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Absence photographique
La présence infinie des absents
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Le dernier homme, dernier livre paru de Dominique Mérigard, est le versant texte d’une histoire qui s’est aussi écrite en photographie au travers de sa série « Beauséjour inventaire ».
Dans son travail photographique et ses écrits, il interroge sans cesse les notions de temps, de mémoire, de transmission, de perte et d’absence.
L’absence peut passer inaperçue. Être seul peut sembler normal, si c’est par volonté personnelle.
Mais le manque, lui, même s’il est invisible, fragilise l’édifice. Et cette pièce manquante, qui au premier coup d’œil ne semble pas faire défaut — les subterfuges pour masquer les failles sont légion —, peut mettre en péril la construction.
Heureusement, encore une fois par ruse, on peut remplir l’espace de signes, d’histoires réelles ou imaginaires, de celles que l’on se raconte lorsqu’on est enfant et qui résistent au temps. On peut s’attacher à des objets, à des lieux, même si certains n’ont pas cette chance qui peut aussi être un piège. Alors, je me demande comment ils vivent.
Le dernier homme est un résistant. Un être résilient, mais a-t-il le choix ?
« Combien de temps, après la mort de sa femme s’est-il débattu contre cette absence, le manque de ce corps et le deuil de cet espoir de fonder une famille ? J’essaie de comprendre comment mon père a pu vivre dans cette solitude sentimentale et survivre au drame. Il m’a dit qu’il n’avait pas voulu qu’une autre femme prenne la place de ma mère. L’avait-il aimée à ce point ou avait-il baissé les bras face à ce destin qui semblait ne pas vouloir lui octroyer le bonheur et le réconfort du couple ? Était-ce par force de caractère, parce qu’il était dur au mal ou bien au contraire par faiblesse, terrassé par le destin ? Il avait accepté de vivre dans le renoncement, dans la nostalgie. Ces souvenirs plus vieux que moi pèsent encore. »
Combien de temps me faudra-t-il, à mon tour, pour accepter son absence, leur absence ?
Pourtant, je sais qu’ils sont là, qu’ils sont présents dans chaque objet, dans chaque recoin d’une pièce, dans chaque reflet qui apparaît dans un miroir.
« Enregistrer les traces de ce territoire intime est le moyen de conjurer l’abandon, la perte et la disparition : la maison fermée une grande partie de l’année, le jardin devenu friche, les arbres morts, les outils délaissés. Transformer en images les choses de peu qui peuplent chaque recoin, c’est les ramener à la vie. Le temps d’avant se lie ici au temps présent. Il est aussi le temps perdu qu’on ne pourra jamais rattraper. Dans chaque photographie se loge une parcelle de mémoire, et les réunir constitue un puzzle, un inventaire de souvenirs d’enfance où s’entremêlent le réel et l’imaginaire. »
La photographie agit, elle défie l’absence. Voilà pourquoi elle est mon amie.
Photographier, c’est donner une valeur aux choses, une valeur sentimentale et un avenir mémoriel. Les faire entrer dans l’histoire, notre histoire, si insignifiante soit-elle, l’histoire de notre pensée, l’histoire de notre regard.
Certains y voient de la poésie, d’autres de la nostalgie, c’est pourtant de réalité qu’il s’agit. Une réalité alternative, un dialogue avec la mémoire qui sait remettre en scène le passé.
C’est à la fois le début et la fin.
« Lorsque la perte de ceux qui ont accompagné l’enfance advient, il reste les lieux. Une fois ces lieux privés de vie, de la présence de ceux qui les ont remplis, il reste la relation qu’on a aux lieux et aux objets qui continuent de l’habiter, un rapport à l’âme de ces lieux, aux sentiments qu’ils provoquent en nous, nous poussant à réinvestir l’espace, à prendre possession des choses comme on entre dans une nouvelle peau pas tout à fait nôtre et pourtant différente de l’ancienne. Puis ce sont des allers-retours incessants entre le pays que nous avons dû quitter, il y a déjà si longtemps, et l’autre pays, difficile à nommer, celui du temps présent. »
Pour toutes les photographies de l’article : série « Beauséjour inventaire », © Dominique Mérigard.
https://www.merigard.com/beausejour-inventaire
LE DERNIER HOMME
Dominique Mérigard
Éditions La Grange Batelière
Parution : janvier 2025
Format 145 x 210 mm • 160 pages
13 reproductions de photographies noir et blanc
18 € • isbn 979-10-97127-48-0
https://www.editionslagrangebateliere.fr/parutions/le-dernier-homme-1/







