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Nostalgie Futuriste
des planches BD pour des aventures inertes
, et
Gabriel Hibert, musicien, dessinateur, bédéiste, s’entretient avec Geneviève Hergott à partir de leur rencontre via Instagram.
Geneviève Hergott — Tu es à la fois musicien performeur et artiste visuel. Qu’est-ce que représente pour toi ce deuxième médium ? Est-il complémentaire ou sans rapport ? Mènes-tu les deux activités de front ou cela dépend-il des périodes ? Et de façon générale comment t’es-tu mis au dessin ?
Gabriel Hibert — Pendant une vingtaine d’années, j’ai été un musicien passionné et actif, j’ai considérablement ralenti en 2018 pour diverses raisons. Je me suis alors intéressé à d’autres médiums. J’ai été attiré par la bédé et je me suis mis en tête de dessiner les miennes. Rapidement, la pratique de l’art visuel a fini par suppléer celle de la musique dans mon quotidien. Il n’a jamais été question d’abandonner totalement la musique, mais faire des livres et être profondément plongé dans une recherche graphique me laissait peu de temps pour bidouiller du son ou faire des concerts. Aujourd’hui j’y reviens, j’ai même un groupe mais j’y consacre moins de temps qu’avant, il s’agit plus d’une activité récréative sans enjeu, un refuge intime sur lequel je communique peu.
Sur Instagram, tu montres pour l’essentiel un travail de dessin composé à partir de planches de BD anciennes. Peux-tu nous parler de cet aspect de ton travail ? Comment en es-tu venu au collage ? Est-ce la part la plus importante de ta pratique en arts visuels ?
Mon impulsion initiale était de faire de la BD en mêlant abstract comics et poésie visuelle. Mes premières planches comportaient du texte et des bulles avec des résidus de proses aberrantes comme il en subsiste dans le livre chez Adverse. Ma graphie était maladroite alors j’écrivais moins, à la place je découpais de la typo que je brouillais, le dessin demandait beaucoup d’énergie et de temps alors j’en suis venu à utiliser des échantillons, voire des fragments préexistants de bédé pour évoluer petit à petit vers ce que je montre aujourd’hui. Je dessine toujours et j’écris toujours mais moins qu’au début.
Comment procèdes-tu ?
J’ai beaucoup de vieilles bédés dans lesquelles je puise, des imprimés désuets et enfantins : Mandrake - Bugs Bunny - Tintin - Pif - Placid & Muzo, les couleurs y sont douces et variées, nostalgiques, patinées par le temps, il s’en dégage une fragile mélancolie aux coloris chatoyants dont je suis amoureux et qui provoque en moi un désir de réappropriation. Je les scrute, j’arrache des pages entières, j’observe leurs caractéristiques formelles, gaufrier, dessin, texture des aplats, qualité du papier et degré de jaunissement ou de détérioration, tout cela m’oriente rapidement vers des protocoles, des systèmes lors de l’assemblage. Il n’y a rien à jeter dans un comics, avec de la malice tout est exploitable. Un temps conséquent est dédié à la préparation, je découpe sans cesse des fragments selon des idées plus ou moins précises, je classe ensuite ces échantillons dans de petits carnets dans lesquels je puise au moment d’assembler. Je n’utilise que des ciseaux à bouts ronds, un genre pour enfants, je les ai toujours dans la poche, cela me permet de travailler partout.
Tu fais glisser la narration de la BD conventionnelle et le dialogue vers autre chose... Par la couleur et la composition tu donnes une nouvelle vie à l’esthétique vintage, et tu crées d’autres sens, pluriels, simultanés, obscurs...
J’essaye de retranscrire une ambiance, un sentiment qui n’a pas de nom, une impression d’étrangeté, il n’y a pas de dialogues, quasiment pas de personnages. Je ne sais pas s’il s’agit d’histoires abstraites, je crois qu’on perçoit d’un bloc un ensemble d’images simultanées et sans ordre linéaire. Je fais en sorte de façonner mes planches pour qu’elles soient perçues ainsi. Ce qui se joue dans un collage est pour moi la réorganisation du chaos, la mise en mélodie d’images disparates.
Le mystère s’épaissit encore lorsque tu joues avec la typographie, tu brouilles le texte...
Il s’agit de jouer avec ce qui nous est familier en brouillant le langage et l’écriture pour les rendre plus déroutants, plus excitants. J’ai puisé dans la tradition des écritures et écrivains asémiques. J’aime l’ambiguïté des images associées à cette écriture illisible.
Souvent tu réduis, tu simplifies, tu vides la « scène », tu vas jusqu’à des monochromes. On peut alors avoir une sensation très forte d’absence et de silence. Et parfois tu complexifies, les cases sont pleines d’une énergie exubérante, elles débordent d’un véritable « foutoir ». Qu’est-ce qui t’entraine vers la simplification ou à l’inverse vers la surabondance visuelle ?
C’est comme un médicament, en prenant de l’âge j’ai tendance à rechercher le vide et le silence, je m’y sens bien, je déteste la foule, le bruit, le bavardage, tout cela parasite ma rêverie. Le prochain livre que je prépare proposera un recueil de ces rêveries avec ces collages en « réductions ».
Mais comme tu dis, je peux aussi apprécier et être excité par une proposition dense et fourmillante. Là encore, une musique naît de ces alternances de pleins… et de vides…quand on regarde l’œuvre dans son ensemble.
Procèdes-tu par série ? Recherches-tu la résonance, le dialogue d’une planche avec l’autre, d’un bloc avec l’autre ?
Chaque planche est pensée comme un univers autonome et chaque série découle d’un process. Si le process est rendu intelligible, que ce soit à l’échelle de la série ou de la planche, il en résulte d’emblée une homogénéité, une harmonie (même « incongrue ») entre les cases et les pièces.
Concrètement, ajoutes-tu de la couleur, des traits ? avec des feutres, des crayons, de l’encre ?
Sur mes collages actuels je ne rajoute jamais rien d’autre excepté sur des séries à part. Par exemple, sur mon premier livre chez Adverse (cf. planche Bédé d’attente), j’ai eu recours à une technique mélangeant collage/dessin, le trait dessiné prolongeait le collage d’une façon aberrante ou un aplat pouvait être prolongé au crayon de couleur. Parfois, je noircis directement au feutre des pages de comics.
Ton support papier est-il toujours une planche - celle du gaufrier de départ, ou parfois une feuille de papier sur laquelle tu élabores tes compositions ?
Pour les collage comics je recycle des gaufriers de vieux comics, c’est le quadrillage rythmique de la pièce, je ne garde que les cases et je les remplis selon mon idée, ne reste après l’assemblage que le fond de papier blanc jauni sur les bordures.
Pour d’autres séries, je dessine mes propres grilles sur du bristol, comme sur le livre chez Adverse ou pour la revue italienne Asemica qui sortira prochainement : là j’ai proposé 40 dessins sur une grille photocopiée dans laquelle j’ai écrit/dessiné des « choses »… La grille structure le chaos tout étant graphique par essence.
Qui sont les personnes ou les collectifs qui t’inspirent, de qui te sens-tu proche ?
J’ai été inspiré par le travail de Rosaire Appel, Federico Federici, Luigi Serafini, Forrester Cobalt, Samplerman, Pierre La Police, Gianfranco Baruchello, Adolf Wolfli, Mark Rothko, Christophe Tarkos, Morton Feldman, John Cage, The Caretaker, Samuel Beckett, David Lynch et beaucoup d’autres.
Pour finir, comment t’imagines-tu évoluer ?
J’ai en tête d’essayer de travailler à partir de vieilles cartes de grand format ou encore avec des objets qui seraient insérés dans les épaisseurs du papier collé.
Image d’introduction :
Lignes interdites, 42 x 59.4 cm, encre et crayons de couleurs et collage sur papier, 2026.
Gabriel Hibert vit et travaille à Toulouse (France). Il a publié 2 livres d’artiste :
« Comment se délivrer ? » aux éditions VOIX - Richard Meier (2025) et « Ce qu’est ce que » aux éditions Adverse (2024)
@habilegribert















