mardi 29 janvier 2019

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Les temps de l’Avent chez Alexander Kluge

, Herbert Holl et Kza Han 한경자

Un beau jour, Alexander Kluge s’est promis de veiller sur la grammaire crevassée des « horizons ailés » du futur antérieur, avec tous ses modes distendus entre indicatif et optatif.

Aussi aura-t-il conté par milliers des histoires d’almanach « sans calendrier », où des calendriers arpentent pourtant toutes zones temporelles. Ces calendriers de l’Avent évoquent les histoires qui permettent de faire patienter les enfants jusqu’à l’avènement de Noël, son « évent », qui de chaque attente fait événement, quand s’ouvrent les portes en porte-à-porte avec une autre vie. D’où l’évidence d’une Avent dont Kluge thématisa un jour la provenance – « Advent heißt Ankunft » / « Avent, c’est-dire Arrivée », écrit-il dans Tür an Tür mit einem anderen Leben, Porte à porte avec une autre vie – trois cent cinquante nouvelles histoires, telles autant de sondes. Dès lors se creuse jour contre jour la pure énigme de la date. Par trois fois, les quatre semaines de l’Avent se lovent dans les mois de novembre et décembre sans s’identifier à eux : Description de bataille (Chronique des sentiments I, p. 485-763, 2016), Décembre paru en 2012, avec trente-neuf histoires d’Alexander Kluge et trente-neuf images de Gerhard Richter, « Le Tournant de décembre 1941 », chapitre 4 de Tür an Tür mit einem anderen Leben, Porte à porte avec une autre vie (2006, non traduit en français). Mais dès les Cours de vie de 1962, les quatre semaines de l’Avent composent avec leur telos officiel, la « sainte nuit » du 24 au 25 décembre », Heiligabend, le contrepoint du Carnaval transgressif.

Agonie de la fête

Dans le « Cours de vie » éponyme (Chronique des sentiments II, p. 904-932), Manfred Schmidt, cadre supérieur fiable, mobile, compréhensif, n’est pour rien en nulle chose, mais sait éviter toute chose : la faillite de la compagnie qui l’employait, la prise de pouvoir des nazis en 1933, le déclenchement de la guerre en 1939. Ahistorique, ne poursuivant aucun but, Manfred Schmidt se perçoit comme invulnérable, contrairement aux actants de Verdun ou de Stalingrad, eux qui s’étaient « cramponnés à une visée déterminée ». Cette pure persona, qui refuse de renoncer aux sacrifices tout en ressentant qu’ils l’appauvrissent, a également sacrifié les veilles de Noël qu’il fêtait naguère avec des amis, et traverse à présent en solitaire la ville allemande des années cinquante, figée dans son « Heiliger Abend » fétichisé. Le temps de la fête transgressive, mémorielle, criminelle, le Carnaval dont il est le prince, se perfore par trois fois chez Manfred Schmidt – par le suicide d’une barmaid, l’agonie d’une amie, l’extinction de la ville au soir même de la Nativité. Un carnaval en enceinte de confinement, se rétrécit d’ores et déjà en pures citations des fêtes révolues, Fest, à comparaître. Sise dans l’enceinte de la forteresse Europa, la forteresse Fest lui impose de s’ajuster au glissement progressif de la mort urbaine, pris qu’il est en input, output dans « la mâchoire du TEMPS qui ne cesse d’être tué, de tuer ». Ce soir-là, il « peut observer comment les rues meurent ». Telle une parodie de l’errance de la Sainte Famille jusqu’au havre de l’étable de Bethleem que commémore le rite de la Herbergsuche – une figurine de l’enfant Jésus enveloppée dans un linge, transportée de pièce en pièce, de maison en maison durant tout l’Avent – il répète vainement sa « quête de gîte », de restaurant fermé à restaurant en train de fermer, contraint de quitter l’Arche dans la ville morte, de célébrer « la veille de Noël en photographiant le cadavre de la ville », en une scansion satirique du champ de la mort. Le changement d’état de ses sentiments lorsqu’une amie inespérée vient le voir, le libérant de l’angoisse des jours de fête morts d’après l’Avent – « un miracle nous est né » – s’abolit à peine annoncé, « il perd l’enfant ». Manfred Schmidt se dissoudra dans un temps glaciaire, sans rien connaître des rythmes corporels, sensoriels et affectifs, ses yeux de vivant, congelés (« Augen des Lebendigen, tiefgekühlt », Dietmar Voss).

Faut-il prendre à la lettre la Légende Dorée de Jacques de Voragine ? « L’Avent du Seigneur est renfermé dans quatre semaines pour marquer les quatre sortes d’avènements de Jésus-Christ, savoir : en la chair, en l’esprit, en la mort et au jugement. […] Enfin dès qu’arriva la plénitude du temps, vint celui qui devait nous délivrer du temps. » Quelles sont les disparitions, les apparitions des temps, chez Alexander Kluge au cours de ses décennies de vies à venir ?

Retrait du temps de l’Avent

« Dans la précipitation de l’automne 1941 », le haut commandement de l’armée de terre avait décidé de transférer par avion sur le front de Crimée un groupe d’universitaires allemands – archéologues, démographes, philosophes, spécialistes des Goths – afin d’y étudier les vestiges du peuplement grec, de rechercher les traces de l’empire ostrogoth. Sur une suggestion de Heiner Müller, Kluge leur adjoint en un périple imaginal, du 4 décembre à la veille de Noël 1941, dans le premier élan de l’Avent, le professeur Martin Heidegger (Chronique I, p. 379-402). Selon une chrono-topologie bouleversée du Ernstfall schmittien, le « cas des cas » des semaines de l’Avent amène Heidegger au cœur de la 11e armée qui achève d’occuper la Crimée, de Fribourg à Simferopol. Il approche le sinistre groupe d’extermination, l’Einsatzgruppe D d’Otto Ohlendorf, avec lequel Heidegger entre en connivence, jusqu’à assister à l’ « installation » experte d’une exécution collective. Au cours de ces semaines, que le philosophe passa en fait à Fribourg « sous une mince couche de cas des cas », Kluge lui donne de combler à Simferopol, en une vision miraculeuse, une attente qui l’exposera à la survenue d’Avent, lui pour qui penser signifie « savoir attendre, fût-ce une vie entière ». Survient le moment fatidique de la bifurcation entre sa complicité avec Ohlendorf et l’avènement, Ankunft, en même temps destinal et aléatoire, d’une enfant à ses yeux indécidablement grecque, juive, tzigane, sur le point d’être amenée sur le lieu d’exécution. Une main de femme inconnue place littéralement « quelque chose de vivant », une main, dans la main de Heidegger qui se referme aussitôt en Avent de toute pensée, ultime « veilleuse solitaire ». Avec son fidèle caporal, Heidegger veillera au chevet de cette Mignon goethéenne, ou Iphigénie en Tauride sacrificielle, alors qu’elle est atteinte d’une énigmatique maladie, « une sorte de gale ». Ce « Lebewesen », cette vivance sera alors « une proie qui n’est pas une proie et dont tout le site est la cache » (Pascal Quignard). Conquis par « son souci, sa proie, son butin » (François Meyronnis), voué à la Chose, Heidegger en vient à « modifier de fond en comble l’expression “cours de vie” », ce Lebenslauf devenu par la vertu de celle qu’il nomma Phrygé, rare fille d’Herakles, l’habitacle de tout vivant, voire de toute chose. Pour « Heidegger, ce païen » (Chronique I, p. 401), l’Avent germanique ritualisé se fluidifie en « localité de la destinerrance », « destinerrance de la localité », selon le chiasme de son cours de 1943 sur L’Ister de Hölderlin.

Tel Saint Jean à Patmos, le philosophe, pris dans un tourbillon gravitationnel aussi héraclitéen qu’apocalyptique, pensait avoir trouvé à Simferopol et dans la Balka son site événementiel pour s’assurer de la Crimée tout entière et des fragments d’Héraclite qu’il a retrouvés et dérobés : « Je suis le seul à vouloir rester ici. » Mais c’est dans sa « cellule de savant » qu’entrent en collision « L’AVÈNEMENT DU CAS DES CAS », « ANKUNFT DES ERNSTFALLS » en août 1914 lors du déclenchement de la première guerre Mondiale – dès lors, les humains amoindris se seraient « égarés en terre étrangère » – et les lumières de l’Avent « façon Europe de l’Ouest » dans la Crimée de décembre 1941 : étrangères à Heidegger, « les NUITS de Noël » sont arraisonnées par Simferopol (Chronique I). « Exproprié » de sa protégée ou proie, Beute, happée par un mortel transport, Heidegger de Kluge exerce à travers le fragment 5 d’Héraclite une incongrue critique des idoles chrétiennes, quand « ça noélise », « es weihnachtet », selon le néologisme jadis inventé par le poète Theodor Storm : « Et ils font des prières à ces statues comme quelqu’un qui parlerait à des maisons, ne connaissant en rien ce que sont les dieux et les héros. » C’est dans le carré illuminé de quatre « lumières » Hindenburg, Hindenburglichter, cet éclairage de détresse datant de la première guerre Mondiale, au défi des quatre bougies rouges ou blanches sur les couronnes proliférantes de l’Avent, qu’il médite le fragment 62 d’Héraclite : « Immortels mortels / Mortels Immortels /Vivant la mort des autres / Morts de la vie des autres. » (Chronique I, p. 400). Les troupes soviétiques débarquent sur la côte orientale de Crimée, le vent souffle à présent d’Odessa, et le « sentiment d’Avent » aimanté par l’échéance de la Sainte Nuit, qui arrive à force de ne pas arriver, convertit pour les compagnons de Heidegger l’attente eschatologique ordinaire de la Nativité en une pure disparition du temps. Ainsi s’entrechoquent au futur antérieur Kluge et Voragine : « Or une fois délivrés du temps, nous arriverons à cette éternité où le temps aura disparu » (La Légende dorée). Porte à porte avec l’Avent, « pressé de toutes parts », Heidegger « REFUSA DE CAPITULER » (Chronique I, p. 402). Mais sans effet, « wirkungslos », sans sa Phrygé, sa Lebewesen, ni ses tablettes vivifiantes d’Héraclite. Que sera-t-il resté de cet autre Advent en gestation, le kairós qui nous donnerait d’expérimenter et de capter « en un souffle les signaux lointains […] », comme l’écrivit Martin Heidegger à Karl Jaspers le 8 avril 1950 ?

Voltes de décembre

Le privilège accordé par Kluge au mois de décembre suggère derechef que d’autres « Avent » ne sont pas étrangères aux calendriers, tout « conservateurs » qu’ils soient – « Kalender sind konservativ » (Dezember). Le « dix » que recèle toujours ce douzième mois de notre calendrier grégorien ne manque pas de rappeler que « personne n’osa changer le nom du mois qui marquait la fin d’année » (Décembre, p. 103). En 153 av. J.-C., on avança son début de Mars guerrier à Janvier bifrons – or toucher au dernier jour de l’an est hautement périlleux, selon Bitov, le moine temporel inventé par Kluge. Bien plus tard, les feux saturniens de la Saint-Jean au solstice d’été se transmuèrent en millions de lumières christiques au solstice d’hiver, au plus fort de l’ « instemps », Jetztzeit, d’Avent. Décembre n’aura garde de l’oublier : le « corset temporel » du calendrier révolutionnaire français, cette forme extrême d’inégalité (Décembre, p. 103) avait un temps effacé du temps calendaire le Nouvel An liturgique de l’Avent, ses fêtes de la Nativité, de la Saint Étienne et de la Saint Sylvestre, submergées par les deux fois trois décades de frimaire et de nivôse. Mais par deux fois, le nom de « Décembre » fait jouer chez Kluge les quatre modalités entrelacées d’effectivité, de nécessité, de contingence et de possibilité. Décembre se sature de voltes et sauts temporels entre le 29 décembre 21 999 av. J.-C. et le 31 décembre 2009 ap. J.-C., en journées toujours titrées de leurs dates, multipliant « l’analogie de l’anneau anniversaire » (Jacques Derrida, Schibboleth), mais dans l’indifférence de la date du jour à l’année de l’événement qu’elle remarque.

Sous le signe d’une contemporanéité blochienne du non-contemporain, un quadruple 10 décembre en 1932, 1941, 1944, 2009, replonge Athènes dans la crise financière permanente à chaque fois renouvelée en cet Avent qui « dans le rite orthodoxe revêt une moindre importance qu’en Europe du Nord ». En 2006, « Le tournant de 1941 » aura figuré l’incoercible volte de décembre, à travers ses trente textes collectés par Kluge en autant de journées à la datation moins profuse que dans Décembre, mais s’inscrivant plusieurs fois en lui au nom des possibilités de montage ouvert d’un temps « poreux comme une éponge ». Hic et nunc vont fatalement se recouvrir le point du calendrier et la volte du monde.

« Le tournant de 1941 » fait résonner les tons fondamentaux d’une guerre d’ores et déjà perdue par les nazis, au plus tard le 11 décembre, jour où l’Allemagne déclara la guerre aux États Unis – Zeitgeschichte, l’histoire contemporaine faite de confusions et d’indéterminations, de « rasance et de rareté ». L’exergue de ce chapitre résonne « porte à porte » avec ce que les historiens appellent « le grand tournant de 1942 ». En l’omniprésence d’une Zeitgeschichte d’ores et déjà pressurée par un retrait généralisé qui fait des semaines d’espérance de l’Avent une détresse temporelle masquée par des points d’inflexion locaux, Wenden. Histoire et entêtement bifurquent irrémédiablement en cette Avent entravée :

Un mois surchargé d’histoire de ce temps. Pas plus de 19 jours ouvrables. Nul ne peut changer de sensations aussi rapidement que s’accroît la pression temporelle. Il ne reste pas même assez de temps pour le crime irréversible. (Tür an Tür mit einem anderen Leben, p. 145)

En ce mois des grands manques de clarté, criminalité et anti-criminalité vont exercer l’une sur l’autre une insolite attraction réciproque. Mais le crime même, ce sera la décision d’exterminer les juifs, reportée « à court terme » de six semaines, du 8 décembre au 20 janvier 1942, jour historique funeste de la conférence de Wannsee. Ainsi se perdra la pression temporelle qui selon l’ « historien et biologiste darwiniste Horst Bœcker » aurait modifié à coup sûr le déroulement de la conférence en obturant l’horizon des « buts lointains » ce deuxième jour de la deuxième semaine de l’Avent. La perspective d’une paix séparée avec les États-Unis aurait pu alors se traduire par un regain d’espérance. Ce Bœcker de Kluge, qui travaillerait à une « histoire des espèces du mal », en quête de la seule et unique détermination qui conduit au désastre alors que se dispersent toutes les autres possibilités : « les projets émanant du Mal ne prospèrent pas tant que des horizons d’espérance restent ouverts ».

Voici qu’en ce même 8 décembre 1941, en contiguïté avec l’histoire « Report à court terme », dans une villa du Sauerland, deux « national-socialistes conservateurs », dont l’un ressemble fort à Carl Schmitt innommé, débattent des possibilités « évolutionnistes » que le Mal, encore handicapé par rapport au Bien puisqu’il ne rencontre pas d’échos multiples parmi les humains, prenne enfin le pas sur lui. Qu’adviendrait-il si la liberté et le Bien, ces Aggregatzustände, états agrégés gorgés de vie, mutaient en nouveau « nomos de la terre » ? Serait-ce là le point solsticial, Wendepunkt, inaugural d’un empire du Mal où régnerait « l’abjection ordinaire » ? Ce Mal qui pour les deux interlocuteurs se trouverait toujours en phase d’expérimentation et d’évolution, ils l’envisagent, assis autour d’une couronne de l’Avent, une chose qui naquit au XIXe siècle de la roue de bois paradoxale d’un constant retour au même fêté par les enfants pauvres, mais focalisé sur l’Advenue par la flamme de ses quatre bougies blanches et vingt bougies rouges. Dans la dernière histoire du « Tournant de décembre 1941 », le narrateur met en jeu la possibilité même de l’Avent comme rétrospection anticipante, en résonance morphique de Zeitgeschichte avec les deux histoires mitoyennes du 8 décembre. Lors d’un anniversaire d’après-guerre de corporations duellistes, alors qu’il se rendait aux toilettes d’un pas à la fois incertain et déterminé, l’ancien Obergruppenführer SS Werner Best, qui incarna le Mal national-socialiste en cofondateur de la Gestapo, concepteur et logisticien des groupes national-socialistes d’extermination… arracha, riß, par inadvertance un morceau de nappe en allégorie vive du temps, Zeitabriß, qui tout arrache, s’arrache, reißende Zeit, selon une histoire de la Chronik I de Kluge reprise dans Décembre – l’arracha sans faire volte-face. Derechef mis en demeure par l’histoire de ce temps, ses frères en cor­poration ne savent que penser du surgissement en leur sein de cette inquiétante figure, unheimliche Erscheinung : « Le Dr. Best est-il un assassin ? » – « Kein Blick zurück », « Pas un regard en arrière », tel est au défi de tout Avent le titre de cette ultime histoire du chapitre 4 de Tür an Tür mit einem anderen Leben.

Points abariques de la natalité

À travers Dezember, Décembre, par ses photographies Gerhard Richter, par ses textes Alexander Kluge, vont franchir de concert, en contrepoint cette porte d’une autre vie. Ils laisseront pénétrer la lumière aussi blanche que noire d’une parousie de la natalité, à la luminescence nivéenne des photographies de Gerhard Richter. Comme par les pierres d’un gué, nous allons bondir d’une brève note de bas de page commentant le 3 décembre 1931 dans la première semaine de l’Avent, à un doux accouchement au forceps à la fin de l’Avent, la veille du 24 décembre 1943 à Halberstadt, tout en dénouant le nœud d’un accouchement difficile dans un village des environs de Halberstadt, lentement converti dans la neige en « CONVERSION INATTENDUE D’UN MÉCRÉANT » le 20 décembre 1832. Par un saut de côté, nous évoquerons une naissance tout aussi improbable, néanmoins réussie dans un village de l’Eifel, opérée par un médecin militaire américain le 18 décembre 1944.

Dans les premiers jours de l’Avent, au 3 décembre 1931, Alexander Kluge laisse se dissoudre un kairos négatif dans l’indétermination pour le pire, par forçage entre le temps de la technique automobile accéléré par l’ivresse au volant et le temps de gestation, de naissance. Telle l’accélération de l’Histoire, cette source de multiplication des accidents, l’accélération du chauffeur de Goebbels au retour des noces de ce dernier, sur une route verglacée du Mecklembourg, manque de peu la voiture de Hitler son invité – par destin, providence ou prise de pouvoir du Mal, se demande le narrateur. Or dans la seule note de cette anecdote controversée, Kluge, né le 14 février 1932, annonce son temps natal : « Logé dans l’abri bien tempéré du ventre, je faillis naître sans qu’Hitler ait pris part à l’avenir […] ». Le 20 décembre 1832, vers la fin de l’Avent, un enfant aura quitté ce doux abri lors d’un « accouchement difficile au village », l’accoucheur devenant suspect d’hérésie, puisqu’il est assisté par l’une des savantes « sorcières de Dingelstedt » non loin de Halberstatdt. Fort de son dicton d’ivrogne de l’Avent d’après Saint Nicolas – « Aussi vrai que Klaus est mon nom, je reviens toujours à la maison » – armé de son imperturbable, inutile chronomètre, ce médecin perdait tout repère habituel, enseveli sous la neige qui « à perte de vue apportait à la nuit une certaine clarté ». Alors qu’il ne se donne que quelques heures à vivre, un « SIGNE », une lointaine lueur se « propose de le guider », celle de la lanterne du sacristain apparaissant et disparaissant au rythme non-chronométrique de sa montée vers les cloches de la cathédrale de Halberstadt, à la lueur intermittente des vitraux. À contre-cœur s’opère alors la « CONVERSION INATTENDUE D’UN MÉCRÉANT », ce médecin purement rationnel dont les lumières finissent par dégeler l’iceberg d’un « cœur endurci », verstocktes Herz. Pour Kluge, Noël n’est-il pas un retournement de l’extérieur vers l’intérieur, lorsque les feux du solstice d’été auront été convertis en millions de lumières du solstice d’hiver aussi païen que chrétien ? L’« histoire d’almanach » miraculeuse qu’il conte nous rapproche des hivers les plus rigoureux comptés, racontés sur plusieurs siècles par Johann-Peter Hebel dans « Der böse Winter », « Le méchant hiver ». S’opère alors au cœur de l’Avent, dans le cœur de l’athée qui ne renie la sorcière, une conversion en quelque sorte théologique, physique, qui ne laisse pas intact l’état d’agrégation nivéal dans sa clarté. Tout autres sont chez Johann Peter Hebel les conversions dogmatiques réciproques des deux frères de l’histoire d’almanach « Die Bekehrung » : « Alors, le frère catholique a converti le luthérien et le luthérien a converti le catholique, et ce fut du pareil au même, tout au plus légèrement pire. » Chez Kluge comme chez Hebel, « la vie et la mort de générations entières palpitent dans le rythme des phrases » (Walter Benjamin). Sur la page de Décembre qui précède ce « 20 décembre 1832 », les conifères enneigés de Gerhard Richter s’élèvent intensément vers le ciel hors page ; photographiés dans le canton des Grisons en décembre 2009 non loin de Sils Maria, ils rythment ici un éternel retour du même en microchange perpétuel.

Tout se replie sur la naissance, quand on affronte « le gouffre inépuisable de tout commencement » (Cioran). C’est au bord de cet abîme d’Avent que deux médecins opèrent deux accouchements en conditions extrêmes, le 18 décembre 1944 pour le premier, le 24 décembre 1943 pour le second. Au deuxième jour de la bataille des Ardennes où trois armées allemandes réunirent en vain leurs dernières forces, un médecin militaire américain du Wisconsin, qui a vocation de soigner les blessures des soldats américains sous le feu de l’offensive allemande, tente et réussit dans un village de l’Eifel une « Naissance inhabituellement difficile » (Porte à porte avec une autre vie). Les journées d’Avent de la parturiente autochtone ne sont que contractions, échecs de la mise bas. Le narrateur klugien détaille longuement les gestes de l’accoucheur aussi destinal qu’occasionnel, qui réussit enfin à « pénétrer avec son médius dans la bouche de l’enfant et à attirer précautionneusement sa tête vers l’avant. » Le feu de l’artillerie a beau se rapprocher, une patrouille d’éclaireurs ennemis entrer dans la pièce puis ressortir sans déranger, les troupes américaines foncer parallèlement aux forces allemandes, un moment « abarique » crépusculaire pointe à présent, sans poids ni masse ni mouvement, en lequel se concentre l’infini des virtualités : « Sainte nuit avec enfant ». Mais en exergue, un extrait du chapitre « La mesure » de la Science de la Logique hégélienne évoque les enjeux natifs de la « ligne nodale de rapports de mesure » : « Toute naissance, au lieu d’être progressivité continuée, s’avère bien plutôt l’interruption de cette dernière et le bond du changement quantitatif au changement qualitatif. » Or, Hegel ne dit-il pas là-même : « Toute naissance, toute mort… » ? Pourtant, nul oubli de la mort chez Kluge ! Loin de l’Eifel, le texte qui suit dans Porte à porte avec une autre vie, dédié à Ossip Mandelstam, s’élève dans l’abysse des « Libellules de la mort » italiennes, ces avions de chasse peints, aux cellules savamment articulées, qui dévastèrent l’Abyssinie par des bombes fabriquées à la main.

La nuit de la Nativité à Halberstadt, ville natale d’Alexander Kluge, un médecin accoucheur virtuose, Zangenkünstler, père innommé de Kluge, saisit d’une « main douce et néanmoins de fer » aux forceps le kairos ouvert en un éclair par une « SITUATION INEXTRICABLE LE SOIR DE NOËL », au seuil de l’incommensurable (Décembre). La tête de l’enfant restant « bloquée contre la charpente osseuse de la mère », le médecin à vif, drogué par le danger – « Où est le danger croît aussi la salvation » – « attelle » la tête de l’enfant par les deux côtés de ses fers et trouve ce point de pivot originaire qui fera du bout de l’Avent le point de pivotement du monde… En ce nouveau point abarique se croisent des temps sinon éclatés : les forceps déjà anachroniques mais parfaitement présents, l’ « amas de protéines, une structure vieille de milliards d’années » que constitue le nouveau-né, et son exposition à toutes les particules fines du temps présent. C’est ainsi qu’Alexander Kluge, fils d’Ernst Kluge, engendre ses textes, « aussi concentré qu’un accoucheur en train d’extraire l’enfant par une prise fine, Feingriff ». La mine de son célèbre crayon de bois serait alors un bout d’Avent perpétué, perçu par l’œil complexe d’une libellule de vie, « aux trente mille yeux semblables à des rayons de ruche [1]. »

Les dates des 23 décembre 1999 et 1932, à la veille de cette veillée de Noël de 1943, semblent disposées dans Décembre de Kluge en un « diptyque » temporel, lui-même précédé et suivi de deux photographies de Richter en affinités électives. Le premier volet du diptyque ouvre sur Kronos, le temps qui s’emporte, tout emporte, reißende Zeit, reporte et se reporte en Zeitversetzung à la puissance redoublée d’un passé-futur antérieur : « le temps fonce tête baissée vers l’avenir, emportant tout sur son passage, et il se reporte au dé-passé [das Gewesene], où la puissante substance de ce qui a été arraché en chemin [des Weg-Gerissenen] attend dans une sorte de remise ou de boucle d’attente qu’il vienne à repasser. » Par ce processus « plus tempétueux qu’une mer », des parties du « Vivant » sont éliminées du réel sans pour autant accéder au possible, radicalement détemporalisées, démodalisés en un monstrueux no man’s land. À ce Béhémoth-Kronos fait écho dans Décembre, la date du 26 décembre 2004, Léviathan-Saturne, quand au jour de la Saint-Étienne, fête du premier saint, patron des Innocents que massacra Hérode, El Niño prend figure en quelque sorte humaine, parsemée de grands poissons comme d’autant de Léviathan en Ungeheuer échoués sur les côtes d’Amérique : « LA SAINT-ÉTIENNE. NOËL, UNE FORCE VENGERESSE » (Chronique des sentiments I, p. 1091). Le récit klugien s’insère-t-il plus profondément encore dans l’histoire naturelle que ne faisaient selon Walter Benjamin les histoires d’almanach de Jean Pierre Hebel ? Le chaos déterministe des événements météo­rologiques entre en résonance avec le temps méta-calendaire des fêtes certes appauvries, mais non vidées de leur expérience. À la fois kairos, chronos, aiôn, nomos, l’Avent emporte avec soi l’inquiétance même du temps.

© Gerhard Richter, « Paysage de neige dans l’Engadine » dans Décembre, p. 43.

Mais retournons à présent au second volet du diptyque du 23 décembre, en 1932 : toute l’Unheimlichkeit de l’Avent se retrouve ici, à la brune, dans la deuxième strophe du poème « Zwielicht » de Josef von Eichendorff, qui se demandait à la fin de la première strophe : « Que veut dire ce frisson d’horreur ? » : – « Qu’un chevreuil plus que d’autres te soit cher / Ne le laisse pas brouter l’herbe seul, /Dans la forêt les chasseurs sonnent du cor / Des voix de ci de là vont et viennent. » Dans une clairière escarpée, à pente nivéenne, un chevreuil en affinités électives détourne non loin vers nous sa tête au cœur de la photo de Gerhard Richter, entre le 23 et le 24 décembre 1943 : « Heiligabend ». Le 25 décembre, à la Noël 2009, année de la rencontre d’Alexander Kluge et de Gerhard Richter non loin du Sils Maria de Nietzsche, surgit en attraction intempestive la figure de Crucifixion de Ponce Pilate le Converti, dont la tête coupée sur ordre de Tibère est portée au ciel par les anges, à travers la singulière Ascension transmise par sa légende blanche selon l’évangile apocryphe de Nicomède. Ainsi se tendent et se croisent au jour de Noël telles les branches entrecroisées, chargées de neige des photographies de Richter, les temps klugiens eschatologiques de l’Avent, épousant les orbites elliptiques d’un temps désormais doué du « droit de disposer de lui-même » (Décembre, p. 106-107) : la nativité, la résurrection du Christ, la résurrection, à la fin des temps, des corps de tous ces morts qui n’auront jamais été morts.

Notes

[1Entretien d’Alexander Kluge avec Sven Michaelsen, « Bei glücklichen Menschen bleiben die Seiten leer, », Süddeutsche Zeitung Magazin, 9 novembre 2018 (n° 45), p. 45-55, ici p. 54.

* Principaux ouvrages d’Alexander Kluge mis à contribution ici :
Chronik der Gefühle Bd. I, « Basisgeschichten », et Chronik der Gefühle, Bd. II, « Lebensläufe », Frankfurt am Main : Suhrkamp, 2000.
– Traductions françaises de ces livres remodelés par l’auteur :
Chronique des sentiments Livre I, « Histoires de base », édition dirigée par Vincent Pauval, textes traduits de l’allemand par Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Hilda Inderwildi, Jean-Pierre Morel, Alexander Neumann et Vincent Pauval, Paris : P.O.L., 2016 ; Chronique des sentiments Livre II, « Inquiétance du temps », édition dirigée par Vincent Pauval, textes traduits de l’allemand par Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Arthur Lochmann et Vincent Pauval, Paris : P.O.L., 2018.
Tür an Tür mit einem anderen Leben. 350 neue Geschichten, Frankfurt am Main : Suhrkamp, 2006 (non encore traduit en français).
Dezember, avec 39 histoires d’Alexander Kluge, 39 images de Gerhard Richter, Berlin : Suhrkamp Verlag, 2010. Traduction française par Hilda Inderwildi et Vincent Pauval : Décembre, Zurich-Biel/Bienne-Berlin : diaphanes, 2012.

Illustration couverture : Léon Cogniet, Le massacre des innocents, 1824.

* Dernière illustration, crédit photographique : Gerhard Richter, « Paysage de neige dans l’Engadine », extrait de Dezember, p. 43 dans Décembre. Nous remercions Alexander Kluge pour son autorisation.