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Les chemins de Bernadette Delrieu
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Bernadette Delrieu expérimente et combine de multiples techniques picturales, notamment la peinture, le dessin, la photographie, le collage et les techniques d’impression. Son œuvre se situe entre figuration et abstraction, ces termes n’étant pas adaptés pour saisir la pluralité de ses interrogations sur le tableau, la représentation et la perception.
J’ai découvert le travail de Bernadette Delrieu en 1999, au SAGA, le Salon de l’Édition d’Art à Paris. Elle présentait un impressionnant diptyque de la série Chemins, composé d’un côté d’une photographie en couleur représentant un chemin bordé d’arbres, et de l’autre d’un dessin à la mine de plomb avec des traces de gomme, qui remémore une promenade en forêt. Chacun de ces chemins se dévoilait à mon regard comme un tunnel parsemé de lumière avec au bout une petite mais éblouissante ouverture, attisant la curiosité de l’œil. J’aurais pu rester longtemps devant ce diptyque, à suivre le mouvement en spirale des branches d’arbres entremêlées dans la photographie, à me perdre dans les méandres des traits à la mine de plomb dans le dessin. Le chemin qu’explore l’artiste est celui du regard, le parcours visuel à l’intérieur même de l’œuvre.
Quand je l’ai rencontrée peu de temps après, Bernadette Delrieu s’est présentée comme une artiste éclectique. Elle expérimente et combine de multiples techniques picturales, notamment la peinture, le dessin, la photographie, le collage et les techniques d’impression. Son œuvre se situe entre figuration et abstraction, ces termes n’étant pas adaptés pour saisir la pluralité de ses interrogations sur le tableau, la représentation et la perception.
Lors de cette première visite d’atelier, elle m’a parlé de son cheminement artistique et m’a montré des photographies de ses œuvres plus anciennes. Dans les années 1970, ses recherches plastiques portaient sur le trait, sur la mise en espace du dessin et sur l’emploi du blanc. Repérée par Marcelin Pleynet en 1978 pour une exposition qu’il organisait au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, Tendances de l’art en France 1968-1978/79, elle y a exposé deux dessins de la série « Mur Sol » qui, à mon sens, annoncent les Chemins à venir. Les deux dessins, composés chacun de plusieurs feuilles de papier déchirées ou découpées, et recouvertes par endroits de traits vigoureux aux crayons aquarellés, se révèlent comme un diptyque et constituent une imposante installation murale. L’un des dessins est en noir et blanc, l’autre en traits superposés des couleurs primaires. Intégré dans l’espace pictural du diptyque, le blanc du mur circule autour et à l’intérieur des dessins dans un mouvement tournoyant, repoussant ainsi les frontières de l’espace du tableau jusqu’aux bords même du mur. Dans un poème de 1979 sur le travail de Bernadette Delrieu, l’artiste allemand Gerd Zwing décrit son œuvre avec justesse : « Dans le cercle ouvert / le mur blanc circule / se baigne dans le dessin / trace des chemins à travers les hachures / disparaît / jaillit à nouveau / coule à flot / de retour au mur environnant : continuum blanc. » En dessinant avec le blanc environnant, l’artiste avait « paysagé » le mur du musée.
Cette lumière blanche, qui déambule autour et entre les traits et les hachures, se retrouve dans un grand nombre de ses œuvres des années plus tard, notamment celles qui s’inspirent du paysage, telle que la peinture Chemin N°5. Au lieu de figurer le paysage, cette toile, qui n’est pas sans rappeler certaines peintures de Joan Mitchell, voire les Nymphéas de Monet, traduit une expérience visuelle et sensorielle de la nature. Une sente lumineuse, dont la voie semble être interrompue à plusieurs reprises, se confond ici et là dans les couleurs et le clair-obscur, puis reprend ailleurs. Peut-être s’agit-il du cheminement de la mémoire, du désir de remonter le temps, de s’interroger sur le cours de sa vie et la voie à suivre.
La photographie occupe elle aussi une place importante dans la pratique de Bernadette Delrieu. Dans les années 1980, elle combine ses tirages photographiques avec de la peinture pour explorer autrement des liens entre ce que l’on peut nommer l’aspect « réel » de l’image photographique et la réalité même du tableau.
Dans les tableaux de la série Eaux, de 1985-86, elle laisse en évidence la matérialité des deux techniques, celle de la peinture et de la photographie, dans l’intention d’instaurer un jeu de contrastes entre la prise de vue de la réalité saisie par l’appareil photo et sa propre subjectivité de peintre. Des photographies en noir et blanc représentant l’eau (des fontaines, des lacs, la surface de l’océan) sont découpées et intégrées dans la peinture, dont les coups de pinceau et les touches de couleur suggèrent des vagues ou des éclaboussures. L’artiste ne cherche pas à représenter littéralement l’eau, mais à offrir au regard une investigation gestuelle des forces qui composent l’image de l’eau dans la photographie. Son travail nous interroge sur les différentes notions de la réalité : la réalité telle qu’elle est présentée dans la photographie, l’interprétation de cette réalité dans la peinture et la réalité matérielle du tableau.
La pratique de Bernadette Delrieu est nourrie par cette confrontation et ce mélange de plusieurs techniques, l’obligeant régulièrement à repenser son approche de la représentation. L’artiste appartient à cette génération de peintres, je pense notamment à Gerhard Richter, pour qui la photographie a joué un rôle absolument déterminant dans la réflexion sur la représentation du réel et dans le renouvellement des pratiques picturales depuis les années 1960. Dans le parcours de Bernadette Delrieu, ses photographies des choses les plus inattendues – bribes de paysages vues à travers une fenêtre embuée, ombres indéchiffrables sur la surface d’un lac – constituent à la fois des œuvres énigmatiques, interrogeant le regard du spectateur, et des sources d’inspiration pour des dessins et des peintures qui explorent une vision subjective et intérieure du monde extérieur.
Plus récemment, dans les années 2000, et depuis qu’elle séjourne régulièrement en Bourgogne, dans une maison de campagne nichée dans le paysage vallonné de Vézelay, l’artiste se consacre davantage à la peinture. Vivant au plus près de la nature, comme dans son enfance, elle se tourne vers quelque chose de plus essentiel dans son art. Lors des promenades dans les champs et les forêts, elle prend toujours son appareil photo, mais les photographies prises ne sont pas destinées à devenir des œuvres. De retour à l’atelier, elles servent en tant qu’aide-mémoire, lui permettant de reconstituer en peinture les sensations visuelles produites par la lumière, la couleur et l’espace du paysage.
Comme la série de peintures Chemins, ses tableaux plus récents révèlent eux-aussi ce va-et-vient continu entre figuration et abstraction. Cercle, carré, triangle et Paysage dans la brume II présentent une vision traditionnelle du paysage, avec une mise en perspective des champs et des arbres. L’expérience subjective et sensorielle de l’artiste se manifeste dans le choix et l’intensité de couleurs, dans l’atmosphère qui enveloppe toute la surface picturale. D’autres tableaux, tels que Arbres penchés ou Eaux Bleues, plongent le regard dans la matière colorée. En transcrivant son expérience vécue du paysage, Bernadette Delrieu incarne dans ses peintures un questionnement sur la place de l’être humain dans la nature et dans le monde. Pour reprendre les mots de Christian Limousin, « ce n’est pas le paysage stricto sensu qui intéresse Bernadette Delrieu mais ce qu’elle appelle l’au-delà du paysage, une interrogation quasi philosophique sur notre être-au-monde. [1] »
Image d’ouverture : Chemin N°5, peinture acrylique sur toile, 100 x 100 cm, 1998-2000, © Bernadette Delrieux.
Notes
[1] Christian Limousin, « Du paysage senti au paysage pensé : Bernadette Delrieu et l’ambition d’un impressionnisme contemporain », Bernadette Delrieu, Au-delà du paysage, catalogue de l’exposition au Musée d’Art et d’Histoire Romain Rolland, Clamecy, 2009.
Site internet de Bernadette Delrieu : https://www.bernadettedelrieu.com/fr/home/




