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Le Royaume des moustiques
une géohistoire poétique de la forêt et du fleuve
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Soulevée par la photographe Sylvie Bonnot dans un corps à corps, cristallisée, déposée sur une feuille blanche ou un mur dont elle épouse, comme une écorce, l’architecture et les rugosités, la surface sensible noir et blanc frissonne, en devenir de la mémoire de ce qui a été regardé et partagé ; dans la profondeur des noirs et des blancs, elle se fronce en peau délicate du voir. Le silence argentique retient dans ses plis les sons de la forêt, martèlement sourd de la pluie sur le Maroni, zonzonnement aigu des moustiques, cri rauque du singe hurleur, hululement et sifflement de la chouette mouchetée…, peut-être quelques passages furtifs dans l’épaisseur végétale. La gélatine vibre des rencontres et des attentes.
Pour Sylvie Bonnot, le voyage guyanais et la postproduction en « mues » du Royaume des moustiques sont ainsi expérience intime de ce qui lie les femmes et les hommes à l’eau et à la terre, aux arbres, aux lianes et à toute la vie de la forêt, aux histoires et aux géographies qui s’entrechoquent en dimensions multiples.
Métamorphosées en « mues », les images de la forêt bruissent des strates de ses histoires ; elles en restituent l’émotion dans un repensé de la photographie. Entamée avec la grande commande de la Bibliothèque nationale de France [1], l’expérience guyanaise de Sylvie Bonnot s’est poursuivie avec les résidences « Elles & Cité » à la Cité internationale des arts [2] et à l’ECPAD X ADAGP [3].
Associée au voyage et à l’étude de la forêt guyanaise avec les ethnobotanistes Marc-Alexandre Tareau et Guillaume Odonne, la découverte des archives militaires avec les documentalistes de l’ECPAD sur le thème des réfugiés est rencontre des photographes aux armées, Marcel Vandy, Jean Lussan, Jacques Surel, François Constans et surtout Patrice George, avec qui Sylvie Bonnot partage un regard et une proche sensibilité du fleuve. La transposition en « mue » des archives photographiques, en coexistence sensible avec les images de l’artiste, invente alors une exploration et un questionnement singuliers de leur historicité et de leur présence au regard contemporain.
Comme la matière vivante d’un rhizome ou d’une épiphyte, les images, en diptyques, s’hybrident à leur marge, poussent leurs filaments hors du cadre vers un hors champ de la présence et de l’ailleurs restituant la perméabilité de l’intime et de la forêt. Elles éveillent aux sens le quotidien et l’étrangeté inquiète des empreintes et des récits croisés de la ripisylve. La confrontation des archives et des photographies de l’artiste développe ainsi, dans le pli et le drapé de la gélatine, dans ses fractures aussi, le souffle d’une fiction documentaire interrogeant tout autant le statut de photographies d’histoire, que les récits, distants dans le temps et l’espace, de femmes, d’hommes et de fleuves (Mékong et Maroni), de forêts (Laos, Cambodge, Amazonie), de mers et de terres de l’exil. Mises en regard en diptyque, les « mues », lient histoires et géographies dans la vie complexe des marges liquides de la forêt : réfugiés Hmong du Laos installés à Cacao et Javouhey dans le cadre du plan vert d’Olivier Stirn en 1977, devenus les maraîchers de la Guyane ; réfugiés Bushinengue de la Cottica, porteurs des luttes ancestrales de libération de l’esclavage, « personnes provisoirement déplacées » dans les camps d’Acarouany, de Charvein… lors de la guerre civile du Suriname à la fin des années 1980, installés sur les berges du Maroni ; descendants des « déportés » et « transportés » ; réfugiés de la Caraïbe à la recherche plus ou moins légale d’une vie meilleure.
L’approche performative des « mues » donne vie et plasticité à la matière argentique ; elle la modèle en représentation des formes précaires de la réalité ; elle rend sensibles les coexistences fragiles et les tensions entre les mémoires, le déracinement et la diversité dense végétale, la complexité des équilibres familiers et étranges qui lient le fleuve, la forêt et ceux qui en vivent ; elle captent, entre visibilité et anonymat, des regards, des pratiques et des fragments de vie, déracinés et enracinés, des acculturations et des absences, où local et global, passé et présent se fécondent mutuellement dans le questionnement stratigraphique d’une géographie poétique des paysages, des pratiques et des enjeux forestiers.
Dans un monde où la séparation entre nature et culture ne fait pas sens, la personne, végétale, animale ou humaine, est en constance recomposition. Le travail mené sur les images, archives et prises de vue, par Sylvie Bonnot donne présence à la relation des visibilités et des invisibilités entre ces formes interdépendantes du vivant.
Les photographies réalisées par l’artiste fixent ainsi l’attention discrète à l’émotion partagée du moment, à la transmission de la complexité des récits de vie personnels et collectifs, de leur présence dans les mémoires et les histoires mêlées de la forêt et du fleuve. Focalisés sur le geste, sur la posture ancestrale et professionnelle des Hmong et des Bushinengue, les portraits de mains captent les pratiques culturales métissées des abattis ; le berceau de Moïse, le moutouchi, l’échelle-tortue… révèlent le pouvoir des arbres, des lianes et des épiphytes, leur efficience au quotidien comme dans le passage des mondes. Les visages — Ivanaïssa, la fille en deuil du kapiten Bushinengue Pinas Eddy dans l’intimité de son écrin végétal ; Clarisse à Mana-Charvin ; le chaman à Cacao… —, entre force et pudeur, ouvrent la porte étroite des traditions vivantes et de la spiritualité des communautés depuis le récit des « Premiers Temps ».
À la frontière poreuse du fleuve, le drapé de la surface argentique convoque les récits de coexistence, de luttes ancestrales et présentes ; il rend tangible le tressaillement des carbets à la lisière de la forêt et la fragilité des protections et des abris d’urgence, les menaces, aussi présentes qu’imperceptibles à l’œil inattentif, sur les communautés, l’économie forestière et le biotope. Dans le secret des lianes et des racines se confondent et se distinguent en poésie de l’incertitude les témoignages métissés des confins du paysage et de sa représentation, fleuve, forêt, vestiges de colonie pénitentiaire, exploitation du bois et orpaillage, légaux et clandestins, exploitation traditionnelle en abattis et brulis, déforestation, commerce et contrebande, zone Opération d’Intérêt National… à l’écoute de toutes celles et de tous ceux qui l’ont créé et continuent de le faire vivre, loin des mythes de la virginité végétale et des eldorados. Dans le champ et en hors champ, photographies et « mues » photographiques construisent l’image d’un territoire complexe de la diversité où se fondent et s’opposent les contraintes d’habitabilité et du vivre ensemble, les enjeux de protection environnementale et de partage des ressources.
Image d’ouverture : Soulèvements (Gingembre rouge). Guyane-Cambodge. Sylvie Bonnot, 2025. Diptyque, photographies NB, gélatines argentiques transposées et cristallisées sur papier Fabriano, 36 x 51 cm. Œuvres uniques.
Notes
[1] L’Arbre-machine (Échos des canters), Territoires : France métropolitaine et ultramarine, Grande commande photojournalisme Radioscopie de la France : regards sur un pays traversé par la crise sanitaire, Bibliothèque nationale de France, 2021-2023 et livre chez Loco, 2024.
[2] Le Royaume des moustiques, résidence « Elles & Cité », Cité internationale des arts Cité Internationale des Arts, Paris, 2025.
[3] La Résidence au fort, 3e édition consacrée au thème des réfugiés, Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense (ECPAD) en partenariat avec l’ADAGP, 2024.
Sylvie Bonnot - Expositions :
NÉO-ANALOG, La photographie après l’image : Centre d’Art Contemporain Tignous, Montreuil. Commissariat Évelyne Cohen et Michel Poivert, jusqu’au 3 janvier 2026.
9ᵉ Rencontres Photographiques de Guyane, Archive / Past Archive, Place de Rémire-Montjoly, Guyane. Commissariat : Éline Gourgues, Do Tuong Linh et Karl Joseph, jusqu’au 24 janvier 2026.
L’Arbre-machine : Un monde en mue, Sylvie Bonnot, textes : Collectif - Éditions Loco, 2024.





