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La lettre et son langage
Kent Robinson, artiste et sérigraphe
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Sur le profil Instagram de Kent Robinson on peut lire en description : créateur du Cyrillatin. À force de se questionner sur le langage, la typographie, l’existence des alphabets, la genèse des signes qui forment les sons, il a décidé de fusionner le cyrillique et le latin et d’en faire une police pour un langage nouveau ; tout simplement.
Après tout, l’artiste n’est-il pas aussi poète ? Et le poète ne se joue-t-il pas du conformisme de l’écriture ? Au-delà de l’effet poétique, c’est un travail laborieux de typographe qui donne une police à télécharger [1]. Oui, en accès libre. Parce que la langue est une hybridation continue, il ne se voyait pas vendre cette « typomagique » qui permet de construire un nouveau champ linguistique. Cette police de caractères dynamique, permet de créer des « lettres hybrides » depuis les alphabets latin et cyrillique. Ainsi, on entremêle serbe et italien, russe et anglais, français et ukrainien adlib et à sa guise, pour la beauté des lettres ou celle du sens, ou les deux, ou juste le geste, la fameuse Geste…
L’artiste ici, donne non pas une œuvre à regarder mais un accès à des imaginaires, à des réalités encore à construire ; au-delà des mots, une langue, un langage qui ne reste pas utopique ou accessible à quelques-uns mais à un potentiel ensemble puisque tout est à imaginer et à construire. Cette œuvre à utiliser, pour soi-même œuvrer, puisque la police fonctionne sur les différents systèmes d’exploitation existants, a permis au jeune Robinson d’entrer dans le monde de la linguistique, en tant qu’artiste plasticien en la présentant en 2023 à la Narva Art Residency (N.A.R.T.) et à la Maison du langage estonien, toujours à Narva, en Estonie, puis en 2024 à l’École des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence.
Le Cyrillatin est le résultat d’une dizaine de travaux autour de la langue et des alphabets que Kent Robinson produit depuis 2014, lors de nombreux allers-retours entre les deux continents linguistiques que sont la France et la République Tchèque. En 2016, il va tomber en amour devant la sérigraphie et l’alphabet cyrillique. De cette rencontre polytechnicienne, il va produire plusieurs œuvres ; d’abord une série d’affiches sérigraphiées, qui recensent les mots en tchèque qui existent sans voyelles ; la série ČVRTVLK est perturbante pour un latin. Puis il produit un premier livre totem, microédité, qui entremêle déjà les alphabets, dans une saturation d’écritures manuscrites d’une densité impressionnante, renforcée par le choix d’un papier transparent : une fièvre scriptique, la maladie de celui qui maîtrise depuis peu une nouvelle langue, comme un enfant qui n’en reviendrait pas de savoir écrire et qui, pour s’assurer que son pouvoir nouveau ne va pas disparaître, décide de ne plus jamais s’arrêter.
De cet exercice de l’intime qui produit un nouveau sens, il va en tirer une installation-performance, intitulée Prayers, qui voyage encore aujourd’hui [2]. À genoux comme le croyant devant son Dieu, Kent Robinson passe des heures à construire au sol, lettre par lettre (faites de plâtre volatil), des phrases issues de prières qu’il récolte lors de rencontres où la thématique de la croyance est abordée. L’œuvre n’est donc jamais la même et toujours inachevée ; comme ces lettres fragiles, le texte est éphémère, comme avoir foi en l’art est fragile. Chaque œuvre du dispositif Prayers est donc une ode à la fragilité et une performance mémorielle.
« Tout est question de mémoire », nous indique Kent. Nous avons en nous cette mémoire universelle, la capacité d’agir sur le vivant, le réel, par l’imaginaire et le souvenir. Tant de langages ont été créés pour exprimer l’autour et le dedans. Et puis les langues ont connu des normes, la disparition a pris le dessus sur la création de sens. « Ce que je fais, c’est tout simplement continuer à ouvrir des chemins de mise en sens ». Un truc d’humain banal au fond.
Comment ne pas penser au titre de Michel Leiris, Langage Tangage [3] en parcourant les travaux de Kent Robinson. Et à son métier. Mais ici l’artiste devient ethnographe du futur. Il fouille ce qui n’est pas encore tracé. Poète, je vous dis. La mystique de la naissance de l’humanité se raconte en mille lieux, de mille façons, parce que mille langues sont nées, d’un même berceau pourtant. Dans la tête de Kent, ça mouline et ça tangue, la houle semble draguer des milliers de chuchotements qu’il s’évertue à décrire dans un ouvrage à paraître ; il cherche encore un éditeur, lui qui est artiste mais aussi sérigraphe, en a produit quelques-uns des livres, à lui et pour d’autres. Mais là, il voudrait sortir du « circuit de la microédition » me dit-il, « que l’on puisse s’interroger sérieusement sur la portée de l’exercice et questionner l’immanence de la typographie et ce qu’elle peut parfois forcer, comme un non-mouvement, une difficulté à s’approprier le langage pour le transformer ».
Pour lui, le langage est un sésame pour l’esprit, un véhicule vers l’ailleurs, même depuis la plus petite cellule, le langage, qu’il soit lu ou dit, est un véhicule. C’est peut-être là la différence d’avec les courants surréalistes et de l’hypergraphie que met en lumière Jacques Villeglé [4]. Il ne s‘agit pas de déconstruire mais bien de reconstruire. Il ne s’agit pas de se détacher d’un fondement rationnel et concret mais bien de proposer de nouveaux fondements, pour des mondes dont personne n’a encore vraiment accouché. Kent Robinson nous attend sur une autre rive, il faut se saisir d’une langue comme bateau pour traverser. Langage, tangage.
À 31 ans, Kent Robinson semble déjà ancré bien droit dans une ligne créatrice foisonnante et cosmologique, loin des sentiers classiques de ses contemporains. Diplômé des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence, sérigraphe et artiste-auteur, il reconnait que l’académie est un passage obligé, « mais n’amène rien de concret ; quand tu sors, c’est là que tout commence ». Sérigraphier, il en a fait un métier et le studio Abbaye Prints [5] est aujourd’hui devenue une référence sérieuse pour des productions artistiques mais aussi des objets plus sériels. « Je reste accroché à la réalité. J’ai eu aucun capital de départ, ni de réseau particulier. Je prends autant de plaisir à faire des t-shirts pour un boulanger qu’à produire des pièces uniques à exposer ». On comprend vite qu’il n’y a pas de frontières entre un monde d’art et de créativité et un monde artisanal, de fabrication, pour Kent : « Je considère que si j’arrive à développer ma créativité, c’est parce que j’ai gardé les pieds sur terre, des horaires, un métier, des contraintes professionnelles. Je m’épuise parfois mais j’ai un vrai sentiment d’agir ; je fabrique, je crée : tout est ouvrage ». Un retour vers des racines simples ; celles de l’homo faber ?
Celle d’un citoyen qui œuvre dans la cité : Marseille. Il s’inquiète de sa politique, d’une gentrification, d’un nouvel ordre qui semble oublier des principes fondamentaux de mixité sociale qui ont fait l’identité de la ville. Pour Kent l’« autre » est omniprésent puisque le langage n’est rien s’il reste dans la gorge de celui qui l’emploie. Il vit pleinement le processus de l’altérité « sans lequel l’artiste ne dit rien de bien véritable ».
Depuis quelques années, il développe un travail d’acteur « social comme on dit, mais moi je préfère dire que je travaille avec des enfants, je les amène à comprendre que créer c’est pour tout le monde ». Il vient d’achever récemment un atelier avec des mineurs non accompagnés mis à l’abri dans un centre d’accueil à la sortie de la ville. De cette expérience, il tire une création toute nouvelle, au croisement entre archéologie et langage. « Gamin, je trouvais fantasmagorique l’histoire de la pierre de Rosette. »
Quand il se retrouve à animer un atelier d’écriture avec une dizaine d’enfants et d’adolescents issus de différents pays du globe… Il se rend compte que toutes et tous ne savent pas écrire, ni lire. Comment faire ? « J’ai eu l’idée de faire une pierre de Rosette 2025 : de fusionner leurs capacités d’expression, qu’elles soient le dessin ou le texte ; je leur ai demandé de raconter leur périple jusqu’en France, avec leurs moyens et deux contraintes : une feuille et un stylo ». Il va ensuite réunir les créations de chaque enfant et les transférer (gravure au laser) sur des plaques de béton qu’il construit dans son atelier.
Pour donner une dimension historique à ces éléments, il tente de reproduire une méthode artisanale pour produire ces « pierres de Rosette 2025 », utilisant un micro-coffrage fait main et des mailles de fer (comme pour les poulaillers) pour mouler les pierres. Le résultat est saisissant et Kent ne s’arrête pas là ; « avec les jeunes, on réfléchit à un endroit pour enterrer ces pierres, à différents endroits de la frontière entre la France et le pays qu’ils ont traversé avant d’arriver. Je cherche encore un procédé pour conserver au mieux les écritures transférées sur le béton, afin de gagner en durabilité ; l’idée farfelue et un peu surréelle, c’est que quelqu’un tombera sur ces pierres, un jour, et prendra un temps fou, je l’espère, à déchiffrer les histoires de migrations de ces jeunes, qui n’ont pas encore fini leur chemin. C’est un foyer d’urgence, ils ne restent jamais bien longtemps, j’avais envie de leur donner des racines ici, une trace de leur passage que beaucoup dénigrent et montrent du doigt ».
Notes
[1] Contacter directement Kent Robinson sur son site ou par « DM » sur Instagram.
[2] Quelques dates importantes et à rebours de cette circulation : Exposition Émergences au Cloître Saint-Louis, Avignon, 2023 ; Exposition La relève (Festival Parallèle), Art-cade Galerie, Marseille, 2019 ; Exposition Voyages Immolibes à la Fondation Vasarely, Aix-en-Provence, 2015…
[3] Leiris, M. (1992). Langage tangage ou ce que les mots me disent (Nouv. Éd.). Gallimard.
[4] Villeglé, J. (2008). Le lacéré anonyme. Les Presses du réel.
[5] Abbaye Prints, 70 rue Saint-Ferréol, 13006 Marseille.
Voir en ligne : www.kentrobinson.fr
Exposition/évènement à venir : WIELS art book Fair 2025 le 04 et 05 octobre à Bruxelles.
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