vendredi 27 décembre 2024

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La Bande Dessinée Spéculative

à partir du corpus CoCo établi par Ilan Manouach — Speculoos, spéculum & bulle spéculative

, William Henne

Speculoos : n.m. Petit biscuit sec traditionnel (spécialité belge). Étym. Le nom actuel correspond à la prononciation brabançonne de speculaas, vraisemblablement dérivé du néerlandais ancien speculatie. En wallon liégeois, on parle de spéculåcions.
Speculum : n.m. Instrument permettant d’agrandir et de maintenir béantes certaines cavités afin de pouvoir mieux en examiner l’intérieur. Étym. Du latin speculum, miroir.
Bulle spéculative : phylactère extrait d’une bande dessinée spéculative.

Les bandes dessinées spéculatives sont des œuvres qui interrogent leur propre discipline et les conditions de leur création, de leur production, de leur diffusion et de leur réception. Ces œuvres sont parfois ironiques et insolentes, parfois astucieuses et ingénieuses, parfois ludiques, voire potaches, parfois austères et rigoureuses, souvent radicales, toujours éloquentes et révélatrices.

La bande dessinée spéculative réunit un ensemble de bandes dessinées inspiré du corpus inventorié par Ilan Manouach et désigné par l’appellation CoCo, pour Conceptual Comics. La définition reprise sur le site de l’exposition du même nom [1] la décrit comme suit :

« Les œuvres de bande dessinée spéculative opèrent une action critique, un questionnement, dans le champ de la bande dessinée. Elles déconstruisent la discipline elle-même (sa forme, sa spécificité), elles mettent en jeu le statut de ses acteurs (auteur·es, lect·eur·ices, édit·eur·ices, diffuseurs, imprimeurs, passeurs et passeuses, institutions), elles rendent sensibles ses cadres de production et ses modes d’existence (support matériel, diffusion, valeur symbolique, rôle social, incidence politique, etc.). Ces objets en bande dessinée interrogent ou attestent de leurs conditions de production, de création, de diffusion, de réception (toutes choses relevant de la sociologie, de l’économie, du marché et du politique). Ils interrogent les notions mêmes d’auteur (éventuellement aboli : soit dispersé, collectivisé, communalisé ; soit remplacé par un algorithme ou une méthode) et de lecteur (des livres qui ne sont pas nécessairement destinés à être lus, mais qui attestent de leur propre intention en tant qu’objet culturel, par le seul fait d’exister en tant qu’objet, en tant que livres) ».

La bande dessinée « classique » convoque l’imaginaire et la fiction, en recourant le plus souvent aux techniques narratives de l’identification, comme le font le conte, la publicité ou le récit médiatique. Quand elles prétendent aborder le réel, c’est sur un mode documentaire, didactique ou dramatique. La bande dessinée spéculative tend à explorer le contexte qui fait naître ces productions. C’est ainsi, littéralement, qu’elle s’ancre dans le réel.

Quelques exemples suffiront à éclairer cette notion en les choisissant aux différentes étapes de production d’une bande dessinée (création, édition, impression, diffusion, réception), étapes qui s’interpénètrent, mais que nous décidons ici de schématiser.

Pour illustrer le processus de création (du côté de l’auteur donc), le mahnwa (bande dessinée coréenne) 8 balls d’OMSCIC COMICS (La 5e Couche, 2023) met en scène 8 boules qui s’entrechoquent et rebondissent frénétiquement, dans un monumental flipper virtuel. Le lecteur comprend progressivement qu’il assiste à la création par ces 8 boules d’une bande dessinée qu’elles génèrent dans leur course folle et leur étrange émancipation.

 

Un ouvrage comme Astro Boy tome 6 (La 5e Couche, 2021) rend compte d’un choix qui relève essentiellement de l’édition. Il s’agit probablement du premier ready-made de la bande dessinée, puisque l’éditeur a décidé de remettre dans le commerce un ouvrage édité ailleurs en doublant son prix et en justifiant sa démarche au moyen d’une étiquette aux accents marxistes expliquant le principe de la plus-value.

 

Le livre Noirs (La 5e Couche, 2015), détournement des Schtroumpfs noirs de Peyo par Ilan Manouach, relève, entre autres, d’un processus d’impression. L’album de Peyo a été réimprimé entièrement en bleu (cyan), les trois autres couleurs de la quadrichromie (noir, magenta et jaune) ayant été rabattues sur cette seule couleur. Les schtroumpfs sont noyés dans leur environnement, ce qui règle dans la foulée le contenu raciste latent de l’album original, qui n’avait pas échappé aux Américains : l’album original fut traduit et adapté sous le nom de Purple Smurf, où les Schtroumpfs noirs sont de couleur violette.

The Dark Knight return book one (La 5e Couche, 2021) semble davantage relever de la question de la diffusion. Le livre numérique peine à s’implanter dans les usages en francophonie, alors que, dans le monde anglo-saxon, il représente une part de marché grandissante. Dès lors, cette publication propose le célèbre comics (dont la première édition originale est par ailleurs la plus chère du marché) dans sa version numérique, sous la forme du code postscript du PDF, imprimé et relié dans un livre (il faudrait que le lecteur tape l’intégralité de ce code, sans faute, dans un document numérique, puis, qu’il change son extension en « .pdf », pour enfin voir les planches). Cette proposition renvoie, dans ce jeu de miroirs entre livre dématérialisé (numérique) et livre imprimé (le pdf publié), à une forme de fétichisation du livre, dans sa matérialité-même (notamment dans le champ de la bande dessinée, où s’est développé une véritable sacralisation de l’objet imprimé. Il suffit de voir comment les salons de bande dessinée sont devenus des lieux de culte pour leurs fervents zélateurs (les fans de bédé), avec leurs rites (la dédicace) et leurs reliques (le merchandising et le tirage de tête)). Cette étape essentielle du processus éditorial, qui établit les relations entre tous ses agents (du créateur au lecteur), la diffusion, est encore peu explorée dans le champ de la bande dessinée spéculative. Il y a certainement des expériences à mener, qui impliqueraient le rôle des distributeurs, des libraires et des festivals.

Enfin, plusieurs réalisations viennent engager le lecteur dans les processus de lecture et de réception du livre. C’est le cas de Strip (La 5e Couche, 2025), où le lecteur est invité à déshabiller un personnage au fil des pages : à chaque fois qu’il tourne une page, le personnage est dépouillé d’un de ses vêtements. Ce strip-tease, laissé à la responsabilité du lecteur, renvoie finalement à une page de l’histoire de la bande dessinée, ainsi qu’à l’histoire des mœurs en général (male gaze, jouet genré, transidentité...).

Nombre d’ouvrages repris dans le corpus de la bande dessinée spéculative sur le site dédié (bandedessineespeculative.5c.be) peuvent prêter à sourire, dans leur dimension parfois ludique ou disruptive, ou simplement parce qu’elle décale le cadre traditionnel de la bande dessinée. Le lecteur est cependant invité à dépasser une première impression amusée et à identifier la part critique et souvent politique que ces propositions renferment. Naturellement, il reste libre, en tant qu’agent autonome, éventuellement émancipé, de demeurer sur le seuil.

Le catalogue est téléchargeable ICI.

Voir en ligne : https://bandedessineespeculative.5c.be

L’exposition s’est déroulée du 11 au 21 mars 2024 à LUCA School of Arts à Bruxelles.
Coordination : William Henne
Design : Nonpareil
Graphisme : Xavier Löwenthal
English proofreading : Simon Blackley
Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Direction des Arts plastiques contemporains et service de la Promotion des lettres.

Affiche de l’exposition : Xavier Löwenthal