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Smaris Elaphus
Making a Picture for Women
Gloria Karayel
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Qu’est-ce qu’une image pour les femmes ? Est-ce une image faite pour les femmes ? Est-elle conçue pour les représenter ? Pour les montrer sous une certaine lumière ? Ou à travers un certain regard ? Y a-t-il des images pour les hommes aussi ?
J’avoue, la première fois que j’ai découvert Picture for Women de Jeff Wall, j’ai été frappée plus par son titre que par la photo elle-même. Pourtant, chacun le sait, sa mise en scène est un véritable chef-d’œuvre sur l’artiste en train de créer et sur sa relation avec le public en train de regarder l’œuvre. Une deuxième relation est aussi représentée : celle entre l’homme-artiste et la femme-modèle, archétypes incontournables dans l’art comme dans la vie, indissolublement unis par le lien physique du déclencheur et par celui — métaphorique — du double regard dans l’objectif et dans le miroir.
Mais ce titre ? J’avoue m’être interrogée sur le sens de ces mots presque plus que sur la complexité des trajectoires des regards croisés entre le photographe, le modèle et le regardeur. En effet, comment ce jeu de reflet capte mon regard à moi-spectatrice, doublé tant par l’objectif de la chambre au centre de l’image que par l’écho du titre qui résonne dans ma tête ? Y a-t-il là une prise de position ? Une critique ? Un exemple ? Une provocation ?
Comme tout art, la photographie est misogyne. Les femmes y sont sous-représentées, mais leur corps est systématiquement surexposé. Je dis bien « leur corps », pas elles-mêmes. Mais l’art est aussi le lieu d’expression le plus parfait des liens sociaux et des rapports de pouvoir et c’est là, justement, où l’on peut s’essayer à les comprendre et — peut-être — à s’en émanciper.
Jeff Wall montre l’espace et le temps de la création de son œuvre : c’est le moment où l’artiste (un homme, donc) déclenche l’obturateur de sa chambre dirigée sur son modèle, une femme. Dans quel sens cette image qui en sort et que je regarde, ici et maintenant, est-elle « pour les femmes » ? Comme cette photographie s’adresse à moi, femme ? Pas de doutes, c’est dans la cuisine de la création qu’il faut aller pour le savoir. Et c’est en mettant à l’œuvre mon propre regard des deux côtés de l’objectif que je peux saisir le processus créatif qui fabrique le regard porté sur le (corps) féminin.
Je construis donc ma propre mise en scène en prenant tour à tour la place de l’artiste et du modèle, du sujet qui fait l’action et du sujet regardé dans la photo. Je deviens œil, main, matériau, outil. Et je découvre que montrer les coulisses, c’est dévoiler l’envers du décor comme une tentative un peu insolente de revirement politique. Ce corps photographié fait la photo autant que la main qui pousse le déclencheur. Ce corps féminin qu’on traite d’objet n’est pas passif, mais bel et bien dans la fabrication de l’image. Cette femme-là qu’on regarde à satiété est le sujet de la photo.
Les coulisses de la création sont un terrain d’exploration, de travail et de liberté. En ce sens, fabriquer ma photographie pour moi-femme, c’est un acte politique. C’est faire de la résistance au regard conventionnel, exister au-delà de l’image attendue. C’est aussi se re-approprier un corps assigné à résidence du point de vue dominant.
Si en tant que modèle je n’ai pas de droits, c’est en tant qu’artiste que je vais les prendre.
MAKING OF Making a Picture for Women, Gloria Karayel
Voir en ligne : https://www.gloriakarayel.com/




