dimanche 31 mai 2026

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La Grande Forme

, Pierre Faucomprez

Pierre Faucomprez revient à ses premières participations hors-cadre avec la revue. Persévérant avec humour à sérieusement prôner la révolte, il nous invite à partager sa prochaine aventure. En grande forme...

« Les signes de changement collectif ne sont pas perceptibles dans la particularité des vies, sauf peut-être dans le dégoût et la fatigue qui font penser secrètement “rien ne changera donc jamais“ à des milliers d’individus en même temps », écrit Annie Ernaux.

Sommes-nous dans cet état, à l’un de ces tournants, où l’être singulier, celui que tout porte à la création, se demande : vais-je donc enfin servir ? L’art peut-il se rendre utile sans que l’artiste renie son bon plaisir ?
Accouru à Paris pour l’amour du cinéma, je me rappelle comment mes sujets de campagne se sont frottés aux nouveautés de la Grande Ville, comment le scénario s’est compliqué, peuplé, ni plus ni moins généreux, mais difficile à tourner.

Khalepa ta kala — les choses belles sont-elles difficiles ?

De quelle beauté s’agit-il ?
Une vallée de larmes, chaque rue. Un bon, un mauvais côté, chaque trottoir. À dépanner. De sollicitations en sollicitations, je me blinde, pense moins à soigner qu’à compter béatement sur la solidarité officielle. Je pérore, et si j’élargis le champ, la foule des problèmes sociaux et politiques dépasse vite ma capacité d’empathie.
L’internationale du bagne me laisse perplexe. Le financiarisme de gauche, l’insuccès de l’écologie politique, la peur et la violence quasi réflexes qui ordonnent les relations de pouvoir... j’évite meetings et défilés. Je suis de mon époque, méprisant les foules, dépassant les clivages — ma colère ensevelie.
Dans ma distraction, la technologie passe aux mains des puissants. Désormais elle vise à me rendre obsolète, infoutu de rattraper mon retard, de jouir des machines à mon rythme, de mener adolescent un projet de vie... Dépossédé parmi les dépossédés. Déplacé parmi les déplacés. Une intelligence encombrée de pensées artificielles. Tout se paye.

Je désire pourtant agir, pour l’espèce, faute d’une cause à la fois intime et universelle à défendre, témoigner de la splendeur du monde : ces persécutions subies par le plus grand nombre, rupins ou indigents, cette tendance occidentale à capitaliser sur la valeur, cette obsession à rester dans le circuit, tout cela a-t-il un sens pour qui ouvre de nouvelles voies ? Aucun. Ne trouverai-je pas ici le courage de reprendre position ?

Si je reprends l’exégèse que fait Gilles Deleuze de Roberto Rossellini, « moins le monde est humain, plus il appartient à l’artiste de croire et de faire croire à un rapport de l’homme avec le monde, puisque le monde est fait par les hommes… » Rien de franchement rassurant, sinon que tout navigateur peut encore jeter l’ancre, tout créateur s’écarter des passions communes, non pas aveugle et sourd, indifférent à la douleur persistante du monde, mais au contraire, libéré du nombre, craquelant le panurgisme du troupeau. Quelques-uns changent ainsi les règles du jeu, virent de bord sans prévenir et sauvent la nef en douceur. Quand la chance leur sourit, il y accueillent des naufragés et trouvent à raccommoder, parfois, les liens du réel et de l’imaginaire.

TK-21 m’a découvert il y a 3 ans, publiant La tangente de Bauman. J’étais alors à mille lieues de penser qu’une revue d’image, cet ensemble foisonnant d’images et de sons racontant déjà des histoires, accueillerait un roman in extenso. S’y inventaient des images, des voix, certes, mais il fallait encore que TK-21 adopte le genre, qu’yel fasse preuve d’une curiosité et d’une ouverture hors norme... La revue a aujourd’hui l’âge de mon héros et yel a sans doute des points communs avec ce lycéen précoce et révolté qui fugue dès qu’une occasion se présente. Lui se rengorgera pour sûr d’une telle communauté d’esprit !

Mais revenons au cœur de TK-21 : le présent.
Aujourd’hui que pensé-je tourner, écrire, imprimer ?
Est-il donc un tournant ?

Qu’importent l’accélération des techniques, l’absorption de la mémoire et de l’intelligence par les machines, je garde ma ligne. Comme dans un tirage du Yi-King, le motif des actions que j’entreprends n’est qu’une recherche d’équilibre — qui peut se photographier dans des formes poétiques courtes : tankas.

En parallèle se dessine comme une fresque sur les murs d’une chambrette d’étudiant. De l’esclave à l’artisan, du paysan à la chaîne ouvrière, du métier à tisser à la toile industrielle, du capitalisme familial à la ploutocratie mondialisée, et l’artiste, calé dans une encoignure, sautant de la peinture au cinéma. Bientôt l’internet, toile unifiante. Titien vidéaste, Rimbaud webmaster, et leurs followers. Poussières numériques dans un nuage infini de poussières numériques...
Il s’agira cette fois non plus d’un roman, mais d’un essai mêlant histoire et sociologie, visant à retrouver l’énergie que nous avons joyeusement dépensée à devenir américain. Une force à transformer pour fonder ailleurs et autrement le rêve. Et véritablement partager sa matérialisation — ou comment ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
Si la vulnérabilité et la dépendance de tout individu entrent à la base de toute conception politique, alors la logique économique de la dépense minimale et du profit maximal passeront du premier au dernier plan, jusqu’à se dissiper dans les confins de l’histoire. Même si je ne sais pas encore quelles armes permettront de soutenir de telles idées, je crois en mon étoile — je me placerai sous l’égide de Gandhi, de Mère Teresa ou de TK-21 !

Un projet au long cours, nous voilà bien ! Oui, nul doute que des héros en tous genres me seront secourables et que le compagnonnage de TK-21 me sera précieux.

C’est la Grande Forme.
 

© Pascal Hausherr


 

Image d’ouverture : Pamiers, 2024. Série « Sur les bords de la longue route », © Françoise Lambert.