dimanche 28 octobre 2018

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Monnaie et valeur

dans "La Monnaie vivante" (1970) de Pierre Klossowski

, Monika Marczuk

Le cadre historique allant du milieu du XIXe jusqu’au milieu du XXe siècle dans lequel Klossowski insère ses réflexions peut paraître restreint. Néanmoins, il garde encore aujourd’hui sa pertinence étant donné que le modèle économique en question — à savoir le capitalisme fondé sur la séparation marchande et la grande industrie — ne semble en rien perdre sa portée. Dans La Monnaie vivante l’auteur soulève la question de l’origine de la monnaie et celle de la valeur économique.

À la différence de la théorie de l’équilibre général formulée par Léon Walras au XIXe siècle, la position théorique maintenue par André Orléan et d’autres « économistes hétérodoxes » qu’on appelle ainsi en raison des distances qu’ils gardent à l’égard de l’orthodoxie walrasienne, aborde la question de la monnaie. La théorie de l’équilibre général qui domine encore aujourd’hui le discours économique la considère comme un simple moyen facilitant les échanges marchands. Ce que nous proposons dans ce texte n’est pas une analyse comparative des positions orthodoxe et hétérodoxe en économie, ni même un résumé de la conception de la monnaie présentée par Orléan dans Empire de la valeur. Nous ne souhaitons qu’introduire au débat actuel autour de la monnaie et de la valeur économique quelques idées qui semblent originales exposées dans l’opuscule de 1970 La Monnaie Vivante de Pierre Klossowski. L’approche de cet auteur paraît particulièrement intéressante en ce qu’elle est à la fois hétérodoxe à l’égard de la théorie walrasienne et concurrentielle, ou au moins différente, à l’égard de la conception d’Orléan. Il semble tout à fait possible que faire valoir cette vision originale pourrait contribuer à construire une pensée économique « ouverte ».

La monnaie dans la théorie de l’équilibre général n’a pas trouvé de développement. Son rôle a par conséquent été limité au médium facilitant les rapports marchands. C’est sur l’état d’équilibre économique comme une situation optimale que la théorie standard se focalise en premier lieu. La théorie de l’équilibre général semble considérablement simplifier, voire tout simplement évacuer, la question de la monnaie et de la valeur.

Conformément à cette théorie, la vraie valeur appartient aux biens réels et jamais à l’argent lui-même : les individus désirent et cherchent l’argent uniquement pour se procurer des biens concrets. Selon Orléan au contraire la monnaie loin d’être un simple moyen d’accéder aux biens est en réalité un but recherché. Elle possède donc sa propre valeur, indépendante des biens, de l’utilité ou du travail. Sa valeur ne dépend donc pas de quoi que ce soit de déterminé mais elle se présente comme autonome et souveraine, termes que l’auteur emploie pour la qualifier d’irrationnelle. Mais c’est l’affect commun qui donne à la monnaie sa puissance d’attraction. La différence entre la théorie d’Orléan et celle des économistes orthodoxes est que cette dernière est normative car elle décrit une situation souhaitée et non pas objective, telle qu’elle est : bien que les individus devraient chercher l’argent uniquement pour se procurer les biens, il n’empêche qu’en réalité ils cherchent l’argent pour l’argent. Pour expliquer cette logique, également appelée la « logique auto-référentielle de la monnaie », Orléan a recours à la théorie du mimétisme de René Girard.

La monnaie vivante
photographie Pierre Zucca

Ajoutons à cela, sans entrer dans les détails, qu’Orléan considère comme essentiel l’impact de la monnaie en ce qui concerne les rapports marchands mais aussi les rapports sociaux. La monnaie n’a pas seulement une fonction proprement économique, mais s’appuyant sur la confiance collective elle s’étend à la totalité d’un groupe en créant ainsi un lien social. Tant qu’il y a confiance partagée dans la monnaie, le lien social est préservé. La monnaie devient donc une sorte d’institution sociale qui dépasse largement le domaine étroit de l’économie marchande. Afin de donner corps à ces intuitions, Orléan sort délibérément du cadre de la science économique néo-classique qui ne permet aucunement de penser la monnaie dans sa complexité réelle – sociale et économique – et l’élargit à d’autres sciences sociales comme l’anthropologie, la sociologie, l’histoire ou la philosophie (« l’unidisciplinarité »).

Au regard de la position tenue par Orléan concernant la monnaie et la valeur économique, comment Pierre Klossowski envisage-t-il ses mêmes questions ? Quel est le point de vue à partir duquel l’auteur déploie sa vision de la monnaie et de la valeur économique ?

Le cadre historique allant du milieu du XIXe jusqu’au milieu du XXe siècle dans lequel Klossowski insère ses réflexions peut paraître restreint. Néanmoins il garde encore aujourd’hui sa pertinence étant donné que le modèle économique en question – à savoir le capitalisme fondé sur la séparation marchande et la grande industrie – ne semble en rien perdre sa portée. Dans La Monnaie vivante l’auteur soulève la question de l’origine de la monnaie et celle de la valeur économique. Il décrit une genèse de l’ascension extraordinaire de la monnaie à l’époque capitaliste et propose sa propre vision de la valeur. Présentons-les brièvement.

La réflexion de Klossowski commence par une critique du marxisme qui lui permet ensuite d’amorcer une vision alternative du capitalisme dans laquelle c’est la notion de l’affect et non celle de travail qui devient centrale. Selon Marx, l’économie est le fondement dont dépendent toutes les autres expressions de l’existence d’une société telles que la religion, la morale, l’art, les sciences, la culture etc. Elle joue le rôle d’infrastructure qui supporte – à l’instar d’une construction architecturale – le reste de l’édifice, c’est-à-dire la superstructure. Cette dernière, en raison de sa dépendance absolue de l’infrastructure, s’avère dépourvue d’autonomie, ce qui lui vaut par ailleurs d’être qualifiée comme « idéologie », c’est-à-dire une représentation contingente, privée de réalité concrète, ayant uniquement une forme spirituelle, théorique, abstraite. La superstructure n’est jamais une condition mais ce qui est conditionné ; c’est l’infrastructure qui conditionne la superstructure, c’est donc la base économique qui conditionne la manière de penser, les styles artistiques, les croyances communes, le progrès technique et scientifique etc. Klossowski s’oppose à cette théorie et avance l’idée selon laquelle l’économie – exactement comme le sont les sciences, la religion, la philosophie etc. – n’est qu’une des idéologies, une manifestation contingente parmi les autres de l’esprit humain. Il argumente ainsi : ce qui fonde la base matérielle de la vie aussi bien individuelle que collective ne peut être l’économie comprise comme les conditions matérielles de la vie. L’économie – notamment celle de Marx qui en dernier lieu ramène tout au travail – relève déjà de l’idéologie ; elle n’est jamais donnée comme telle mais apparaît toujours et inévitablement sous forme d’une théorie se voulant universelle, d’un système totalisant, d’un modèle général. Ce qui forme selon Klossowski la seule et unique infrastructure de toute existence humaine ce sont les affects (les pulsions, les émotions, les instincts…) car ils animent les corps, ils sont le moteur premier de tout, ils précèdent non seulement la notion de travail mais, qui plus est, l’acte même de travailler.

La monnaie vivante
photographie Pierre Zucca

Après avoir effectué la critique du marxisme, Klossowski s’adonne à l’analyse de la monnaie, telle qu’elle apparaît au sein de l’économie marchande, et vise à démontrer que son origine est profondément ancrée dans la vie affective.
Qu’est-ce donc qu’un affect ? Il n’est pas possible de définir l’affect positivement. Ce qui néanmoins le caractérise en premier lieu, c’est son caractère passif, sa passivité est fondamentale, il ne peut qu’être éprouvé, subi, ressenti. L’affect est l’inverse de l’action, par sa nature il est passif tandis que l’action est active. De même qu’il ne peut qu’être éprouvé passivement, l’action – l’essence même du travail – ne peut au contraire qu’être faite, entreprise et, exécutée ou non, elle exige toujours un effort. Par ailleurs, l’affect n’a aucune existence tangible, il ne produit rien, contrairement à l’action dont les résultats sont plus ou moins mesurables. L’affect désigne la face négative de l’action qui produisant des choses concrètes, réellement existantes, en constitue la face positive. Toutes les inventions humaines, dès plus banales (marteau, chaise, manteau, cigarette etc.) aux plus sophistiquées (religions, écriture, État, internet etc.) résultent, d’après Klossowski, de ce qui est chez l’humain proprement négatif. Elles prennent donc toutes leur source dans l’affect en tant qu’il précède et détermine tout. Klossowski fonde ainsi son raisonnement sur la base des affects et s’efforce de démontrer que la monnaie elle aussi reflète la vie affective. Néanmoins, parmi toutes les inventions et entre tous les biens réels, la monnaie en est une très particulière. La Monnaie vivante permet de le comprendre.

Comment peut-on définir la monnaie autrement que comme résultat de la vie pulsionnelle ? Pour y répondre il convient de rappeler la distinction qu’introduit Klossowski entre deux types d’objets fabricables selon les rapports qu’ils maintiennent face à la vie affective : simulacres et ustensiles. Tandis que ceux-ci contribuent à anesthésier, à calmer l’affectivité humaine, les simulacres sont destinés à la réveiller, à l’animer. Est ustensile chaque objet qui permet de diminuer ou de délivrer l’individu de l’effort qu’exige de lui l’effectuation d’un travail, par exemple : avec la tondeuse à gazon on coupe la pelouse de manière beaucoup plus efficace et commode qu’en utilisant une faux, voire sans outil du tout. Pour sa part, est simulacre chaque objet qui engendre le désir ou annonce une possibilité de jouir. L’exemple type d’un simulacre est pour Klossowski une œuvre d’art en raison qu’elle est supposée provoquer des émotions, émouvoir, stimuler la sensibilité de l’individu.

L’avantage d’adopter le point de vue des affects dans l’analyse économique est qu’il permet de voir clairement le statut ambivalent de la monnaie. Elle apparaît à la fois comme un ustensile et comme un simulacre ; tantôt elle est un bien nécessaire pour la survie, tantôt un bien luxueux qui, bien qu’inutile ici et maintenant en ce qui concerne la survie, exerce néanmoins une attirance irrésistible sur l’individu. La citation de Klossowski exprime bien cette ambivalence de la monnaie : « Nul ne songerait à confondre un ustensile avec un simulacre. À moins que ce ne soit qu’en tant que simulacre qu’un objet en est un d’usage nécessaire » (p. 11). En tant qu’ustensile, la monnaie permet de se procurer les biens afin de conserver et de maintenir la vie ; elle est alors appelée « la monnaie inerte ». Dans ce cas, son rôle se limite à être un signe vide de contenu (signe abstrait) qui renvoie à quelque chose d’autre qui aurait bel et bien un contenu (chose concrète). À l’inverse, la monnaie en tant que simulacre renvoie à elle-même car elle incarne la richesse qu’elle représente. Ainsi comprise, elle apparaît comme une finalité en soi et cesse d’être un simple moyen, en raison de quoi elle est par ailleurs qualifiée de « monnaie vivante ». La définition de la monnaie vivante est donnée par Klossowski lui-même : elle est « à la fois l’équivalent de la richesse et la richesse elle-même » (p. 77).

La monnaie vivante
photographie Pierre Zucca

C’est bien évidemment cette monnaie vivante qui intéresse particulièrement Klossowski. Néanmoins, la définition de ce qu’est la monnaie vivante ne nous indique pas encore de manière suffisante de quoi il s’agit. Pour le dire vite, selon Klossowski c’est le simulacre – ce qui réveille les affects, ce qui procure à l’individu une jouissance immédiate – qui est en mesure de devenir la monnaie vivante. Cependant comment comprendre après tout l’ascension de la monnaie inerte (numéraire abstrait) à laquelle nous assistons encore aujourd’hui et qui s’oppose au premier abord à la monnaie vivante (les émotions recherchées par les individus à travers de différents types de biens) ? Pourquoi un chiffre abstrait dépourvu de tout contenu l’a-t-il emporté sur tout autre bien qui saurait peut-être mieux que le chiffre répondre aux besoins et aux désirs de la vie affective ? C’est l’apparition du capitalisme et conjointement de la grande industrie, explique Klossowski, qui a conduit à une situation auparavant inconnue dans laquelle la monnaie inerte est devenue la forme correspondant le mieux aux besoins de la vie affective. Comment cela était-il possible ?

Pour expliquer pourquoi le numéraire abstrait et non pas un bien concret est devenu objet de désir à l’époque capitaliste, il convient d’introduire un dernier concept-clef dont se sert Klossowski pour esquisser sa vision de l’économie : le fantasme.

On peut distinguer entre la vie intérieure comprise comme un faisceau d’affects, d’instincts, d’émotions dont le mélange se trouve à l’origine de l’individu, et la vie extérieure, qui introduit et cherche constamment à préserver l’ordre dans les choses. La première Klossowski l’appelle « la vie pulsionnelle », l’autre « la vie institutionnelle ». La vie pulsionnelle étant par définition passive se trouve soumise aux règles que lui imposent la vie institutionnelle (loi, école, travail, famille, opinion publique, croyances communes etc.) dont le caractère n’est par ailleurs autre qu’idéologique pour parler comme Marx. Néanmoins, sur le fond de la vie pulsionnelle subsiste un noyau complètement sourd et insensible à la discipline institutionnelle. Le noyau en question c’est le fantasme. De même que l’affect, le fantasme n’existe pas positivement à l’instar des choses concrètes, il reste indéterminé, négatif. Mais contrairement à l’affect, le fantasme ne s’éprouve pas, il apparaît comme foncièrement inconnu, idiosyncrasique et inintelligible. Réaliser un fantasme, trouver son équivalent dans la vie réelle, conduirait nécessairement à l’abolition définitive de tout désir. Mais puisque le désir s’exerce toujours sur l’individu, cela veut dire que le fantasme n’est pas réalisé. Pour Klossowski le fantasme est ce qui n’existe pas positivement mais qui est pour autant le mobile originaire de tout ce qui anime les recherches.

Comment donc s’articulent ensemble le fantasme et la monnaie en tant que numéraire abstrait ? Cette articulation est tout à fait centrale dans le mécanisme de l’économie marchande. Suivons un exemple concret : pour accéder à une marchandise M, il faut qu’un individu dépense une somme d’argent S que fixe le marché : on échange la somme S, le signe abstrait, contre la marchandise M, le bien concret. Cette marchandise que l’individu vient de se procurer existe réellement contrairement à la somme d’argent qui n’a aucune valeur d’usage. Ajoutons à cela, que cet individu ne dispose que d’une somme d’argent finie et souvent bien limitée, alors il lui faudrait décider quelles marchandises lui sont indispensables en écartant toutes les autres d’une importance moindre ou même nulle. L’argent ne sert ici que comme moyen de se procurer des marchandises, alors il n’est qu’une monnaie inerte. Admettons maintenant que l’individu en question dispose d’une grande somme d’argent : il pourrait alors non seulement satisfaire à ses besoins premiers mais en outre concrétiser quelques caprices : se faire des massages, boire du champagne, passer une semaine sur une île exotique etc. Une fois que la subsistance ne pose plus de problèmes, la monnaie – entre les mains de l’individu – commence à obéir au fantasme. Mais puisque le fantasme n’a pas d’équivalent réel, la seule manière permettant à l’individu de s’en approcher est de le représenter sous forme de l’argent non-dépensé. Or, tandis que l’argent dépensé correspond toujours à quelque bien existant, l’argent non dépensé correspond au contraire à ce qui n’existe pas. Et puisque le fantasme est ce dont l’équivalent n’existe pas, alors le numéraire abstrait – étant un chiffre abstrait qui ne représente aucun bien concret – devient la demeure, le lieu propre, le simulacre du fantasme. Plus la somme d’argent dont dispose l’individu est grande, plus le prix de son fantasme augmente, et plus il vaut plus lui-même aux yeux des autres. À ce niveau, le numéraire abstrait cesse d’être la monnaie inerte et se transforme en une monnaie vivante qui est en même temps le signe de la richesse et la richesse elle-même. La capacité de la monnaie abstraite d’accueillir le fantasme est la raison qui explique l’importance qu’elle a gagnée dans l’économie de marché.

Pierre Klossowski

Demandons-nous qu’en est-il de la valeur ? Appartient-elle à la monnaie ou bien est-elle intrinsèque aux choses ou au travail ? Comme nous l’avons indiqué auparavant, la monnaie remplit une double fonction, en tant que moyen et en tant que fin en soi. La valeur économique – étroitement liée au prix – aura également un double caractère : d’un côté la valeur correspond à la capacité d’un bien d’anesthésier les affects (c’est-à-dire satisfaire les besoins), et de l’autre de les réveiller. Soulignons néanmoins que ni la monnaie ni la valeur ne sont dans la vision de Klossowski associées au travail ou à l’utilité. Elles sont liées à l’émotion éprouvée. Cependant, il ne peut y avoir de mesure objective permettant de déterminer le prix d’une émotion, de même qu’il est impossible – comme le montre Orléan – de déterminer en l’argent et de manière non arbitraire la valeur d’un travail ou d’un bien. En guise d’explication Klossowski propose un parallèle entre l’économie et le langage : il existe une relation analogue d’une part entre le prix d’une marchandise sur le marché et la valeur qu’elle vaut aux yeux d’un individu et entre les mots disponibles dans le dictionnaire et l’expérience vécue que ces mots doivent traduire. Il y a un écart aussi insurmontable entre le prix et la valeur dans le domaine économique qu’entre les mots et les expériences réelles dans le domaine du langage. Cet écart ne peut disparaître.

La Monnaie vivante réserve encore beaucoup d’idées prometteuses et potentiellement utiles dans les réflexions concernant non seulement l’économie mais aussi la technique ou l’esthétique. Dans ce texte, je voulais aborder très brièvement quelques idées concernant la monnaie et la valeur économique, sans bien évidemment prétendre à les épuiser. Il semble que la conception hétérodoxe d’Orléan et celle proposée par Klossowski ont au moins un point commun : toutes les deux tentent à envisager la réalité économique par le biais des affects. On peut donc chercher à les faire dialoguer ensemble afin qu’elles s’enrichissent mutuellement. Pour finir, il vaut peut-être la peine de souligner une chose qui paraît intéressante : les deux auteurs en analysant le phénomène monétaire se penchent sur la question du lien social, mais tandis que pour Orléan la monnaie crée ce lien et donne un cadre plus ou moins stable à la vie sociale, pour Klossowski au contraire elle en constitue un danger qui le menace en permanence.

Voir en ligne : www.monikamarczuk.com

On retrouve les textes sur l’art de Monika Marczuk ici : www.monikamarczuk.com