dimanche 3 novembre 2024

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Nan Goldin, le plaisir et la terreur

, Guillaume Basquin

Pour la première exposition personnelle de Nan Goldin à la galerie Gagosian-Chelsea à New York, on a vu les choses en grand : l’artiste occupe la totalité du gigantesque espace de la 21e rue avec de très beaux et récents tirages dits « archival pigment prints » (soit « impressions à jet d’encre ») et deux pavillons en forme de gros blocs noirs posés au centre du lieu (ils nous font penser à la fameuse boîte noire dite Black Maria de Thomas Edison, premier studio de cinéma de l’Histoire), servant à diffuser deux installations-vidéo inédites, You Never Did Anything Wrong (qui donne son titre à l’exposition), et Stendhal Syndrome.

Avec ce nouveau travail, l’artiste innove en présentant quasi exclusivement des polyptiques qui sont presque tous des montages de rapprochements de formes ou figures de pathos. Elle rejoint ici le travail d’Aby Warburg, qui montait les images de l’Histoire de l’Art (mais pas seulement, voir ses images de golfeuses) pour montrer les résurgences de formes au cours des âges ; façon pour l’historien, et selon Georges Didi-Huberman, « d’interroger, au cœur même de leur histoire, la mémoire à l’œuvre dans les images de la culture » [1]. La différence étant que Nan Goldin, elle, le fait avec ses propres images, et non pas des images d’archive. Feuilletons cela, sans plus de commentaire, comme un Atlas :

Et puis (une histoire de drapés) :

Façon nouvelle chez l’artiste d’illustrer la survivance des figures de pathos à travers le temps — et jusqu’à nous —, comme autant de symptômes où se mêlent latences et crises, mémoire et désir, répétitions et différences : plaisir et terreur du Syndrome de Stendhal, pour reprendre une expression qui se trouve dans le communiqué de presse annonçant le titre du « diaporama » occupant le centre de l’exposition, Stendhal Syndrome.

Après nous être délecté de la beauté des pigments et couleurs des « tirages d’archive », nous sommes entrés dans le noir du pavillon diffusant le « diaporama » [2] annoncé par les communiqués de presse comme l’on serait entré dans le noir du temps. Las ! comme dans le cinématographe, la praticité commerciale et la facilité technique du numérique ont remplacé la transparence et les glacis de couleurs [3] des diapositives projetées de, par exemple, The Ballad of Sexual Dependency (1982-1995). Il en résulte une grande déception sensitive : les couleurs sont devenues acides, électriques — toujours un peu fluo. Nous avons donc à faire à un pseudo-diaporama. Et cela, le marché ne vous le dira bien sûr pas… Nous avons du coup boycotté le soi-disant premier film abstrait en 16 mm et super-8 de Nan Goldin titré You Never Did Anything Wrong. Un jour, peut-être, on le verra, dans nos pérégrinations autour du globe, dans le format le plus approprié à son origine argentique, et pour un rendu plastique maximum, soit en 16 mm…

Notes

[1Georges Didi-Huberman, L’image survivante — Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Minuit, coll. « Paradoxe ».

[2On est obligé de rappeler ici qu’un diaporama est censé être un dispositif tournant projetant successivement un ensemble de diapositives sur un grand écran, par transparence.

[3Glacis rendus possibles par les trois couches de couleur des pellicules Ektachrome, exemplairement.

Nan Goldin : You Never Did Anything Wrong, Gagosian West 21st Street, New York, 12 septembre – 19 octobre 2024.