lundi 30 avril 2018

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Mai 1968, un évènement en deux mouvements 1/2

, Bernard Perrine et Hervé Bernard

A travers cette retranscription des évènements de mai et juin 1968, Bernard PERRINE nous donne à voir et à lire, en creux, sa conception du journalisme. Définition construite en partie autour des ’’Picture essay’’ de Life et donc d’un travail au long court.

Contrairement à ce qui est trop souvent affirmé, les "30 glorieuses" ne le furent pas pour tout le monde. Durant les années 1960, elles furent marquées par une "fronde ouvrière" quasi permanente. Les grandes manifestations du 17 mai du 13 décembre 1967 pour défendre la Sécu et contrer les ordonnances, comme la grève de janvier 1968 à Caen avec les premières barricades sont l’illustration de ces "premières flammèches" dont parle L’Humanité.

Manifestation du 17 mai 1967, diptyque ©Bernard Perrine

Malgré ces mouvements sociaux et les mobilisations contre la guerre américaine au Vietnam du début de l’année 1968, le milieu étudiant était décrit comme donnant l’impression d’être calme à côté des mouvements de révolte et des répressions qui éclataient sur toute la planète, au rythme des éruptions solaires : Madrid, Rome, Tokyo, Varsovie, Berlin, Mexico...

Paris juin 1968. Affiche faisant référence aux vœux du général de Gaule prononcés le 31 décembre 1967. ©Bernard Perrine

Certains avançaient que Cuba ou surtout le Vietnam "maintenaient l’action et l’imaginaire". Pourtant ce sont bien les prises de position contre la guerre au Vietnam qui seront aux origines. Le signal viendra de Nanterre et son mouvement du 22 mars ("manifeste des 142"), conséquence des manifestations du 20 mars contre la guerre du Vietnam et de l’arrestation des camarades des "comités Vietnam de base (CVB)".

Daniel Cohn-Bendit dans les défilés du 1er mai, près du cirque d’hiver à Paris ©Bernard Perrine

Le samedi 23 mars la "Journée pour le Vietnam", en présence du ministre de la culture du Viêtnam du nord, réunira à la Porte de Versailles à Paris 6000 personnes venues entendre Jean-Paul Sartre, Simone Beauvoir, Louis Aragon, Elsa Triolet, Joseph Kessel,Michel Piccoli, Jean Vilar, Arthur Adamov, Laurent Schwartz ou Pierre Vidal-Naquet

La fermeture de Nanterre conduira ses étudiants vers la Sorbonne le 3 mai et le Groupe Occident, en provenance d’Assas, avec Alain Madelin à sa tête se mettra également en marche vers la cour de la Sorbonne pour y déloger "les bolchos". Comme le rappelle Nicolas Lebourg, historien, spécialiste de l’extrême gauche : "Sans Occident", il n’y aurait pas eu la nuit de violence du 3 mai, et mai 68 n’aurait peut-être pas eu lieu.

3 mai 1968, matraquage rue St Jacques à Paris ©Bernard Perrine

J’ajouterai que sans une météo très favorable et sans le transistor - que le gouvernement a censuré à partir du 23 mai en interdisant les voitures relais "sur zone" -, mai 68 n’aurait pas été ou aurait été de façon différente.

3 mai 1968, rue Saint Jacques, un peloton arrive en renfort pour bloquer le quartier St Michel ©Bernard Perrine

Je me souviens de cette première journée, comme si c’était hier. Le transistor m’extirpa d’une séance de tirages photos. Je sautais sur mes "zincs" pour rejoindre un quartier latin déjà sérieusement ceinturé par la police, ses cars et ses camions équipés d’un canon à eau et très vite ses manifestations et ses exactions.

11 mai 1968, conférence à la Sorbonne avec Alain Geismar, Jacques Sauvageot, Daniel Cohn-Bendit et Michel Récanati représentant des CAL. © Bernard Perrine

En effet, en 1967, après avoir terminé mes études universitaires, je venais de décider d’orienter ma vie vers la photographie que je pratiquais déjà depuis moins d’une dizaine d’années. Non pas pour traquer le quotidien avec pour ambition le scoop mais plutôt pour explorer des sujets en profondeur avec pour modèle les "picture essay" du magazine américain Life Magazine. C’est dans cet esprit que j’abordais Mai 68, tout en sachant que 50 ans après tout paraît plus simple et évident.

On est dans l’histoire, maintenant les personnes et les historiens ont de plus en plus tendance à relire ces évènements à travers leurs sentiments personnels sur les acquis des cinq décennies alors que nombre de protagonistes sont encore de ce monde. Et les différences sont grandes. En ces temps, les slogans disaient "Nous somme tous des… " , aujourd’hui, ils proclament "Je suis… ".

3 mai 1968, manifestants sur le boulmich ©Bernard Perrine

Le 3 mai, les ordres et les contre-ordres donnés, volontairement ou non, selon que l’on croit ou pas à une manipulation des étudiants et des lycéens pratiquée si souvent depuis, attisèrent un feu prompt à s’embraser. D’un côté les étudiants – et les jeunes et moins jeunes ralliés à leur cause – commencèrent à manifester, à la fois contre les groupuscules d’extrême droite et contre la police qui venait d’embarquer leurs camarades évacués de la Sorbonne et de fermer cette dernière avant que Georges Pompidou ordonne sa réouverture quelques jours plus tard à son retour d’Afghanistan.

19 mai 1968, les cars de CRS protègent l’Assemblée Nationale ©Bernard Perrine

De l’autre les policiers confinés dans des cars qui n’attendaient qu’un ordre pour fondre sur tout ce qui bougeait. Ce sont ces scènes que, comme de nombreux photographes, j’ai vu et enregistré. Rue Saint Jacques, les escadrons ont matraqué des jeunes mais aussi n’importe quel passant à portée de matraque, voire un couple de vieillards suffoquant à cause des vapeurs des gaz lacrymogènes tirés dans leur direction. Lorsque des jeunes poursuivis dans les cages d’escalier réussissaient à se réfugier chez des particuliers qui ouvraient leur porte, les CRS visaient les fenêtres de leur appartement. Amplifiées par les radios ces manifestations attiraient de plus de jeunes que les forces de l’ordre s’efforcaient de refouler vers la Place Saint Michel et la Seine. Si les policiers sont surpris par cet afflux de manifestants qui occupent le pavé parisien et les gestes de violence, les manifestants sont exaspérés par les arrestations et les exactions, les tabassages à coup de matraque et de coups de pied. Le premier pavé fuse, il brise la vitre d’un fourgon de police et blesse un policier à la tête.

Fichage discret des manifestants ©Bernard Perrine

De la cour de la Sorbonne au quartier latin, l’imagination libère les slogans et le talent créateur des étudiants des beaux-arts : “Libérez nos camarades”, “Halte à la répression”, “À bas l’état policier” et surtout le fameux slogan rythmé “Ce n’est qu’un début, continuons le combat…” , “Il est interdit d’interdire…” “CRS SS” tandis que pour la première fois, les Trotskistes de la FER (Fédération des étudiants révolutionnaires) évoquent l’alliance avec la classe ouvrière.

13 mai 1968, la manifestation unitaire ouvriers-étudiants a réuni plus d’un million de personnes © Bernard Perrine

On ne soulignera jamais assez le rôle fondamental de ces organisations politiques étudiantes (les groupuscules), bien souvent en désaccord idéologique entre-elles mais qui ont diffusé ces mots d’ordres, les tracts, forgé les analyses nourrissant les AG, assuré avec plus ou moins d’efficacité, selon les organisations, les services d’ordre ou l’entretien des locaux. Et aussi, le rôle concomitant des syndicats UNEF et SNESup (proche du PCF) dans l’organisation des manifestations unitaires ou pas. Du côté des forces de l’ordre, il faut citer cette lettre un peu tardive (en date du 29 mai) du préfet Grimaud à l’ensemble des personnels de police : « Je sais aussi, et vous le savez avec moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter. Passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise. »

13 mai 1968, un ancien parachutiste soutient la manifestation © Bernard Perrine

Il faut dire que, plus que les images censurées que montrait une télévision encore embryonnaire, les photographies diffusées dans la presse quotidienne et les magazines, rehaussées par les nombreux témoignages et blessés, donnaient une image si négative de la répression policière qu’elle entraîna un soulèvement populaire. Parallèlement à la grève générale, des manifestations ouvriers-enseignants-étudiants se déroulèrent le 13 mai 1968 dans toute la France. À Paris, elle rassembla plus d’un million de personnes entre la gare de l’Est et Denfert Rochereau et fut certainement la plus importante depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Elle bénéficia d’une belle journée ensoleillée, se déroula dans une naïve euphorie et provoqua le plus bel embouteillage jamais vu, à tel point que le lendemain matin il n’était pas rare de trouver des voitures abandonnées au milieu de la chaussée.

22 mai 1968, la grève des éboueurs dans le quartier des halles. ©Bernard Perrine

Inversement, à la suite d’une prise d’antenne de l’ORTF, la diffusion des barricades de voitures brulées barrant à intervalles réguliers la rue Gay Lussac le 11 mai au matin donnait une sorte de vision de guerre civile qui fit basculer les opinions dans une province que l’on n’appelait pas encore "territoire". Avant, la "révolution" estudiantine avait une image "bon enfant". Dans la région de Cavaillon les agriculteurs disaient « ils n’auraient pas pu attendre la fin de la récolte du melon pour faire leur révolution ! » Par contre, étant amené à faire un reportage dans le sud-est de la France après les diffusions des voitures incendiées, je pus mesurer l’impact sur l’opinion "on ne brûle pas les voitures" …

14 mai 1968, les cars de CRS protègent la maison de la radio © Bernard Perrine

Je ne referais pas ici la chronologie des évènements bien que la plupart de ces compilations, sur internet ou ailleurs, soient souvent incomplètes, inexactes ou partisanes. Mais aussi parce que durant ces "évènements", comme on les appelait il y a quelques décennies, j’ai assuré quelques reportages à Paris et en province et que contrairement à beaucoup de photographes je n’étais pas seulement attiré par le son des fusils lanceurs de grenades, la courbure des matraques, ni par l’odeur des gaz lacrymogènes.

En effet, pour couvrir un événement il ne faut pas chercher que le spectaculaire ou le scoop. Mai 68 c’est aussi le quotidien des habitants, en l’occurrence Paris, avec tous les aléas liés à une situation bloquée et aussi l’entrée en lice des entités politiques et syndicales. N’oublions pas que Mai 68, c’est avant tout la plus grande grève depuis la fin de la deuxième guerre mondiale avec 10 millions de chômeurs. Elle débuta le 14 mai avec l’occupation de l’usine Sud Aviation située près de Nantes, suscita la chienlit gaullienne et déboucha sur les "accords" - ou pour certains "les constats" - de Grenelle le 27 mai. Avec une augmentation du Smig horaire de 35% (il équivalait à cette époque à environ 2,5 €) et une promesse de réduction du temps de travail. Jugés insuffisants par la base, ils déclencheront à l’appel de la CGT, la manifestation du 29 mai qui réunira 800 000 personnes tandis que le général de Gaulle rencontrait le général Massu à Baden-Baden et que Pierre Mendès France, porté par la grande manifestation de Charléty, organisée par l’UNEF avec le soutien du PSU, annonçait également son intention de former "un gouvernement de gestion".

La parole se libère, discussion à l’issue de la manifestation du 13 mai, place Denfert Rochereau. ©Bernard Perrine

Mai 68, pour moi, c’est aussi une attitude qui n’apparaît pratiquement pas car elle est difficile à montrer et à photographier : c’est le retour d’un certain dialogue et de la parole. Je revois encore le boulmich, privé de toute circulation automobile, accaparé par des petits groupes discutant soit âprement, arguments contre arguments ou sereinement, surtout pour les plus âgés qui essayaient de comprendre. Les slogans ne recommandaient-ils pas : Parlez à vos voisins. Un homme n’est pas stupide ou intelligent, il est libre ou il ne l’est pas…

13 mai 1968, échanges entre un syndicaliste et un étudiant © Bernard Perrine

Manipulation ou pas, la jeunesse venait de faire sauter une soupape, de fissurer cette chape de plomb instaurée plutôt plus que moins consciemment par cette société conservatrice très fermée issue du gaullisme et de la résistance. C’est ce besoin de changement qui s’exprimait à travers ces discussions, hors des barrières sociales, cet air de mai que l’on retrouvait également lors des soirées dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. La philosophie sartrienne y était à son apogée, soutenue par des intellectuels et orchestrée par des leaders professionnels de la parole et de la dialectique. Des soirées qui se terminaient souvent très tard et qui conduisaient les étudiants à terminer leur nuit dans le grand amphi.

25 mai 1968, l’armée prend le relais de la RATP ©Bernard Perrine

Depuis le début de la grève, Paris se paralyse doucement. L’essence commence à se faire rare, les transports aussi ; les ordures encombrent les rues, les lycées sont occupés par les CAL, petit à petit, c’est tout le service public qui est en grève. Les bicyclettes et les moyens de locomotions hétéroclites reprennent du service tandis que les camions militaires tentent de remplacer métro et bus.

25 mai 1968, tous les moyens deviennent bons pour circuler ©Bernard Perrine.

Pas question de grève pour l’appareil de l’État mais la peur des évènements avait engendré leur vacuité. Comme le confirmera plus tard Michel Jobert, la haute fonction publique avait déserté le ministère. « Il y a eu quelques heures où le pouvoir a hésité sur une feuille de roseau, en quelque sorte. Mettez-vous à la place d’un homme comme le Premier Ministre (Georges Pompidou) si le général n’était pas rentré. Moi, je crois que si le général avait voulu rentrer plus tard, il n’aurait pas pu le faire parce que le gouvernement aurait disparu. » Une assertion confortée par Alain Krivine en juillet 1968 lorsqu’il déclare : « Il y a eu dix jours en mai 68 où il n’y avait plus d’État, plus de pouvoir, plus rien. De Gaulle est parti voir Massu. Quand on passait devant le Parlement, il n’y avait que trois flics en képi pour le garder, mais on ne voulait pas le prendre, tout le monde s’en foutait. »

27 mai 1968, Pierre Mendès-France à la manifestation de Charléty ©Bernard Perrine
29 mai 1968, le Comité central du PCF en tête du cortège (à droite Jacques Duclos et Jeannette Vermeesch). ©Bernard Perrine

Le 29 mai, la manifestation devait se diriger vers l’Élysée, elle s’arrêtera avant. Comme l’annonçait en gros titre France-Soir : “De Gaulle va parler”. À 16h 30, le lendemain, il balaiera toutes velléités de gouvernement en proclamant la dissolution de l’Assemblée nationale et l’organisation de prochaines élections législatives. Le SAC organisera la grande manifestation des Champs Élysées et l’essence sera de retour dans les pompes pour le week-end de Pentecôte.

29 mai 1968, de Gaulle va s’assurer du soutien du général Massu avant de rentrer à Colombey. ©Bernard Perrine.

Les évènements du 29 mai au mois de juillet 1968 seront présentés dans le numéro 82 de TK-21 LaRevue.