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Cinéma
Les mots qu’elles eurent un jour
un film de Raphaël Pillosio d’après des rushes de Yann le Masson
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Un groupe de femmes rassemblées, très proches et très tactiles, donnant l’impression d’une grande proximité, parlent avec animation mais, étrange impression, on n’entend aucun son. Est-ce un film muet ? Ce serait négliger l’indice, très tenu, que Raphaël Pillosio a inséré dans ce début de film : un claquement, un bruitage… il ne s’agit donc pas d’un film muet et qui donc sont ces femmes dont nous partageons un bref instant, comme par effraction, l’intimité ?
Le film « Les mots qu’elles eurent un jour » commence donc d’étrange façon ; nous apprenons bientôt que ces femmes sont des moudjahidate et que ce film tant une quête, qu’une enquête ; une enquête pour restituer parole et identité à ces femmes dont la parole est perdue et dont seules restent des images, images tournées il y a soixante-trois ans par Yann Le Masson, mais aussi quête de l’être-femme dans l’Algérie d’aujourd’hui.
De 1962, date de l’indépendance, à 1984, date de la promulgation du Code de la Famille, les rêves des combattantes ont lentement sombré et leur parole s’est perdue sous les discours enfiévrés des hommes. Les femmes, fussent-elles combattantes, ne purent que constater la perte de leurs rêves comme en fait foi l’amertume de Baya Hocine qui s’est battue pour l’indépendance et l’avènement d’une Algérie égalitaire et ne peut que constater la régression de l’après indépendance. Journaliste, militante passionnée, elle lutta pied à pied pour faire advenir une société conforme à ses idéaux, payant de sa personne, y risquant sa santé : emprisonnée à deux reprises sous Ben Bella, elle finit par l’épouser sans toutefois se renier.
Nous voilà au cœur du problème : ces femmes qui se sont battues pour leur pays se sont aussi battues pour leur propre avenir. La déception est cruelle. Mais l’auteur ne s’arrête pas là : malgré une apparente fluidité, il se livre à une rigoureuse construction temporelle, entrelacs du passé et du présent, aller-retour constant entre hier et aujourd’hui par la magie du montage. Si les images de Yann Le Masson constituent le point de départ de la quête, elles n’en sont pas l’unique objet ; au-delà de la capsule temporelle des premières images, parenthèse hors du temps, le propos s’élargit ; à l’intention première de restitution du discours s’ajoute maintenant la mise en lumière de leur devenir.
Après leurs hauts faits guerriers (pour lesquels certaines seront condamnées à mort), beaucoup sont, après l’indépendance, « rentrées dans le rang » et ont rejoint la commune condition féminine sous le triple contrôle des hommes, des familles et de la religion — de ce point de vue l’attitude des hommes pendant qu’elles s’épanchent au siège de la Cimade après avoir été libérées de la prison de Rennes, est révélatrice : ils sont, eux, à l’arrière-plan, à distance, ils écoutent mais n’interviennent pas, on peut néanmoins supposer qu’ils n’en pensent pas moins et dès le lendemain, ils vont prendre le contrôle décidant des différentes destinations de ces femmes qui vont se trouver séparées. Bien peu ont osé relever le défi de leur rêve. Quelques-unes sont devenues députées, journalistes, avocates mais ce n’est qu’une minorité qui fit carrière. Pour une Djamila Bouhired, combattante condamnée à mort, puis graciée et enfin libérée avec les accords d’Évian et dont la vie illustre en filigrane toute l’histoire du jeune état depuis l’indépendance de 1962 jusqu’au Hirak de 2019 (pendant lequel elle s’adressera à deux reprises à la foule), ou pour une Zohra Sellami, déjà évoquée qui considérait, avec d’autres, que l’Algérie avait trahi les femmes ou encore une Zohra Drif qui, après l’indépendance, poursuivit une carrière politique [1] et juridique comme avocate et qui continue jusqu’à ce jour de jouer un rôle public, combien de femmes silenciées, soumises, oublieuses de leur passé glorieux ?
Ce film est-il alors un acte militant qui se propose de restituer aux femmes leur discours et leur identité ? L’instant suspendu, hors du temps qui ouvrait le film, quoi que nous fassions, nous échappe ; malgré la fausse intimité qu’il introduit avec ces femmes, il sert de support à nos espoirs et à nos rêves. Significative est, de ce point de vue l’une des dernières séquences où deux personnes, un homme et une femme, tentent de lire sur les lèvres des femmes du groupe, sans parvenir à s’accorder : est-il question à un moment précis de « révolution » (proposition de l’homme) ou d’ « évolution » (proposition de la femme) ? Ce passage suggère une interprétation genrée du mot définitivement réduit au silence et nous nous retrouvons au cœur de la problématique du film, lequel se termine sur trois points de suspension : l’histoire n’est jamais close.
Notes
[1] députée, puis sénatrice et enfin vice-présidente du Sénat
Voir en ligne : https://www.atelier-documentaire.fr...
Fiche technique
documentaire / 84 min / 2024
Réalisation : Raphaël Pillosio
Image : Matthieu Chatellier, Bijan Anquetil
Montage : Margaux Serre, Cédric Jouan
Montage son, mixage : Simon Gendrot, Philippe Grivel
Étalonnage : Yannig Wilman
Production : l’atelier documentaire
https://www.atelier-documentaire.fr/fr/films/les-mots-quelles-eurent-un-jour


