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Les Corps Effacés
de la photographie au pinceau
, et
C’est à force de peine que tu tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. Les photographies montrent des architectures industrielles, structures d’acier, volumes de béton, lignes de force, mais l’ouvrier en est absent. Son effacement n’est pas anecdotique : il constitue le cœur du projet. Cette série interroge la disparition du corps dans l’espace productif.
In laboribus comedes ex ea cunctis diebus vitae [1]
Le travail industriel produit des formes durables, tandis que le corps qui les génère demeure fragile et périssable. Cette dissymétrie ouvre une réflexion à la fois politique et anthropologique sur la condition du travail.
La peinture intervient par un geste de surimpression et de recouvrement. Ce dispositif ne vise pas l’illustration mais la perturbation du régime documentaire. L’espace industriel devient ainsi un lieu symbolique.
La démarche s’inscrit dans une tradition critique du dialogue entre photographie et peinture, de la contamination du pictural par l’image photographique chez Francis Bacon ou Gerhard Richter, jusqu’aux pratiques de sur-peinture d’Arnulf Rainer. On songe ici à Piranèse (Les Prisons), au cinéma expressionniste allemand (Métropolis) et au foisonnement humain des tableaux de Jérôme Bosch.
La photographie et la peinture agissent comme trace « ça a été [2] », et opèrent ensemble comme réactivation subjective. Ce travail explore ainsi un statut hybride de l’image : transparence et opacité, mémoire et projection, enregistrement et interprétation. Il interroge la possibilité d’une représentation contemporaine du sacrifice non plus religieux mais inscrit dans l’économie du travail et dans l’effacement des corps.
Le projet propose un espace de médiation où se rencontrent mémoire industrielle, histoire des images et expérience corporelle. Il s’agit de produire un champ critique où l’absence devient signifiante, où l’image, traversée par la peinture, révèle ce que l’architecture seule ne montre pas : la vulnérabilité humaine et la servitude systémique à l’œuvre.
De la servitude et de la figure du Christ
Double ambiguïté que cette présence christique. Blasphème ou religiosité ? Ni l’une ni l’autre !
Toutes les cultures ont besoin de mythes fondateurs. Ils structurent nos sociétés comme notre rapport au monde. Par une lente maturation ces mythes se sont développés en religions. Elles se sont elles-mêmes bâties en empruntant à la précédente. Pour ce qui nous occupe, le contexte de la servitude [3] représentée ici par les photos de Didier Louineau et le travail pictural de Patrice Delory plonge dans les valeurs occidentales. Et, que l’on soit croyant, athée ou agnostique, le christianisme est la figure structurante majeure des mentalités du monde européen et anglo-saxon. À la fois espoir d’une vie meilleure dans un au-delà promis et justificatif d’une servitude acceptée et subie.
« La vie est une vallée de larmes et, pour les soumis, le Paradis leur apportera abondance, joie et félicité ». Le message initial est utilisé comme outil de pouvoir. Ici la figure du Christ fonctionne à la fois comme la possibilité d’une libération et comme la figure de l’acceptation d’une condition humaine.
Notes
[1] Genèse 3 : 16-18. Vulgate.
[2] in "La Chambre claire" Roland Barthes, édition Gallimard. Seuil.
[3] La servitude, du latin « Servitus », a d’abord désigné l’état d’esclavage. Il est devenu « servage » au Moyen Age puis acceptation d’un mode de vie.
Iconographie :
« L’homme moderne est l’esclave de la modernité : il n’est point de progrès qui ne tourne pas à sa plus complète servitude » Paul Valéry – 1871-1945 –Regards sur le monde actuel.
« Discours de la servitude volontaire » Étienne de La Boétie. 1574.
« De la servitude moderne » Jean François Briand. Éditions Les temps bouleversés. 2007.
« La fabrique de nos servitudes » Roland Gori. Éditions LIL. 2022
« Pratique de la démocratie. Servitude volontaire, travail et émancipation » Éditions VRIN 2025.







