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Les paysages de la pensée d’Elisa Tan
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Dans ses œuvres textuelles, Elisa Tan ouvre un vaste espace conceptuel, brouillant les frontières entre écrire et dessiner.
Lors de la 18ème édition du salon Drawing Now à Paris, en 2025, j’ai pu voir une œuvre de l’artiste philippine-chinoise Elisa Tan (1937-2022). Mots et enveloppe, un dessin de 1985, a été montré dans le cadre d’une exposition organisée en partenariat avec le Centre national d’arts plastiques, Codes dessinés : notations urbaines, écritures intimes [1]. Comme l’indique son titre, Mots et enveloppe est composé de mots – littéralement du mot « mots » – écrits à l’encre colorée sur une grande enveloppe dépliée en forme de losange. Au lieu de dessiner des traits ou des hachures, l’artiste fait émerger un paysage à partir de rangées ondulantes des mots manuscrits à l’encre rouge et bleue. Son écriture élastique et parfois à peine lisible se serre et se relâche, s’assemble et se décompose dans l’espace de la feuille, évoquant le relief d’une plage qui s’enfuit vers la mer et l’horizon au loin [2].
J’ai été frappée de voir ce dessin d’Elisa Tan, car c’était la première fois que j’ai vu une œuvre de l’artiste dans une exposition. J’ai été brièvement en contact avec elle au début des années 2000 – elle vivait alors aux Philippines – car à cette époque, j’ai effectué des recherches pour ma thèse sur un groupe d’artistes femmes actif à Paris à la fin des années 1970, le collectif Femmes/Art [3]. Elisa y avait participé, et je cherchais à me renseigner sur sa vie et son travail.
Née dans un village dans le sud de la Chine, élevée et éduquée à Manille, Elisa Tan reçoit plusieurs bourses d’études lui permettant de résider pendant une dizaine d’années aux États-Unis, de 1964 à 1974. Elle passe ensuite une année aux Pays-Bas, où elle est artiste en résidence au Stedelijk Museum, avant de s’installer à Paris en 1976. Sa rencontre avec Nil Yalter, artiste d’origine turque établie à Paris et liée d’amitié avec plusieurs artistes de Femmes/Art – notamment Françoise Janicot et Léa Lublin – est déterminante pour son intégration dans le milieu artistique parisien. Au sein du collectif de plasticiennes, elle trouve non seulement un soutien professionnel et des opportunités pour exposer son travail, mais elle noue aussi une grande amitié avec l’artiste argentine Marie Orensanz, avec qui elle partage des affinités plastiques.
C’est en 1974, après plusieurs années de pratique de la peinture, qu’Elisa ressent le besoin de « clarifier ce qui [est] essentiel / non essentiel dans le flux constant de la vie même [4] ». Elle entame une réflexion sur les liens entre la perception et le langage : « Quand on regarde un objet que voit-on ? L’objet lui-même, le mot qui le représente dans notre esprit ou les deux ? Je ne pense pas qu’on puisse séparer les images des mots et du langage [5]. » Elle s’interroge également sur la séparation entre l’image et l’écriture dans les langues occidentales, qui n’ont aucune tradition calligraphique réunissant image et signification linguistique en un seul signe. « Je me demande pourquoi le mot occidental a été négligé comme forme d’art – ce qui contraste avec la place importante de la calligraphie dans l’art chinois, écrit-elle. Est-ce dû à son apparence trop squelettique ? De ce fait, toute tentative pour “l’habiller” risque d’être purement ornementale ; tandis qu’une abstraction plus grande le rend méconnaissable [6]. »
Quand elle commence ses premiers dessins textuels, elle choisit un seul mot en tant qu’élément graphique : « words » en anglais, puis « mots » une fois installée en France. Elle tente ainsi de réduire tous les mots en un seul, d’effacer leurs significations et de les rend plus malléables en tant que matière visuelle. La répétition et la distorsion graphique des « mots » les libèrent de leur fonction communicative pour devenir ligne, forme et texture.
Son choix de prendre des enveloppes comme support est également significatif, lié sans doute à sa condition de voyageuse et d’étrangère ayant vécue une grande partie de sa vie dans un pays d’adoption. Écrire des lettres était un moyen de maintenir des liens avec sa famille et ses amis d’un pays à l’autre. Dans son autobiographie cependant, Elisa écrit qu’elle se sentait souvent « comme une plante déracinée, à la recherche d’un sol propice […] [7] . » Obligée à chaque nouveau départ de s’intégrer à une nouvelle culture et à parler une langue différente, elle s’est peut-être sentie submergée par les mots et les sons qu’elle ne reconnaissait pas. L’acte d’écrire le même mot d’une manière quasi obsessionnelle aurait pu l’aider à se libérer de l’emprise de la communication et ainsi transformer le geste de l’écriture en expérience visuelle. C’est ce qu’elle dit d’ailleurs dans un photomontage réalisé en 1977 pour la revue féministe Sorcières : « Paysage et enveloppe ». Il présente trois reproductions de dessins sur enveloppes, accompagnées d’une phrase barrée mais lisible : « Quelle liberté ont les yeux dans l’état mental réglé par les mots ? [8] » En rayant cette phrase, l’artiste parvient à attirer notre regard vers ses dessins plutôt que vers ses mots.
Paradoxalement, en dépliant les enveloppes pour dessiner, Elisa Tan ouvre un vaste espace conceptuel. Dans plusieurs de ces dessins, des lignes fluides de mots s’estompent et disparaissent à mesure qu’elles s’étendent à travers le temps vers un horizon lointain, évoquant à la fois la distance que l’enveloppe doit parcourir et l’absence du correspondant. Au sein de ces « réceptacles de la pensée [9] », comme elle les appelait, de vastes paysages de mots semblent transporter des émotions à travers les terres et les mers.
D’autres mots chargés de sens pour l’artiste s’intègrent progressivement à son répertoire textuel. « Je choisis des mots comme WORK, COMING, GOING… (travailler, venir, aller), écrit l’artiste, qui se réfèrent à l’activité quotidienne dont l’un des éléments essentiels est la répétition. Les mots qui désignent une action m’intéressent plus que les mots qui désignent un objet. Ce n’est pas la perfection calligraphique d’un seul mot qui m’intéresse, mais l’effet qui naît d’un processus répétitif [10]. » Ce processus est mis en œuvre dans une performance, Conjugation of the Verb : To Work (Conjugaison du verbe : Travailler), conçue pour la « Journée d’actions », une exposition de performances chez Françoise Janicot le 11 mars 1978. Artiste pluridisciplinaire reconnue pour son exploration de thèmes féministes depuis le début des années 1970, Françoise avait invité quatre artistes femmes – Léa Lublin, Elisa Tan, Claude Torey et Nil Yalter – à investir son atelier parisien le temps d’une journée autour du thème de l’enfermement.
S’inspirant d’une brève expérience d’ouvrière intérimaire dans une fabrique de maroquinerie, Elisa Tan se met au travail dans l’atelier de Françoise Janicot. Installée devant une machine à écrire comme une employée de bureau, elle passe la journée entière à taper des colonnes de mots en anglais : I worked, you worked, he worked, she worked, it worked (j’ai travaillé, tu as travaillé, il a travaillé…). Taper sans cesse les mêmes mots était une manière d’évoquer les tâches fastidieuses et répétitives accomplies toute la journée par les ouvriers d’usine et leurs conditions de travail difficiles. Travailler à la machine à écrire fait également référence aux emplois subalternes souvent réservés aux femmes, confinées à leur rôle de secrétaire et d’assistante.
Les feuilles dactylographiées qu’elle a créées au cours de la journée révèlent néanmoins son utilisation expérimentale de la machine à écrire. De la même manière que ses dessins de la série Mots et enveloppe explorent le mot manuscrit comme une forme d’expression graphique, les feuilles produites lors de cette performance s’emparent des possibilités graphiques de la machine à écrire. L’arrangement rythmé des lettres et des mots dans l’espace de la feuille constitue une image visuelle autant qu’un texte à lire, et le choix des mots instaurent une réflexion subtile sur leurs significations. I worked, you worked, she worked..., constituent les conjugaisons régulières du verbe To Work, mais lorsqu’elle tape it worked, une expression qui signifie « ça a marché », elle interpelle le spectateur en introduisant une méditation sur le sens des mots.
Cristina Juan, chercheuse en linguistique qui a travaillé avec l’artiste à la fin de sa vie, écrit qu’Elisa « réfléchissait d’une manière obsessionnelle à l’image et au sens du langage, évoluant avec aisance entre le visuel, le textuel et le philosophique […] [11] » Les mots peut-être et peut être, en français, l’ont fasciné tout particulièrement, car leur sens, qui dépend de la présence ou l’absence du trait d’union, résonnait profondément avec son parcours de vie. « Dans ce minuscule trait, écrit Cristina Juan, se cachait tout un champ de possibilités, une tension qu’[Elisa] trouvait à la fois belle et douloureuse – et qui reflétait sa propre vie : toujours entre-deux, provisoire, marquée par l’hésitation et le mouvement, et par toutes sortes d’allées et venues [12]. »
Le mot « peut-être » constitue la matière première pour de nombreux dessins dans les années 1980. Il désigne également l’infinité des possibles qui s’ouvre à l’artiste devant sa feuille blanche. Écrits au crayon graphite ou à l’encre, parfois rehaussés ou oblitérés par des coups de pinceau à la gouache ou à l’aquarelle, les mots s’organisent et se superposent en rangées ou en colonnes sinueuses. Des mots délicatement tracés et à peine visibles se chevauchent avec d’autres plus foncés, voire gribouillés. Elisa Tan brouille ainsi les frontières entre écrire et dessiner pour élaborer des paysages de la pensée.
Toujours dans les années 1980 et encore dans les années 1990, sa fascination pour le langage la conduit à expérimenter le livre d’artiste. En 1991, elle édite un livre à partir des feuilles dactylographiées réalisées lors de la « Journée d’actions » en 1978. Réunies dans un beau coffret rouge, les feuillets du livre reproduisent les colonnes des conjugaisons du verbe « To Work ». Au fil des pages, les colonnes se rétrécissent progressivement ; le sens même des mots n’est plus lisible, mais il est ressenti dans la compression des caractères. L’élégance compositionnelle et séquentielle des pages du livre traduit le sentiment d’enfermement qui accompagne un travail monotone et répétitif.
Quelques années plus tard, peu avant son retour définitif en Asie en 1996, elle a réalisé On m’a dit… / I heard, un livre fabriqué et écrit à la main qui réunit l’expérimentation graphique avec une quête spirituelle profonde. Dans une version du livre datant de 1995, les traits qui constituent les dessins d’une page à l’autre sont composés de minuscules points d’interrogation. Tracés à l’encre sur papier Japon froissé, ces dessins semblent créer une cartographie symbolique des voyages effectués par l’artiste tout au long de sa vie, qui l’amène à questionner sa place dans le monde.
Les œuvres d’Elisa Tan ont été montrées régulièrement en France et en Europe pendant la vingtaine d’années qu’elle résidait à Paris. Dès 1982, elle a exposé au 2è Manifeste du Livre d’Artiste au Centre Georges Pompidou à Paris. Elle a participé aux salons parisiens, notamment le Salon de Montrouge, Grands et Jeunes d’Aujourd’hui et Réalités Nouvelles. Elle a été invitée dans des expositions collectives au musée de Dieburg en Allemagne en 1991 et à la Maison Descartes à Amsterdam en 1993. À cette même époque, en 1992 et 1993, elle a bénéficié d’expositions personnelles à la galerie Entre Temps à La-Roche-sur-Yon. Sa présence dans le milieu artistique parisien de cette époque a été discrète mais remarquée, comme en témoigne l’achat de trois de ses dessins par le Cnap dans les années 1980 [13]. Très récemment, le Museum of Contemporary Art and Design (MCAD) de Manille, aux Philippines, lui a consacré une exposition personnelle et a édité un catalogue de ses œuvres [14].
Le dessin Mots et enveloppe était bien à sa place dans l’exposition « Codes dessinées… », entouré d’œuvres d’autres artistes qui explorent la notation ou les multiples formes d’écriture codées en tant que moyen d’expression graphique. Les œuvres textuelles d’Elisa Tan sont néanmoins chargées d’émotions et de significations personnelles reliées à son expérience vécue. Cette inspiration profonde de l’ensemble de son œuvre contribue à démystifier le mantra moderniste « l’art pour l’art » qu’elle entendait souvent au début de son parcours, et à défendre son idéal de « l’art pour la vie. [15] »
Notes
[1] Commissariat Joana P.R. Neves, Carreau du Temple, Paris, du 27 au 30 mars, 2025.
[2] L’œuvre est visible sur le site du Cnap : https://collection.cnap.fr/artwork/elisa-tan-mot-et-enveloppe-140000000014629
[3] Diana Quinby, Le Collectif Femmes/Art à Paris dans les années 1970 : une contribution à l’étude du mouvement des femmes dans l’art, Université de Paris-1 Panthéon-Sorbonne, 2003.
[4] Elisa Tan, « Peintures », texte de 1982 traduit par Jacqueline Flandin, in Hart-Slag, revue bimestrielle, avril-mai, 1983, p. 41.
[5] Ibid.
[6] E. Tan, « Réflexions autour de peut-être », Point à la ligne, n° 3/4, 1986, non-paginé.
[7] Autobiographie d’E. Tan, en anglais : https://elisatan.art/index.php/autobiography/. « I often felt like an uprooted plant longing for suitable soil. »
[8] Sorcières : les femmes vivent, n°10, 1977 : https://femenrev.persee.fr/doc/sorci_0339-0705_1977_num_10_1_4028
[9] Texte de présentation : https://elisatan.philippinestudies.org/. « Her envelope series is a sequence of ever deeper meditations on what she calls containers for thought. »
[10] E. Tan, texte cité, « Peintures », p. 41.
[11] Cristina Juan, « The Shape of Distance : A Conversation with Elisa Tan », in Elisa Tan : Container of Distance, De La Salle-College of Saint Benilde, Inc. et MCAD Manila, 2025, p. 37 : « [...Elisa Tan] obsessively meditated on language, image, and meaning, moving fluidly between the visual, the textual and the philosophical... ».
[12] Ibid., p. 38 : « In that tiny stroke lay an entire field of possibility and deferral, a tension that she found both beautiful and painful – articulating her own life : always in-between, provisional, marked by hesitation and movement and all manners of coming and going. »
[13] Ces œuvres sont visibles sur le site du Cnap : https://collection.cnap.fr/artworks/authors/TAN%20Elisa%E2%86%B9TAN%20Elisa
[14] Voir la note 11. Textes de Joselina Cruz, Diana Quinby, Cristina Juan, Patrick Flores, Lizza May David. Des sites internet sont dédiés à la vie et à l’œuvre d’Elisa Tan : https://elisatan.art/ et Elisa Tan Art Database : https://elisatan.philippinestudies.org/
[15] Autobiographie d’E. Tan, voir la note 7. « When I was an art student, there was a saying “Art for art’s sake” but to me it has always been Art for life’s sake. »
Image d’ouverture : Words and Envelope (Mots et enveloppe), encre sur enveloppe dépliée, 52 x 58 cm, 1984.
Toutes les images sont reproduites avec l’accord du Elisa Tan Legacy Trust.


