samedi 30 juin 2018

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Objetrium — Le Cloître des Objêtres

Exposition au Cloître des Billettes du 19 septembre au 2 octobre 2018

, Abram et Sottiaux

C’est de la rencontre accomplie entre un haut lieu de l’architecture religieuse médiévale et une sculpture contemporaine néo-cubiste : le Cloître des Billettes à Paris et le Pénitent, bronze monumental du sculpteur Abram, qu’est née l’idée de l’Objetrium. Je souhaitais depuis longtemps investir une architecture de cloître, considérant que celle-ci invite nécessairement à une déambulation géométrique, propice à supporter la construction et l’avancée d’une série de représentations sur un thème donné.

Objetrium, le Cloître des Objêtres

Ma rencontre avec les bronzes d’Abram dans les grands Salons à Paris et à son atelier de Bordeaux provoqua mon désir de possession du Pénitent et, pour y atteindre, de décliner à son encontre vingt variations qui progressèrent d’un module à une figure, celle des Objêtres. Des représentations qui ne vont pas sans effleurer un certain ordre du sacré. D’où le Cloître qui s’est proposé et qui s’impose, comme lieu et comme titre.

Cette exposition rend grâce à la beauté gothique flamboyant du Cloître des Billettes (1427). Au cœur du Marais, il est le seul cloître du Moyen Âge conservé aujourd’hui encore dans la Capitale. Dès l’origine de l’histoire (1290), une première chapelle des Billettes sera le lieu du culte du Miracle de l’Hostie profanée. L’histoire en est fidèlement peinte dans la célèbre prédelle de Paolo Uccello (Galerie nationale d’Urbino). Les vingt arcs gothiques des murs du Cloître des Billettes accueillent naturellement aujourd’hui la déambulation des rouges, sables et ocres de la palette des Objêtres, autour du Pénitent, dressé au centre de la cour pavée.

Le Pénitent d’Abram a la grâce de traduire ensemble l’immensité et le secret du sujet. Son Pénitent, c’est l’universalité et le filigrane fondus ensemble dans le bronze de ce qu’il nous en coûterait d’être un objêtre pénitent, ici, aujourd’hui, là, toujours, maintenant, encore …, traversant le monde terrible des humains. C’est cela qui régit la force de la statuaire d’Abram et qui m’a provoquée à cet exercice de peinture.

Les Objêtres ? Objets en-deça et au-delà de l’Être à la fois. Iconiques donc. Parfois extatiques, orants ou errants, pèlerinant, solitaire, danseur ou siamoisé, écartelé. Agenouillé, tel l’Objêtre ange n°0 dans Mon Annonciation. Est-ce donc une certaine angélologie qui se proposerait ici avec eux ? Quelque chose de l’ordre de l’effroi et du sacré dont serait pétri le genre des objêtranges ?

Pour quinze jours d’exposition, ce lieu exquis du patrimoine de la Ville de Paris va faire exister l’Objetrium et permettre aux visiteurs d’y déambuler, eux aussi, à leur gré géométrique ou bien d’un autre pas.

Le Cloître, le Pénitent et le peuple des Objêtres proposent ainsi à leur intime conviction du beau, un événement qui a voulu rassembler en triade pour quelques jours, afin de les mettre en une gloire unique, les trois arts majeurs de l’architecture, la sculpture et la peinture.

Nicole Sottiaux

Abram : l’espace monumental

Certaines sculptures, par la force de leur intériorité, par l’intensité même de leurs postures, semblent projeter dans l’espace qui les entoure une sorte d’aura clairement perceptible. Quelles que soient leurs tailles, elles s’avèrent structurellement monumentales.

Ainsi, chez Abram, comme chez Giacometti, une seule sculpture peut soutenir l’espace vide d’une salle toute entière … C’est l’échelle de l’observateur qui semble plutôt se transformer insidieusement, face à cette aura physiquement ressentie.

Pas étonnant que ses sculptures de grande dimensions multiplient cette impression à l’infini : disposées Cours du Chapeau Rouge pour une exposition prestigieuse, elles en remplissaient totalement l’espace à côté du Grand Théâtre de Bordeaux …

Mais le prodige de cette caractéristique si rare – celle de l’espace monumental - ne pourrait exister si chacune de ses sculptures, dans la profonde autorité de son style, n’était sous-tendue par les émotions humaines les plus profondes et les plus fondamentales.

Tout se passe comme si les volumes résultaient de l’émergence originelle des lignes de forces qui produisent la vie, avec ses formes multiples, mais aussi ses attitudes, ses sentiments, ses développements psychologiques, ses peines ou ses gloires …

Le cubisme n’y est pas un mode d’expression limité, mais la résultante de ce foisonnement des forces fondamentales.

Ainsi les œuvres d’Abram, exprimées en masses impressionnantes, en creux, volumes et attitudes décisives, deviennent les symboles, à la manière totémique, de notre relation au monde, visible et invisible, en imposant à l’espace qui nous en sépare le rôle essentiel de médiateur.

Jean-Pierre Lang

ABRAM, la force d’une statuaire emblématique

Attiré par la sculpture des années 1970, Abram a tout d’abord suivi le chemin formateur de la figuration pour naviguer ensuite dans les eaux inspirées de l’abstraction. Il continue pourtant à pratiquer le dessin auquel il accorde toute son attention considérant la valeur de ses qualités de constructivité et de base préparatoire aux œuvres sculptée.

Peu à peu, au fur et à mesure de son parcours, Abram a simplifié les formes au profit de la forme pure. Ainsi, il s’est attaché à la géométrie, à l’élégance de la ligne et des volumes, formant et cherchant à parvenir à une synthèse stylistique de ses sujets s’inspirant de la démarche des cubistes. Conçue dans la douceur de l’argile, l’œuvre est ensuite confiée aux fondeurs qui la finalisent en bronze et l’épanouissent dans la plénitude de la matière. Abram parvient avec des moyens sobres à formuler son propre langage et à transfigurer les expressions et les attitudes humaines avec une sensibilité retenue tout en pudeur exprimant ainsi la puissance d’une émotion contenue. Ses silhouettes féminines élancent dans l’espace leurs qualités éternelles incarnant ainsi une réalité sublimée prenant valeur de symbole. Le corps est pour lui une passion à la fois esthétique et poétique qu’il décline dans son art, entre femmes compactes et solitaires ou intimité complexe du couple, laissant filtrer une vision aérienne et fluide des sentiments et s’imposer la force de leur sensualité naturelle.

Patrice de la Perrière
Salon d’Automne, du 8 au 18 septembre 2007
À l’espace Auteuil, 75008 Paris

Réflexions sur les Pénitents

Que sommes-nous, êtres humains ? Sommes-nous vraiment des pénitents ou tout simplement des âmes égarées trébuchant d’une compréhension imparfaite de l’existence à d’autres ? L’humanité est arrivée à un point où elle se considère comme une espèce intelligente, mais sommes-nous simplement des êtres habiles, parfois extrêmement habiles ? Nous avons voyagé à la Lune et nous avons envoyé un vaisseau spatial au-delà du Système solaire, mais nous n’avons pas appris comment vivre en harmonie avec d’autres espèces ou avec d’autres humains. Nous sommes égarés, nous procédons à tâtons. Dans l’Occident très nombreux sont ceux qui ont lâché les vieilles certitudes offertes par l’Église, trop encline à juger, à condamner et à exiger de l’humilité au lieu de fournir du soutien, de la compassion.

Cependant, nous avons besoin plus que jamais de démontrer de l’humilité, pas dans un sens hiérarchique pour établir l’autorité suprême d’un dieu quelconque ou de ses « représentants » sur Terre, mais simplement pour nous encourager à faire face à notre arrogance, à nos certitudes mal fondées, dont les effets sont dangereusement incertains.

Depuis des époques immémoriales, nous – êtres humains – avons ressenti le besoin de faire des images, de représenter d’autres êtres. C’est presque un instinct de base, presque aussi important que la nécessité de se nourrir. Nous avons aussi ressenti le besoin de détruire ces images si elles ne se conforment pas à un certain concept de l’au-delà.

Les êtres et les images que nous avons créés sont devenus des éléments primordiaux dans nos rituels, un moyen de donner de la forme à l’énigme de l’existence. Dans le langage scientifique, nous cherchons à donner au monde physique un minimum d’entropie, nous tenons à des structures et des formes réconfortantes. C’est un désir qui se manifeste face au cycle (éternel ?) de construction et de destruction qui existe dans l’univers.

L’œuvre et le parcours créatif de Nicole Sottiaux reflètent à merveille, presque dans tous les domaines artistiques, cet éternel cycle. Elle a joué avec les matières de base comme les sons, les notes, les mots individuels, les morceaux de magazine découpés pour arriver à cette série de tableaux énigmatiques, envoûtants, qui nous invitent à la réflexion, à la contemplation.

Ses enfants, ses êtres appartiennent à nous tous. Leurs surfaces – et l’éclat de ces oranges, ces ocres – ont l’air d’avoir été cuites dans des fours avec des céramiques fines, peut-être au cœur d’un astre producteur d’éléments. Et les formes, les êtres eux-mêmes nous renvoient à des époques lointaines où l’on vénérait les menhirs d’Avebury et de Callanish, les têtes de l’Île de Pâques ou les totems de potlatch de la côte pacifique du Canada. Ces êtres monumentaux nous rappellent que notre époque ne constitue qu’une infime partie de l’histoire cosmique.

Dans ce lieu historique si magnifique, construit en grande partie pour la vénération de la création, ces êtres ont trouvé une demeure qui leur confère toute leur puissance innée. Et ce mariage parfait avec l’œuvre d’Abram, celui qui a fourni les graines et la genèse pour ces vingt déclinaisons, et dont les sculptures semblent recréer en trois dimensions les collages en deux dimensions de Nicole Sottiaux, représente une consécration extraordinaire de l’œuvre des deux artistes. Et dans cet ancien lieu de culte, c’est une aubaine que le nom de l’un des principaux patriarches coexiste dans cet Objetrium à côté de celui d’une matriarche laïque pour le XXIe siècle.

Colin Bloxham
Principal Arts Officer
Royal Borough of Kingston upon Thames, Londres (1995- 2010)

Qui
se détourne de qui ?

Une
annonciation est toujours
une énigme, un silence.

Ces
deux êtres-là
pourtant sont paisibles,

replient
leurs ailes sur la tranquillité
intime

qu’on
aime prêter aux objets
familiers.

Présence
ocre, présence grise,

Lumière
mate, lumière chaude,

cette
force qui vient
à la rencontre du regard,

l’envoi
de l’ange du mystère,
pour nous accompagner.

*

Comment
traduire
ce que nous disent les formes ?

Interroger
le peintre,

ou
se laisser porter
par ce qui nous nourrit depuis toujours ?

Alors,
s’il y a ange,
ses ailes sont éventails

pour
la pensée qui se déploie,
et l’œuvre se démultiplie.

Ces
deux-êtres là :

à
gauche nous saisit
le casque d’airain d’un héros de l’Iliade,

et
nous fondons, à droite,
de compassion pour le Minotaure.

Patricia Castex Menier

Art extrême, peinture buissonnière

Puissance et chaleur douce, prénatale, chantier de l’être avant le partage des genres, tons mats, feutrés, lenteur et précision comme à l’amarrage d’un satellite à la station spatiale, quelque chose de l’ordre du poème qui en silence se fait connaître non par le bouche à oreilles mais par le bouche à bouche ; œuvre toujours en cours, à jamais en cours, tant qu’il y aura un regard pour l’accompagner, tant elle est faite non pour la foule mais pour un seul ; privilège incroyable d’assister à cela comme désigné d’avance pour cette occurrence miraculeuse : j’étais tombé à l’arrêt devant l’Orant orange (2016, l’Objêtre 2). Ce fut un choc dont l’émotion ne m’a plus quitté depuis ! Ce fut ma « joyeuse entrée » dans le monde pictural de Nicole Sottiaux.

Bien que depuis des années, je suivais le parcours, les étapes, les différentes « époques » (littéraires, intellectuelles, picturales) de son travail incessant, discret et si personnel, je me suis trouvé brutalement renvoyé des années en arrière quand je découvrais, tremblant d’émotion, mes premières peintures rupestres dans le désert et les montagnes de l’Atlas (l’orant du Tassili) ou les grands tableaux colorés des peintres abstraits.

Il y avait là devant moi quelque chose d’universel, d’inconnu, et en même temps un langage que je n’avais auparavant jamais pu (voulu) entendre ni écouter comme exclusivement à moi destiné … Une œuvre d’art (mais est-ce le mot qui convient ?) qui devient aussitôt évidente par l’ « énergie » qu’elle dégage et qui instantanément « déborde » de son périmètre pour s’installer et vibrer en vous comme une apocalypse (révélation), une présence qui vient habiter le monde avec vous pour le partager et dont la force désormais vous soutiendra dans le secret qu’elle vous confie !

Je ne suis spécialiste de rien et encore moins critique professionnel, je peux juste accompagner, acquiescer et louer d’être, à titre personnel, invité à parcourir ce bout de chemin « à travers les ténèbres du beau vers (un bout) de ma vérité ! » (Joe Bousquet). Si l’art ne sert à rien, c’est à cela qu’il sert car ici prendre la parole ne sera jamais prendre le pouvoir ! Le poème, le tableau ramènent toujours vers les origines : on écrit toujours dans la maison des morts : ils n’ont pas tout dit ! La prose et le discours nous conduisent vers une fin sans fin, où l’avenir prend le temps de regarder le présent du passé…

La suite vint confirmer « mon tremblement heureux » devant des compositions qui avaient à cœur la manifestation bien présente et concrète de quelque chose de l’ordre de la sainteté paradoxale, comme Victor Hugo, « de se sentir tout entier dans l’énorme atome » et de participer aux figures de l’engendrement des mondes.

Peindre, chez Nicole Sottiaux, semble participer, par une voie solitaire, à rendre possible cette sorte d’amour : celui qui tient ensemble le Tout, le soude aux cosmétiques chaos indifférents de l’extérieur, et que souvent on n’ose même plus espérer ; qui ne subit aucune règle et pourtant sans lequel rien ne peut exister hors des trous noirs qui nous aspirent, nous, les formes et les couleurs ! Mais l’œuvre a sa logique rigoureuse (dont l’artiste demeure l’artisan attentif) ; elle est sans doute imprévisible, peut-être aléatoire, assurément harmonieuse dans son rapport généreux avec l’univers : Rothko dira à Paestum qu’il visitait : « j’ai toujours peint des temples grecs sans le savoir », et plus tard en contrepoint bienvenu : « je suppose que j’ai une âme de plombier ! »

Plus simplement, chez lui comme chez Nicole Sottiaux, je sais que c’est « ça », et que ce « ça » est la seule chose que l’art peut me donner et la seule dont j’ai besoin.

Werner Lambersy

Objetrium - couverture du catalogue
Cliquer sur l’icone ci-dessus pour ouvrir le catalogue

Exposition au Cloître des Billettes
du mercredi 19 septembre au mardi 2 octobre 2018
Entré libre tous les jours de 11h à 19h

Vernissage le mercredi 19 septembre 2018 à 18 h 30

Le Cloître des Billettes
24, rue des Archives
75004 Paris
www.eglise-billettes.org/

Contacts :
abram.sculpteur@gmail.com / www.abram-sculpture.com / 06 13 66 46 68
nicole.sottiaux@free.fr / 01 47 00 46 68 - 07 81 05 44 82