lundi 1er juillet 2024

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Voyages

Le Parcours d’Houraye Sow

, Andrea Eichenberger

Andrea Eichenberger, photographe et anthropologue, propose à de petits groupes de personnes intéressées, de partager leurs histoires et leurs expériences de la ville à travers des images et des mots. Tout ce matériel, accompagné de portraits réalisés par l’artiste est ensuite rassemblé dans de petits livrets intitulés « Parcours ». Voici celui de Houraye Sow, habitante de la résidence sociale Les Sources à Paris, qui nous invite à un double parcours, dans celui de sa vie et dans ses déplacements urbains.


 

© Houraye Sow

Houraye : Ah, ça c’est quand je suis sortie du tram. C’est sur ma route...

Andrea : C’est ta route pour aller au travail ?

Houraye : Oui, c’est à Suresnes. Quand je sors du tram, je vois ce petit hôtel pour insectes. C’est ça que je voulais prendre. Mais la photo est mal prise. C’était la première fois que j’utilisais l’appareil photo. Ce n’était pas comme ça que je la voulais. Je voulais vraiment la petite cage, avec ce qui était écrit : « Hôtel à insectes ». C’est sur ma route depuis 8 mois. Je le regarde souvent, mais je ne vois rien dedans.

Andrea : Ah tu cherches les insectes ?

Houraye : Oui !

Andrea : C’est peut-être parce qu’ils se cachent très bien que tu ne les trouves pas !
[rires]
Du coup, tu travailles à Suresnes.

Houraye : Oui, oui.

Andrea : Qu’est-ce que tu fais comme travail ?

Houraye : Je suis hôtesse d’accueil, dans un laboratoire.

Andrea : Et ça te plaît ?

Houraye : Oui. Ils sont gentils, c’est calme là bas.
Ça me plaît beaucoup.

Andrea : Et ça fait longtemps que tu fais ce travail ?

Houraye : Oui, 8 mois. Avant j’étais au Musée de l’orangerie, je faisais hôtesse d’accueil aussi. J’ai travaillé 6 mois là-bas. Avant encore, j’étais hôtesse d’accueil dans une congrégation dans le 14ème, avec les sœurs Saint Joseph de Cluny.

Andrea : Donc ça fait un moment que tu fais ce métier.

Houraye : Oui, même avant, quand j’étais au pays, la Mauritanie. C’est mon profil en fait.

Andrea : Et ça fait combien de temps que tu es en France ?

Houraye :
Ça fait 6 ans. Je suis là depuis 2017.

Andrea : Ça te plaît la vie en France ?

Houraye : Oui, oh là là ! Ça me plaît... surtout parce qu’ils ont protégé ma fille, qui allait être excisée au pays. Je dois beaucoup à la France, ils on accepté de la protéger.

Andrea : Ah... c’est donc ça qui t’a amenée en France ?

Houraye : Oui, je me suis enfuie avec mes deux enfants. Sinon, on allait exciser ma fille contre ma volonté. Tu sais, chez nous, c’est n’importe quoi... Ils le font encore maintenant. Et parfois, les enfants ne s’en sortent pas. Certains, après l’excision, décèdent. Ça se fait à partir de 6, 7 ou 8 ans. Pour ma fille, j’ai eu de la chance parce que j’ai surpris sa grand-mère et son père en train de planifier son excision. Comme j’avais une bonne situation là-bas, j’ai demandé le visa à l’ambassade de France et ils me l’ont accordé. J’ai dit à mon mari : “je vais faire les enfants découvrir la France”. Une fois ici, je lui ai dit : “Tu sais, tel jour je t’ai entendu parler avec ta mère et planifier l’excision de Mariam. Là c’est fini. Pas pour celle- là. On ne va plus jamais revenir à la maison”. J’ai fait toutes les démarches qu’il fallait pour obtenir la protection de ma fille. On m’a accordé la carte de séjour de 10 ans. Pour mon fils, on lui a accordé une carte de 5 ans renouvelable. C’est déjà bien, hein, Andrea !

Andrea : Oui... Tu as été très courageuse...

Houraye : Oui, je ne pouvais pas l’accepter. Parce que moi, je l’ai vécu. Je sais ce que c’est. Donc je ne laisserai jamais que ça arrive à ma fille... J’ai tout laissé derrière moi : ma famille, mon boulot, mes biens, tout... j’ai sacrifié tout ça pour la protéger. Et je ne le regrette pas. Parce que, aujourd’hui, ma fille est protégée.

Andrea : C’est une sacrée expérience...

Houraye : Oui, je te jure...
C’est dommage que, dans certains pays, on le fasse toujours. C’est dommage... Mais bon...
[silence]

Andrea : Tu vois vers quelle histoire nous a envoyées une petite cage pour insectes ?

Houraye : Et oui !
[rires]
Et là, la photo, c’est toujours sur ma route...

Andrea :
Tu l’as bien réussi cette fois-ci.
 

© Houraye Sow
© Houraye Sow

Houraye : Oh là là ! C’est mon doigt ! Je voulais photographier la résidence... Andrea, ce n’est pas bon du tout.

Andrea : Ce n’est pas grave...

Houraye : Non, je voulais prendre l’entrée de la résidence...

Andrea : Ne t’en fais pas. Ça arrive... Avec ces petits appareils on ne se rend pas compte quand le doigt est devant... Ça fait combien de temps que tu vis dans cette résidence ?

Houraye : Bientôt 2 ans. Je suis là depuis 2021.

Andrea : Et ça te plaît la vie ici ?

Houraye : Oui, franchement. Les gens... on ne se côtoie pas beaucoup, mais il y a du respect. Tout le monde est bien chez soi. Le personnel, par exemple, comme madame Matthys et ses collègues, sont vraiment gentils. Franchement.

Andrea : C’est important...

Houraye : Oui...
[silence]

Andrea : Le nom de la résidence, “Les sources”...

Houraye : C’est joli, hein...
La première fois que je l’ai vu, on en avait parlé, j’ai pensé à un endroit où on va pour se ressourcer.

Andrea : Ici, un endroit qui pour toi est temporaire...

Houraye : C’est temporaire, malheureusement. Peut-être que d’ici peu je serai ailleurs. C’est l’assistante sociale qui s’en occupe, en fait. On a déposé une demande, elle a été acceptée. Donc on attend qu’on me propose quelque chose. Ouais...
[silence]

Andrea : Ça t’inquiète un peu de ne pas savoir où tu vas après ?

Houraye : Non, ça ne m’inquiète pas. J’ai sélectionné les endroits qui m’intéressent. Si ça marche, tant mieux. Sinon, on verra quel endroit ils vont me proposer.

Andrea : Le plus difficile a été fait. Tu as quitté ton pays pour venir en France sans savoir où tu allais exactement...

Houraye : Ah oui, j’étais prêtre à me battre, pour mes enfants.
Andrea : Quand tu es arrivée en France, est-ce que tu avais déjà des connaissances par ici ?

Houraye : J’avais juste une amie de ma mère, qui habitait dans le 14ème. C’est elle, d’ailleurs, qui m’a aidé avec beaucoup de démarches. C’est une femme extraordinaire. Je ne connaissais personne d’autre. Il y avait qu’elle. Elle est là avec sa famille, depuis peut-être 30 ans.

Andrea : Et ta mère était au courant de ton projet ?

Houraye : Elle était déjà décédée, ma mère. Je ne me souviens même pas d’elle. J’étais toute petite. Je ne l’ai pas connue. C’est à mon père que j’avais tout raconté, tout expliqué. Il était d’accord avec moi. Il a accepté que je parte pour que je protège ma fille. C’est ça...
[silence]

Andrea :
Tu as été vraiment très courageuse...
 

© Houraye Sow

Houraye : Oh là là... Je n’ai pas l’habitude d’utiliser des appareils photo. Tu sais, maintenant on n’utilise que le téléphone.

Andrea : Oui, c’est vrai.

Houraye : Je voulais prendre l’entrée des “sources”. Je voulais garder un souvenir. On voit la porte de mon petit appartement au fond. Mais mon doigt est encore là, oh là là !

Houraye : Ça c’est sur la ligne 3 du métro. Ça me plaît beaucoup cette image.

Andrea :
Pourquoi elle te plaît ?

Houraye : Comme ça. C’est joli, vraiment.

Andrea : Tu aimes bien l’affiche ?

Houraye :
Oui. C’est l’affiche qui me plaît.

Andrea : C’est l’image de la ville qui t’attire ?

Houraye : Exactement.

Andrea :
Tu aimes bien la ville ? Est-ce que tu aimes la vie à Paris ?

Houraye :
Oui...

Andrea : En Mauritanie, tu étais déjà dans une
grande ville ?

Houraye : Oui, j’étais dans la capitale, à Nouakchott.
 

© Houraye Sow
© Houraye Sow

Houraye : Ahh... Ça c’est mon bureau ! C’est le matin, de bonne heure. Ahh....
Il y a le masque, ma gamelle pour le déjeuner...
[rires]

Andrea : Ça te fait beaucoup sourire, c’est un lieu qui te fait du bien ?

Houraye : Oui, j’aime bien. Si je pouvais trouver un logement là-bas, ce serait super. J’aime bien Suresnes.

Andrea : Combien de temps tu prends pour y aller ?

Houraye : 1h10. Il y a beaucoup de changements à faire...
[silence]
Là, c’est la salle des réunions. C’était tellement clair. Je voulais montrer la lumière. Mais ça n’a pas marché !

Andrea : Je la trouve sympa cette image...

Houraye : Mais Andrea, qu’est-ce que te plaît ici ?

Andrea : Toute cette lumière sur la photo, ça donne une ambiance. Ça parle d’un moment de la journée, d’un lieu qui te fait du bien, d’un endroit en lien avec un travail que tu aimes faire, mais on dépasse la description. On passe aux émotions et aux non-dits...
 

© Houraye Sow
© Houraye Sow

Houraye : Là, je rentrais chez moi...

Andrea : Ça te fait du bien de rentrer chez toi ?

Houraye :
Ah oui, quand tu sors de chez toi à 6h30 et que tu travailles jusqu’à 16 heures, ça fait plaisir. Une fois arrivée, je fais un grand “ouf ” de soulagement. La journée est finie, ça s’est bien passé...

Andrea : Et qu’est-ce que ça te fait de passer autant de temps dans les transports ?

Houraye :
Je n’aime pas les transports, Andrea. C’est fatigant ! Surtout quand on a beaucoup de changements à faire. J’en ai trois... Je prends la ligne 2, le RER A et puis le tram.Oh là là...si je pouvais éviter les transports... mais je n’ai pas encore le choix.

Andrea : Et pourquoi tu as voulu photographier ton trajet ?

Houraye : Comme ça... c’est ma routine, ça va me faire des souvenirs...

Andrea : Je te montre tes portraits... Houraye : C’est joli, Andrea... Andrea : Tu t’y retrouves ?

Houraye : Oui, bien sûr...
C’est magnifique...
Là, on dirait que je dormais... [rires]
 

© Andrea Eichenberger

Andrea : Tu as les deux versions, avec les yeux fermés et les yeux ouverts.
Entre les trois photos, il y en a une qui te représente mieux que les autres ?

Houraye : Je me retrouve dans les trois...

Andrea : Tu veux m’en parler plus ?

Houraye : C’est moi, c’est tout...

© Andrea Eichenberger

Dans différents points de la ville, je propose des ateliers de photographie à de petits groupes de personnes. Chaque participant.e reçoit un petit appareil photo pour documenter ses déplacements, ses espaces de vie publics et privés, ses expériences et son quotidien en ville (et au-delà). Ensuite, une rencontre a lieu pour visionner les photographies et une conversation s’engage autour d’elles.

Les conversations sont enregistrées et le matériel (photographies et paroles) est rassemblé dans de petits livrets, intitulés Parcours, qui, en même temps qu’ils présentent les déplacements des personnes dans la ville, permettent de raconter leurs trajectoires de vie. Le travail est complété par des portraits, que je réalise en étroite collaboration avec les personnes photographiées, et qui sont ensuite l’objet d’analyses et de discussions que je peux avoir avec celles-ci.

Le regard des habitant.e.s sur leurs parcours et leur image (portrait) sont des moyens de prendre conscience d’eux et d’elles-mêmes dans l’espace urbain et une opportunité de réfléchir sur leur présence et leurs relations dans cet espace.

L’un des lieux où j’ai tenu un atelier photo était la résidence Les sources : un bâtiment d’hébergement social temporaire qui accueille un public varié, riche d’une diversité d’origines, de métiers, d’âges et de parcours de vie.

Andrea Eichenberger avec Houraye Sow
Carnet intégrant l’exposition LES SOURCES « Parcours »

Les photographies couleurs présentées dans les livrets intitulés « Parcours » ont été réalisées au mois de septembre 2023, avec des appareils photographiques jetables fournis à des habitant.e.s de la Résidence Les sources, située dans le 11ème arrondissement de Paris, pour qu’ils/elles réalisent des images autour de leurs routines et de leurs expériences personnelles en lien avec le quartier.

Projet réalisé dans le cadre de la Biennale Art contemporain et Logement social, Mairie du Onzième, Paris, octobre-novembre 2023.

 

Photo d’ouverture, Houraye, © Andrea Eichenberger