurs, en un mot manifeste une satisfaction de soi éclatante.
Lorsque vient le temps si longtemps attendu de parole d’Alice, « On vous écoute » , l’avocate de l’ex-mari tente de la censurer. La juge régule les temps de parole et la caméra ne quitte pas le visage d’Alice pendant son intervention. Tendue, constamment sur le qui-vive, elle va tout dérouler : sa vie depuis la rencontre avec le père de ses enfants, ses espoirs et ses doutes jusqu’à ce moment tragique où elle va, incrédule, découvrir les agressions du père sur son jeune fils et toutes les séquelles qui vont en découler, sans parler du parcours institutionnel pour tenter de protéger son fils, les appels à l’aide ignorés, les portes fermées qui provoqueront solitude et incompréhension chez celle qui a l’impression d’être le seul rempart protecteur.
L’audience terminée, les protagonistes quittent la pièce. Reste la juge, seule face à ses questions, ses réflexions, seule, appuyée à son bureau, la tête dans les mains, dans la solitude de sa conscience. Nous l’observons à travers une baie vitrée qui, là encore, ne nous épargne ni vision floue, ni reflets ; nous sommes là, observateurs clandestins de destins qui ne sont pas nôtres. La magistrate se lève pour contempler, par une baie vers l’extérieur, la ville qui s’étend à ses pieds, contraste entre la solitude du magistrat et la multitude invisible (parmi laquelle combien de drames se jouent-ils ?), tableau saisissant de cette urbaine solitude où l’humain est noyé, répondant à cet autre plan du début où la plongée sur le tribunal évoquait déjà cette impression.
Nous retrouvons, à l’extérieur du tribunal, la famille et l’avocate de la mère : la tension retombe le temps d’un fou-rire partagé.
Dans ce film, tourné avec une grande économie de moyens, dans un espace restreint (mise à part les brèves introduction et conclusion), l’essentiel se déroule à l’intérieur du tribunal, comme pour se conformer à la règle des trois unités du théâtre classique. Cette action resserrée donne d’autant plus de relief à l’atmosphère, aux non dits. Les caméras sont avant tout statiques et s’attachent aux visages. Ici tout fait sens : l’utilisation de l’espace et l’usage de plans en plongée (pour montrer le désarroi de l’humain perdu), comme des plans à travers les baies vitrées qui, à la fois, isolent et troublent la vue en faisant de nous des témoins incertains, situant ce drame atemporel dans un contexte ultra-contemporain. La pertinence du propos et son écho dans l’actualité immédiate (incestes intra-familiaux comme institutionnels) doivent beaucoup à l’expérience professionnelle de Charlotte Devillers, et bien qu’il ne s’agisse en aucune façon d’un documentaire, ce film est criant de vérité en rendant la parole aux enfants.



