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Noël Ravaud
(1963-2023)
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Artiste, plasticien, performeur, vidéaste, photographe, poète, créateur de revue, Noël Ravaud étire les tentacules de son œuvre dans les méandres de ton cerveau.
Plus d’une année s’est écoulée depuis la disparition de ce vertigineux artiste. Sauvage et raffiné, anarchiste et profondément farceur, pauvre parce qu’incorruptible au regard de l’économa capitaliste, il laisse en rade une œuvre d’une fondamentale importance pour l’art en France entre 1990 à 2020.
J’avais amorcé un texte sur l’une de ses expositions en 2018 à Marseille. Je le livre ici, dans le contre-temps de l’inactuel.
« Comme il est très probable que l’on va crever, on se rendra compte que c’était une vie, simplement au moment où l’on crève. Fin de la vie. Fin du poème. »
De l’art comme semi-conducteur
Il faudrait tenter des carottages en pied de mur ou d’effleurement à la surface de semi-conducteur dont la propriété passant de la valence à la conduction nous permettrait de tenter une transcription chaotique de cet engagement suffocant. Ce dont on ne pourrait douter, c’est que la rencontre avec les ouvrages de Noël Ravaud ne laisserait pas de répit. Ce serait la première impression perceptible à la découverte de l’installation présentée à la galerie GT à Marseille en mai 2018.
Bienvenue, à la séance de curling collectif, exposée sur les 3 murs et le sol de la galerie.
Soixante-cinq dessins imprimés sur papier photo furent sélectionnés sur l’ensemble des 353 existants le jour du vernissage. Ils sont exposés sous l’énigmatique titre : pendant 365 jours j’ai le même âge que Mary Shelley à sa mort. Les dessins sont colorés et encadrés, installés sur le mur selon une logique qui nous échappe mais qui respecte l’orthogonalité du format. La dispersion des œuvres ménage des respirations. Quatre photo-images de la série je me souviens sont alignés et une Chronologie de Mary Shelley jusqu’en 1962 est manuscrite à raz de sol comme une bande passante. 8 lignes de confidentialité soit : des planchettes de bois imprimé et déposées au sol ; deux livrets (mode d’emploi/cartel) dont on pouvait manifestement se saisir sont accrochés avec des chaines à un poteau.
Des temps, des espaces, des mémoires lointaines et immédiates qui s’enchevêtrent. Il y aurait des parallèles à faire avec les feuillets glacés servant de support aux plongées mondaines de Noël Ravaud. Il faudrait ainsi se pencher sur le blanc d’une banquise pour faire venir à soi les profondeurs sans horizons des mondes enfouis, ce serait là une tache réclamant opiniâtreté.
Chez Noël Ravaud les « dessins » recouvrent des photo-montages, des impressions augmentées d’écriture, rehaussés, tous produits en tirage numérique couleur et fabriqués avec une patinante souris d’ordinateur.
Au premier coup d’œil la ligne est souvent tremblante, souvent interrompue. On reconnait de multiples figures qui cohabitent dans une même composition : créatures informes, rhizomes, formes anthropomorphes, corps morcelés, prothèses, animaux, monstres, machines, objets, arbres, fleurs, épluchures ou encore vers de terre... Les inserts photographiques font surgir : homme - singe - veau - vache - cochon - carcasse - mort ou vif... C’est un « presque tout » du monde qui se trouve chaque fois convoqué. Nous assistons au broyage duchampien du riche et bicaméral Paradis de Jan Brueghel (1607).
Ainsi le couple de selfiwoman / selfiman, sorte d’Adam et Eve bio-politiquement modifié, expose-t-il fièrement l’un de leurs bras absurdement allongé en perche à selfie. Parle à ma main ! – Oui, ma main-smartphone filtre déjà ta parole. Plus loin les doigts marionnettes s’interpellent : – Not a man – Not a woman. La greffe a prise, pas de retour à la vie nue, O.rganisme G.énétiquement M.odifié.
Bio et Zoé, souveraineté et gouvernance, Foucault à Buenos Aire en 75, Agamben et son Homo Sacer, a minima.
Pas de sortie, de points de fuites, plutôt une latéralité hors cadre, une superposition de pellicules dénotatives qui fabriquent un espace sans fond. Chaque apparition semblant surgir du chaos d’une ville où le reflet des enseignes se confondent avec la réalité. Si l’on accepte de franchir ce premier seuil, les œuvres de Noël Ravaud préfigureront une promenade en train fantôme où nous ne serons pas surpris d’être effrayés. Cela tiendra à la mutilation de la langue... unnilingus, applOdissements... à l’usage des devinettes... chercher l’erreur, chercher l’anachronisme. À la sentence... Dans les hangars d’Amazon l’ouvrier est le bras du logiciel, You’re not her for sell attention / You’re not her for pay attention. Les épigraphies semblent parfois nous prendre à parti et d’autres fois se révèlent autotéliques. L’invention de figure chimérique comme un monstre à cinq têtes ou la duplication ad nauseam d’une même figure reproduite avec un léger coefficient d’erreur (d’art) domine. Ce qui s’anime là, devant ces dessins, serait proche de ce que les meilleures œuvres peuvent proposer, capacité à provoquer la curiosité, l’interrogation, la perplexité. Dans cet entre-deux incertain se joue ce quelque chose d’essentiel de l’art sans que jamais on ne puisse réellement le nommer.
Le plus souvent autocollantes, les lignes de confidentialité apparues au-devant des guichets des services publics dans les années 2010 norment l’espace, elles organisent le déplacement et réduisent le contact des corps. Ici, elles sont imprimées sur des planchettes déposées au sol et manifestement exposée à la merci des visiteurs. Ces « trébuchets » convoquent l’attention joueuse, tant leur mobile incongruité vient déplacer latéralement les repères. Les lignes de confidentialité de Noël Ravaud évoquent plutôt l’accident. Engageant au sens propre les expérimentateurs - lecteurs - performeurs dans la chute. Cette proposition, véritable Blitz poétique, joue avec les limites de l’art de la performance. La suggestion transgressive d’une inquiétante drôlerie est patente. Cette œuvre était prémonitoire d’une glissade sociétale vers la bio-gouvernance, dont l’intermède Covid a définitivement acté l’effectivité. Elle renverse en rire sardonique, le pathos d’une intimité enchainé aux injonctions.
Je me souviens de Bruce Nauman plantant un bon piquet de coin, la légende, écrite à même l’image, qui fait référence à l’œuvre de Bruce Nauman Setting a Good Corner (2000), figure une antenne relais plantée en désert provençal. Passé maître dans l’usage des parallèles disjonctifs, l’artiste nous entraine dans des constellations réflexives. Nous identifions l’étrangeté des perceptions supportant les phénomènes rémanents. Elles relèvent ici, d’une discussion in/amicale avec des œuvres, d’une situation trouvée qui, comme ce parapluie abandonné pourrait évoquer la sculpture Maman (1999) de Louise Bourgeois. Mais la légende disorthographique, Je me souviens du souri de Louise Bourgeois, coupe court à la trivialité d’une simple citation. L’œuvre vaut plutôt comme le support d’un récit plus vaste tel que l’utilisation de la photographie chez W.G. Sebald. La photographie ne valant pas pour elle-même mais en tant que support d’une narration ne se substituant pas à elle. C’est précisément la fonction de la photographie, dans ce contexte, que de faire l’économie de l’écriture descriptive. Dès lors, on l’aura compris, chacun des éléments de cette installation n’a valeur pleine et entière que dans le cadre de ce projet étendu des 365 jours sous la tutelle mortelle de Mary Shelley.
La créature du docteur Frankenstein se tient à l’affût derrière le grand verre. Ce loup-garou expérimental revigoré par les baquets de Mesmer fait surgir, sans s’y réduire, deux problématiques qui traversent l’œuvre de Noël Ravaud : d’une part le versant, que l’on dit aujourd’hui transhumaniste, alimenté par la « croyance » en le progrès, sur lequel les cyniques récitants de la Silicon Valley continuent de spéculer ; d’autre part l’expérience ratée du philanthropique docteur fait apparaître la figure de l’exclu, du migrant, du banni. Difficile de poser une parabole plus complète du monde contemporain. La résurgence de la créature fictionnalise l’état des corps biopolitiques comme condition de la gouvernance. Nous sommes tous des créatures, abimées ou augmentées par la technique, mais ce que les transhumanistes veulent écarter, c’est la vulnérabilité, en folie d’immortalité.
Au fil des innombrables dessins :
Machine célibataire ou à tuer : comme faux, pic, lance, trident, casse-tête ou actualité permanente d’une toujours problématique guerre du Péloponnèse. Guerre : comme abattoir, vaporisateur, bombardier, tempête du désert et Bambiland. Mais aussi sadomasochiste machine à câlins de Mary Temple Grandin en aparté du troublant visage embarqué de Greta Thunberg. Autistes hypersensibles à l’animal souffrant, auquel certains vaniteux pensent échapper. Heureux tout de même que cela se termine parfois par le bref rappel d’une tempête emportant yacht et hélicoptère en voyage sans retour.
Les lignes tracées au crayon photoshop d’une machine à coudre, Un souvenir d’enfance, titre éponyme de l’essai de Sigmund Freud sur Leonardo da Vinci, tentent de rassembler les éléments disloqués. L’artiste semble procéder à un lent travail de montage, de reconnexion d’éléments éparpillés, jetés à la mer en attente d’une comparution sur divan. Apparition de dérisoires jouets de plage à laquelle s’accroche fermement les dérivants mis au ban des états durablement installés dans l’exception. Dans la benne à ordure parfois devenue oikos des bannis, il récupère aussi les organes des corps mutilés sans contrepartie. Embarqué sur une vedette de sauvetage, Noël Ravaud ramène à lui les restes abandonnés.
Apparition fugace d’injonctions contradictoires Ignorer-supprimer-liker se superposant à l’image d’un pendu, 2 fois « Like » à outrance saturant l’espace. Cette œuvre ne se prive de rien, il y a là jubilation cathartique, mode Western à la Sam Peckinpah.
Née de cerveaux ennuyés et amusés par les brumes d’un interminable hiver, par le vide inquiétant d’une nature devenue presque irrémédiablement distante, l’œuvre de Mary Shelley irrigue une chambre de résonance dont la mémoire vive n’a délibérément rien à voir avec l’automatisme normatif des "Intelligences" artificielles. Ce dont il est question, est bien un ce qui sauve, pas toujours très agréable, mais dont la nécessité fait loi de l’art. Sauver donc, ces petits oiseaux, petits singes de laboratoire, vache à hublots et champêtres fleurettes, qui sous l’air tendre de la captation émotionnelle, interpellent notre approche indifférente à la modification du vivant. On se souviendra à ce titre de travaux antérieurs de l’artiste autours des, déjà datés, jouets numériques que furent les tamagochis, ces doublures virtuelles des empathies niaiseuses.
Comme un lac tumultueux débordant de toute part, l’exposition engageait jeu de langue et d’anus, tenu dans la distance transgressive et inacceptable de la vérité de l’art. Il est toujours hasardeux de proposer quelques parallèles, de tracer des généalogies. Je peux néanmoins tenter d’imaginer le fil des voix qui arrivèrent dans le Poitou natal à l’oreille et aux yeux de l’artiste au début des années 1980, celle des conjonctions détonantes de musiques punks et savantes. Le fantôme de Raoul Hausmann dans l’indifférence de Limoges ou de Robert Filliou aux Eysies. Jeux de l’art et hurlement. Plus tard, sur un fil tordu qui jamais ne s’arrêta, il faudra épingler Mike Kelley, Paul Mac Carthy ou Jason Rhodes. All over de Fucking Bastard pris dans l’urgence d’un nécessaire massacre à la tronçonneuse. Sans étonnement, la Rance cultivée est en panique face à de telles fulgurances. Les réflexes défensifs des vieilles bourgeoisies rançaises et incultes dont la généalogie ne fait, elle, aucun doute, sait se déployer avec toute sa puissance de nuisance. Il n’y aurait donc aucun étonnement à voir certaines œuvres marginalisées. Les jeux d’ironies et d’humours sont appréciés lorsqu’ils viennent du sérail. Jeux de mots de précieuses ridicules, sans effet autre que celui d’épater les gogos, mais cela fait tout de même de prestigieuses carrières d’époque.
Nous partagions la déjection des couleuvres amères. Noël m’envoya une dernière image quelques heures avant que je n’apprenne sa disparition. La photographie verticale est prise en contre-plongé à l’angle de la terrasse du Palais des arts et de la rue des trois Mages à Marseille. Une terrasse s’avance en promontoire, un cheval de bronze se cabre devant les passants qui remontent la rue. Un cheval ridicule qui ressemble à un zèbre. Le mur de soutènement socle majestueusement la sculpture et est recouvert de graffitis comme autant d’authentiques traces urbaines. L’œil s’attarde sur les plus lisibles d’entre elles : SANG et FARCE. Cet amoncellement de signes spontanés en apparence loufoque convoque la tragi-comédie du regard en quête de sens, car l’art demeure un jeu a la vida ! a la muerte !
Ainsi, sans doute est-ce ne pas trop insister que de dire, combien les œuvres de Noël Ravaud sous les atours empruntés parfois au grotesque et au langage des ruelles obscures avaient ceci d’incisif, qu’elles ne concernaient rien de moins, que la vitalité des offrandes poétiques immémoriales et impertinentes insupportablement mises au rebut.
Voir en ligne : https://www.documentsdartistes.org/...
Image d’ouverture ©Favret-Manez







