vendredi 3 janvier 2020

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Logiconochronie XLIII

Faire face au mensonge absolu
2e séance : La première société du spectacle

, Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

Ce second épisode est architecturé autour du De Spectaculis l’ouvrage du théologien Carthaginois Tertullien (150-220 ap JC) qui devient en français "La première société du spectacle". Écrivain de langue latine issu d’une famille berbère romanisée et païenne, il se convertit au christianisme à la fin du IIᵉ siècle et devient un éminent théologien de Carthage avant Saint Augustin.

Tertullien/Debord

Introduction

Avant de se lancer dans la lecture des textes de Tertullien et de son De spectaculis en particulier mais aussi de son Apologétique et des quelques pages traduites par Pierre Klossowski de son De anima, sous le titre Du sommeil, des songes, de la mort, il est nécessaire de rappeler à la fois l’objectif de ces séances et ce que nous avons acquis lors de la première autour de la lecture de l’Hippias Mineur de Platon en relation avec l’Iliade d’Homère.

En intitulant ce séminaire Faire face au mensonge absolu, se dessine d’emblée un cadre de réflexion autour de la question du mensonge et de la tromperie plus qu’autour de la vérité. L’enjeu est en effet de tenter de dessiner des cartes de la croyance à telle ou telle époque et d’y repérer à la fois les éléments qui perdurent, ceux qui changent et ceux qui se transforment.

Il s’agit pour y parvenir de tenter de déterminer : Où ? Quand ? Comment ? se mettent place des stratégies discursives qui tentent de déplacer voire de remplacer tel ou tel aspect de croyances jusqu’alors bien établies. Car c’est bien ce à quoi l’on croit qui détermine ce en quoi on a confiance ou ce à quoi l’on fait confiance mais aussi ce que l’on tient pour trompeur, mensonger et en tout cas non digne de confiance et donc contre quoi on tente de s’élever pour faire valoir ce à quoi l’on croit.

Le mensonge comme la tromperie semblent plutôt se déterminer à partir de la contestation quasi juridique d’un état de fait. La tromperie se révèle lorsque les éléments sur lesquels est fondée une croyance et une confiance se délitent, perdent de leur puissance à assurer le bon fonctionnement d’une mécanique sociale, politique, ou religieuse.

La question du mensonge – et donc aussi celle de la vérité – est inscrite et se joue principalement sur deux scènes qui se font face : la structure psychique des individus et une scène comme celle d’un théâtre à caractère juridique qui englobe l’ensemble de ce qui arrive dans le champ social.

La question de la tromperie ou du mensonge implique toujours de savoir de quel droit tel ou tel individu ou groupe fait ou énonce telle ou telle chose. De quel droit Socrate pervertit-il la jeunesse par exemple, mais surtout de quel droit s’autorise-t-il de questionner telle ou telle attitude, telle ou telle certitude, et donc de mettre en cause ce qui assure à l’individu comme au groupe sa cohésion, à savoir ses croyances ?

On l’a vu dans la séance précédente, pour qu’une telle « discrimination », c’est-à-dire une telle distinction, soit possible, il faut déjà que de nouveaux éléments aient été posés et posés comme des bases sur lesquelles s’appuyer pour opérer cette « critique » de ce qui est, de ce qui fait office de fond général de croyance.

Cette critique s’opère essentiellement par l’affirmation et la démonstration que ce qui relevait jusqu’ici du croyable, se trouve démonétisé ou en tout cas a perdu une grande partie de sa valeur. Face à cela, de nouveaux éléments permettent d’esquisser ou de démontrer l’existence et la puissance d’une nouvelle manière de penser, c’est-à-dire d’avancer les bases d’une nouvelle forme de croyance.

En un mot, un ensemble de facteurs qui jouait à la fois le rôle de critère de vérité, de preuve existentielle et ontologique et d’élément de reconnaissance de l’appartenance à un même champ de croyance, à un même groupe, une même culture, perd sa valeur et est remplacé par un autre système.

Nous avons assisté à travers l’Hippias Mineur de Platon à un glissement de plaques tectoniques, la plaque iliadique / homérique a été recouverte par la plaque socratique / platonicienne.

Le monde et les actes des héros dont la valeur était chantée et ainsi fondée en légitimité par les aèdes et les poètes et reconnue par l’ensemble de la société préhistorique grecque ont été renversés par un discours critiquant la validité de cette valeur. Cela a été fait au nom d’une forme de connaissance basée sur l’examen différencié des possibilités contradictoires rendues possibles par la reconnaissance de la duplicité comme nouveau mode de fonctionnement psychique.

Nous avons vu ainsi quatre strates constituant la structure psychique et assurant la relation du sujet avec le monde qui l’entoure et sur lesquelles se fonde la question de l’appréciation du mensonge être remises en question.

- La première est la strate de l’habitus ou de l’habitude. Elle est la manière dont s’est sédimenté un ensemble de croyances et de comportements. Elle est portée par les mécanismes fondés sur la répétition.

- La deuxième est la strate dans laquelle se trouve inclus le ou les objets centraux sur lesquels se fonde une croyance. Il s’agit de porter ces éléments des limbes à la lumière et de les faire émerger comme un ensemble de pensées et d’actes susceptibles de révéler la part de mensonge de la situation passée et d’assurer à une nouvelle forme de croyance sa pérennité. Il s’agit de révéler ce qui échappant à la mesure va devoir et pouvoir être repris par le jeu de l’inhibition.

- La troisième strate celle du contrôle. Elle est portée par le souci de vérification de l’efficacité des mécanismes mis en place qui assuraient l’efficacité de l’ancien socle de croyances et assureront l’efficacité de la nouvelle croyance. En elle sont mis en scène les éléments décrivant un psychisme plongé dans « un âge d’angoisse », pour parler comme Alfred Dodds (1842-1922) qui a écrit ce livre important Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse (La pensée sauvage, Paris 1979) et les parades à l’angoisse ainsi révélée. Les modalités de ce contrôle s’appuient sur la vérification tant des échecs relevés dans le passé que des victoires constatées dans le présent et possibles dans le futur.

- La quatrième strate, sans doute la plus importante, est celle sur laquelle s’organisent les nouveaux modes de la « fiance ». Il faut déterminer ce qui va tomber sous le coups de la méfiance et ce qui va pouvoir être porté par l’activité psychique qui rend possible la confiance. Le psychisme travaille ici comme machine à produire de l’attribution. On y détermine ce qui est acceptable ou non en fonction de critères moraux, juridiques ou spirituels.

Attribution, répétition, inhibition et vérification ne dessinent pas tant les contours d’une psychologie qu’elles permettent de déterminer ce qui dans le psychisme lui permet de lutter contre une situation de crise et d’assurer sa stabilité.

L’objectif de ces séances est de montrer comment s’opèrent des mutations psychiques à l’aune de chocs entre plaques tectoniques et comment ces mutations sont activées par des discours qui mettent en scène à partir de la trame imaginale incluse en chacun d’eux, le devenir d’une nouvelle époque.

Aujourd’hui, nous allons tenter de comprendre en étudiant des textes écrits à la fin du IIe siècle, à Rome ou dans l’orbe romaine par des chrétiens, comment la plaque tectonique chrétienne va venir remplacer la plaque tectonique greco-latine.

De nombreux éléments ont déjà beaucoup changé par rapport à ce que nous avons évoqué l’autre fois. Athènes s’est effacée au profit de Rome qui a récupéré une grande partie de ses prérogatives, de ses dieux, de sa culture tout en l’incluant dans un système impérial et juridique non grec. Et les textes qui vont constituer la base de la nouvelle religion, et qui deviendra Le nouveau testament sont à peu près déterminés et s’imposent comme les références inévitables de toute tentative de réfutation du passé de toute construction de la pensée nouvelle.

La philosophie migre de manière radicale, bien qu’évidemment elle persiste en tant que telle dans de nombreux cercles, du côté de la chrétienté en cours de constitution et les grands penseurs de cette époque ne sont plus uniquement païens mais bien chrétiens. Tertullien est l’un de ceux-là, bien qu’il ne vive pas à Rome, mais en Afrique du nord, à Carthage dans l’actuelle Tunisie.

« Quintus Septimius Florens Tertullianus, dit Tertullien, né entre 159 et 160 à Carthage et décédé vers 220 à Carthage, est un écrivain de langue latine d’une famille berbère romanisée et païenne Il se convertit au christianisme la fin IIe siècle et devient le plus éminent théologien Carthage.

Auteur prolifique, catéchète, son influence fut grande. En effet, il est le premier auteur latin à utiliser le terme de trinité dont il développe une théologie précise. Il est ainsi considéré comme le plus grand théologien chrétien de son temps. C’est également un polémiste qui lutte activement contre les cultes païens contre le gnosticisme de Marcion.

Sa figure est toutefois controversée, car il rejoint le mouvement hérétique montaniste [1] à la fin de sa vie. Il est, ainsi, avec Origène un des auteurs à être étudié avec les Pères de l’église sans en être un à proprement parler, car il n’a pas été canonisé par l’Église catholique. » (wiki). Prolifique, Tertullien nous a laissé en particulier un De spectaculis traduit aujourd’hui sous le titre amusant de Première société du spectacle sur lequel nous allons nous pencher non sans aussi évoquer son Apologétique et les quelques pages de son De anima.

Nous tenterons de faire un saut d’un seul bond qui nous permettra au moins d’évoquer pour cette séance, l’ouvrage de Guy Debord, La société du spectacle dont on peut considérer qu’il met en scène pour la première fois ce que l’on pourrait appeler la forme contemporaine du mensonge, d’un mensonge à la fois généralisé et absolu au sens où il ne semble pas devoir laisser beaucoup de place et de chance pour qu’apparaisse quelque forme de contradiction que ce soit ou d’arguments de puissance discursive permettant d’envisager son renversement, même si, en effet, l’auteur de ce livre a, quant à lui, œuvre concrètement à ce renversement. Il nous faudra, cette fois ou plus probablement la prochaine, prendre acte de ce moment de l’histoire où la forme la plus développée de la conscience historique se voit comme recouverte par la plaque tectonique de la marchandise autrement dit du spectacle.

Hubert Robert — Le Colisée

I. Ce que sont les spectacles à Rome au temps de Tertullien

Fondements de la société civile romaine, les spectacles assurent des distractions, exhibent des relations sociales, offrent des moyens de confrontation avec les points d’ancrage les plus angoissants de l’existence comme la mort, déploient des figures essentielles de la pensée et permettent de rendre visible à la fois l’état du monde et l’état de l’esprit de la société.

On y voit quelque chose et on s’y montre, on participe ensemble aux mêmes événements et on peut les analyser et les comprendre mais en même temps on vibre et on ressent ensemble, forgeant ainsi une psyché collective servant à la fois d’incubateur, de miroir et de chambre d’écho aux psychismes individuels.

Le Colisée, achevé en 80 et pouvant accueillir jusqu’à 50.000 personnes. Les spectacles, c’est à la fois la télévision, le café du commerce, l’école des fans et un lieu de culte au sens général du terme. Le Circus Maximus plus ancien, bâti en 599 avant notre ère et en activité jusqu’au IVe siècle a pu contenir plusieurs centaines de milliers de spectateurs. Il marque la forme absolue de cette domination des esprits par le jeu. Une ville, un pays, une nation s’y donnent à eux-mêmes en spectacle apprenant ainsi à se connaître pour ce qu’ils sont. Mais c’est sans compter sur les fêtes qui se déroulent dans l’espace public et qui auxquelles il est impossible de se soustraire.

Plus encore, si l’on considère qu’à l’époque qui nous intéresse la fin du deuxième siècle et le tout début du troisième, on pouvait compter qu’il y avait des jeux et des spectacles, un jour sur deux et que donc la ville de Rome vivait au rythme et dans l’économie générée par ces jeux, on appréhendera encore mieux comment a pu se développer un courant de pensée s’opposant massivement à la domination psychique dans laquelle ces activités tenaient enfermés les habitants, avec leur assentiment, cela va de soi.

Lorsque s’installent dans le paysage culturel et religieux des groupes de gens ne vénérant pas les dieux romains et s’opposant à tous les rites et toutes les pratiques culturelles comme cultuelles, au moins en principe, on comprend qu’un vent de stupeur, de consternation et peut-être une sorte de panique ait pu s’emparer de Rome, si l’on s’accorde à donner comme cadre à ce déploiement plusieurs siècles.

Le livre de Tertullien De spectaculis, écrit entre 197 et 202 est donc composé au moment même de la période peut-être la plus faste de l’existence des jeux romains. En tout cas à un moment où ils constituent le vecteur de formation et de consolidation de ce que l’on pourrait appeler « une conscience collective » et en même temps un « imaginaire collectif », même si ces termes ne sont pas entièrement adaptés. Nul ne pouvait ignorer leur existence ni nier l’importance qu’ils avaient. Car ces jeux étaient pratiqués au nom des empereurs et surtout en celui des dieux. Il n’y avait pas de séparation nette entre le culturel et le cultuel, au sens où même s’il y avait aussi des lieux de culte particuliers, le ciment social était fabriqué à partir, avec et pour les dieux.

Porteurs d’un nouveau dieu et portés par lui, les chrétiens vont appréhender aussi bien les dieux que les pratiques culturelles et cultuelles des romains que leur fonctionnement psychique d’un point de vue tel qu’ils vont balayer tout ce qui est tenu pour vrai, tout ce qui est objet de croyance, renverser les idoles donc et dresser un portrait, dessiner une image de cette société et de ses croyances et ainsi révéler à la fois aux romains eux-mêmes et à nous une image de cette société tragicomique.

Ce qui était tenu jusque là pour vrai, ce en quoi l’on avait foi, ce qui constituait la base de la confiance va se trouver renversé et remplacé par d’autres éléments souvent relevant des mêmes sources, ayant les mêmes fonctions mais se mettant à fonctionner de manière décalée. C’est ce décalage, ces multiples glissements de notions et de pratiques qui permettent à la fois de dresser un tableau d’un monde qui n’est pas encore fini et de celui qui finira par le remplacer.

Une présentation détaillée du De Spectaculis permettra de montrer comment un régime de vérité va se défaire et un autre le remplacer. Ce qui importe à Tertullien, un païen converti et qui a pu assister au moins une ou deux fois à de tels spectacles, c’est d’abord de produire une présentation synthétique de ce qui constitue le fondement même des jeux.

Il les divise en quatre catégories. : le jeux inventés à l’origine en l’honneur des dieux, §5, les cérémonies publiques à portée générale, §6, les jeux du cirque proprement dits, §8, les représentations théâtrales, §10 et les jeux où le corps des athlètes est glorifié, des jeux « gymniques ».

Il importe peu de les détailler plus avant car ce qui constitue le point important de sa démonstration, c’est de montrer ce qui reste de la plaque tectonique romaine quand émerge la plaque tectonique chrétienne. Il faut pour cela, comme on le dit, trouver un levier, poser une définition générale des notions en jeu dans le basculement et ensuite appuyer sur ce levier pour faire advenir la nouveau monde. Et c’est là que s’opposent non pas deux conceptions de la vérité, qu’une vision erronée trompeuse mensongère mais dominante de la réalité à laquelle on oppose une vision nouvelle et vraie qui n’est pas tant présentée comme vraie que comme capable de produire en l’esprit de chacun le processus salvateur permettant d’échapper au piège dans lequel on se trouve prisonnier sans le savoir et surtout d’accéder à une autre réalité dans laquelle quelque chose de neuf advient.

Le mensonge tel que nous essayons de l’aborder ici n’existe pas en soi. Il est plutôt un processus général et permanent de falsification, c’est-à-dire un processus qui s’appuie sur des pratiques qui renouvelées « quotidiennement » permettant d’assurer une société dans ses croyances et dans ses fondements.

Pour faire un premier saut vers notre époque, remarquons qu’il existe une infinité de moyens mis en place depuis maintenant des décennies par lesquels la société marchande contemporaine assure le renouvellement quotidien de ses fondements en tout cas intervient dans le psychisme de chacun pour le conforter dans la croyance dont il est porteur parce qu’il en est le destinataire, au moins celle relative au bien fondé de la société dans laquelle il vit. Si l’on passe à la société de surveillance et de contrôle en laquelle la société spectaculaire marchande s’est transformée, on voit se dessiner une ampleur encore plus importante des processus par lesquels le mensonge étend son emprise sur les psychismes individuels comme collectifs.

L’intitulé de ce séminaire met en avant un aspect à la fois possible et contradictoire relativement au mensonge, celui de sa forme absolue, entendons d’un forme processuelle de mensonge qui interdirait toute sortie hors de son orbe et de sa prégnance. L’existence d’un mensonge « absolu » ne laisserait plus de place non pas pour la vérité ou des vérités mais pour un dévoilement de la structure globale de tromperie dans laquelle serait enveloppé et le monde et ceux qui l’habitent, et les structures sociales et économiques et les discours comme les psychismes, qui les créditent d’être des incarnations du bien ou les critiquent pour ne pas l’être.

En ouvrant La société du spectacle (Guy Debord, Éd. Champ libre, Paris 1971), il est apparu que l’idée même d’un mensonge absolu y avait déjà été formulée avec précision. Il s’agit du § 106, (p.68) : « La classe idéologique-totalitaire au pouvoir est le pouvoir d’un monde renversé : plus elle est forte, plus elle affirme qu’elle n’existe pas, et sa force lui sert d’abord à affirmer son inexistence. Elle est modeste sur ce seul point, car son inexistence officielle doit aussi coïncider avec le nec plus ultra du développement historique, que simultanément on devrait à son infaillible commandement. Étalée partout, la bureaucratie doit être la classe invisible pour la conscience, de sorte que c’est toute la vie sociale qui devient démente. L’organisation sociale du mensonge absolu découle de cette contradiction fondamentale. »

Que les choses aient largement évolué depuis cinquante ans, cela va de soit. Il n’en reste pas moins que ce qui est pointé ici, c’est le recouvrement général de la sphère sociale par une enveloppe à la fois prégnante et invisible en tant que telle, enveloppe qui interdit à tout argument, et en particulier à ceux qui auraient pour but de montrer ce qu’est et comment fonctionne ce mensonge absolu, de parvenir sans avoir été contrôlé, à la sphère de l’efficacité.

Ce que Tertullien nous permet de voir en action, c’est comment dans un moment clé le retournement radical d’une enveloppe idéologique est possible. On pourrait considérer que c’est la seule vertu de la lecture d’un tel texte. Il y a en d’autres mais nous verrons cela plus tard.

II. Refuser les spectacles : Le levier du renversement

1. Enjeux et méthode de la critique du spectacle

La thèse de Tertullien relative aux jeux et aux spectacles est simple. Toutes ces activités constituant le cœur vivant de la société romaine trouvent leur origine dans des croyances et des pratiques dont il faut produire l’analyse généalogique qui seule permettra de les comprendre et d’en montrer l’inanité.

Les spectacles sont donc nés sous couleurs de religion (op. cit., p. 18) en l’honneur de tel ou tel dieu et la présence de temples ou d’autels dans certains cirques, le confirme.

Outre les dieux, les fêtes sont des actes mémoriels liées à des anniversaires de rois (idem, p. 23), à des événement liés à la ville ou à la nation et à leur histoire, autant dire « en hommage aux dieux du peuple ou en hommage au défunts. » (idem,p.23).

Les jeux du cirque permettent des déploiements de pompe qui allient hommages au dieux et aux puissants. Les spectacles théâtraux sont le lieu de l’exhibition des passions humaines quant au jeux où paraissent les gladiateurs, ils sont le lieu de l’exhibition de la violence et de la mort. Devant ces spectacles, « on se consolait ainsi de la mort par le meurtre. » (idem, p. 37)

Au fond, il n’y a là rien de bien problématique, en un sens. Pour que cela le devienne, il faut avant tout disposer d’un autre champ de références, d’une position distanciée, nous dirions aujourd’hui critique pour appréhender en quoi cette idéologie basée sur les spectacles et portée par eux peut ou pourrait être dangereuse parce que trompeuse pour ceux qui à la fois la pratiquent et la subissent.

Et c’est bien là l’éternel problème dès lors que l’on aborde la question du mensonge ou de la tromperie. On ne voit et ne peut enlever la paille dans l’œil du voisin que si l’on a vu et enlevé la poutre qui se tient fichée dans son œil. Il importe d’être déjà en quelque sorte à la fois dans et hors du champ d’influence de ce que l’on critique pour pouvoir en asseoir la critique et formuler des moyens pour y échapper.

Si les questions relatives au mensonge, à la tromperie dans le champ des pratiques politiques trouvent finalement si peu d’écho dans une société et qu’ils restent impunis ou n’entraînent pas de remise en cause du système dont ils sont les manifestations, c’est bien parce qu’ils se produisent dans une champ social et psychique dont pôle magnétique est toujours le même. On sait mais on ne voit pas. Ou inversement, on voit mais on se parvient pas à intégrer ce que l’on voit et à faire en sorte qu’on le sache. On voit, mais on ne se sent pas capable d’agir. On agit mais on ne parvient pas à l’idée qu’il faudrait peut-être renverser l’ensemble d’un système.

Tout ce qui échappe à notre champ de perception, à nos habitudes n’est finalement pas vraiment pensable ou plus exactement, cela fait suffisamment peur pour qu’on ne se laisse pas entraîner au-delà des zones connues par nous, de nos zones de confort comme on dit aujourd’hui. Cela inclut évidemment la prolongation de règles que pourtant l’on peut déplorer.

Ce point est essentiel car c’est aussi cela qu’il montre, comment un mouvement de pensée fourbit ses armes et est prêt à renverser celui dans lequel il émerge. Car il n’est pas besoin d’être chrétien pour comprendre qu’ici, par la voix de Tertullien, ils se déploient dans Rome avec en mains une nouvelle conception du monde et que c’est à partir d’elle que le travail de remise en question est possible et pourra aboutir.

Sinon on n’aurait affaire qu’à un mouvement d’idée parmi d’autres, parmi tous ceux qui ont certes telle ou telle vertu, telle puissance de dévoilement sur tel ou tel point, mais ne sont pas parvenus, comme le fera la christianisme, finalement à prendre le pouvoir sur les structures étatiques et culturelles. Il est vrai que ce mouvement se réalise au bout de quelques siècles et non pas de décennies ou encore moins d’années comme on est en droit de l’espérer dès lors que l’on pense et voit possible une mutation que l’on espère.

Cependant, il va nous falloir analyser les aspects philosophiques et théologiques de l’argumentation de Tertullien car ils sont aussi essentiels pour notre propos relatif au mensonge, à l’aveuglement, à la tromperie et surtout à la possibilité de lever tel ou tel voile qui enveloppe de son aura invisible mais prégnante nos possibilités de penser et de vivre.

Une fois ces éléments posés, ce qu’il faut indiquer, c’est à la fois l’enjeu du livre pour Tertullien et la méthode qu’il utilise pour à la fois soulever la plaque tectonique grecque, déchirer le voile qui aveugle les romains, c’est-à-dire ceux qui se livrent corps et âme aux spectacles sans penser plus avant aux dangers potentiels que leur psychisme encourt à persévérer dans cette voie et enfin définir les « produits de remplacements » qu’il propose pour atteindre le but qu’il se propose qui est d’échapper à cette emprise qu’exerce à travers certains de ses mécanismes sociaux une société sur le psychisme de ceux qui la composent, les empêchant ainsi d’atteindre à une nouvelle vision du monde à une nouvelle vérité, à une forme de salut censé les libérer principalement d’une chose, l’angoisse de la mort, face à la mort et face au néant dont elle balise l’existence qui parvient à son terme.

Tertullien

2. Rationalité de la nature

La méthode est simple ou relativement simple, encore faut-il remarquer qu’elle implique des connaissances solides en histoire de la pensée, en philosophie et une confiance en soi indéfectible ou du moins dans les propositions avancées. La méthode fonctionne globalement ainsi. Tertullien travaille à partir de quelques éléments essentiels sur lesquels s’appuie la pensée gréco-romaine et il va les faire glisser les uns sur les autres en changeant leur polarité.

Son travail consiste à présenter ces éléments en fonction d’une pensée consensuelle, une sorte de constat possible porté par une tendance rationnelle forte. Cet accord de principe possible sur la base d’une raison à tendance objective pourrait-on dire dans notre vocabulaire d’aujourd’hui, lui permet ensuite de les démonétiser, d’en faire des éléments soit sans valeur soit de valeur négative.

Il les trie et ceux qu’il garde il les fait glisser alors dans un autre champ symbolique où il les recharge alors afin de leur donner une nouvelle valeur positive, une nouvelle fonction heuristique, une nouvelle puissance affective. Et alors, les aspects de la réflexion qui engagent les éléments majeurs de la foi peuvent être formulés d’une manière pour le moins non rationnelle. Mais qu’importe puisque la rationalité comme ce qui apparemment dépasse la raison et l’entendement a une seule et même source.

Cet aspect est important, car il inscrit de manière quasiment indélébile les limites dans lesquelles pendant les siècles suivants vont se tenir les débats à la fois internes à la pensée théologique et relatifs aux luttes entre pensée chrétienne et philosophie.

Avant de revenir aux spectacles faisons pour préciser cette méthode de Tertullien un bref détour par un autre texte, le De anima. Il ne nous est accessible que de manière très partielle grâce à la traduction de Pierre Klossowski de quelques passages dans un livre intitulé Du sommeil, des songes, de la mort, (Gallimard, coll. Le promeneur, Paris, 1999).

Évoquer ce texte est essentiel car il est porteur de la première version d’une formule qui aura une immense postérité à travers un certain nombre de variantes.

Pour faire un point sur le sommeil, Tertullien évoque les penseurs qui ont écrit sur ce sujet et termine ainsi ces remarques : « Quant à moi, j’affirme n’avoir jamais dormi de manière à reconnaître quoi que ce soit de tout ceci. » (op. cit., p. 17). Il s’ensuit une approche en effet descriptive des manifestations du sommeil et une tentative d’analyse ramenée aux deux éléments centraux que sont le corps qui s’agite, ressent et vit et l’âme qui en lui se démène. Il pose ses remarques sur le fond d’une sorte d’évidence partagée relative aux faits et à leur présentation dans un vocabulaire simple et déconnecté de toute affectivité.

En fait il inscrit son propos dans le champ d’une rationalité implicite qu’il va ensuite légitimer de manière irréfutable en inscrivant cette rationalité factuelle dans le cadre plus global du monde. Cette rationalité va être attribuée à un personnage à la fois très ancien, car il existe même sous une forme abstraite chez les grecs, et très nouveau, car il a acquis avec les chrétiens des qualités et des puissances nouvelles, et qui est nommé Dieu.

Deux phrases bornent le nouveau territoire de la pensée : « nous croyons en effet que si la nature est bien quelque chose, elle est une œuvre raisonnable de dieu » et quelques lignes plus bas cette phrase appelée à une grand postérité : « que si le sommeil est vital, salutaire, secourable, il n’est rien de ce genre qui ne soit rationnel, rien qui ne soit naturel, parce que tout ce qui est rationnel est naturel. » (op. cit., p. 21).

Vous entendez résonner dans le ciel de la pensée, en écho à cette première formulation par Tertullien, la célèbre phrase de Hegel dans son Introduction à la philosophie du Droit : « Tout ce qui est réel est rationnel, tout ce qui est rationnel est réel. » Il précise d’ailleurs que « L’histoire n’est que la manifestation de la raison. »

La méthode de Tertullien consiste donc à ramener ce qui existe, à décrire ce qui existe, dans des termes déconnectés des croyances en vigueur pour parvenir à une forme de consensus rationnel acceptable par tous, une rationalité descriptive en quelque sorte. Cette rationalité implicite en train d’être révélée est ensuite synthétisée dans une formule, elle aussi déconnectée des croyances en vigueur et ensuite elle est valorisée par le jeu d’une attribution de cette rationalité à une entité abstraite qu’est un « théos ». Ce dieu au-delà des dieux, les grecs et les romains le connaissent, mais il n’a pas pour eux de dimension active, vivante, vitale comme l’ont les dieux auxquels ils rendent grâce qui rend possible la formule synthétique.

Le texte de Celse [2], Contre les chrétiens, (J.-J. Pauvert, Paris 1965) montre parfaitement comment un grec tient pour si étranges les propositions de chrétien puisque tout ce qu’ils évoquent est déjà pensé par eux sur le fond d’une forme de rationalité dans laquelle la nature et la connaissance participent à l’explication des choses du monde. Il relève alors les propositions nouvelle de la foi chrétienne comme étant tout à fait illogiques.

Pour ne donner qu’un exemple tiré de ce texte magnifique, il suffit d’évoquer le changement de polarité que promettent les chrétiens, un ciel rempli de dieu tout puissant auquel Celse ne peut pas donner crédit.

« 43. Prenons les choses de plus haut et raisonnons un peu. Je ne veux pas alléguer aucune nouveauté ; Je m’attache à des idées depuis longtemps consacrées. Dieu est bon, beau, bienheureux ; il est le souverain bien et la beauté parfaite. S’il descend dans le monde, il subira nécessairement un changement : sa bonté se dégradera en méchanceté, sa beauté en laideur, sa félicité en misère, sa perfection en une infinité de défauts. Qui donc aspirerait à changer de la sorte ? » (op. cit., p. 78).

Une fois ce point acquis, il lui suffit de prendre acte de cette reconnaissance et de cette acceptation possibles d’un dieu rationnel pour donner à ce dieu les traits si l’on peut le dire ainsi du nouveau dieu qu’est celui que vénèrent les chrétiens.

Voilà le cadre global de la méthode de Tertullien. Mais ensuite, il lui faut sur chaque sujet qu’il aborde parvenir à imposer ce renversement des polarités et ce glissement d’une plaque tectonique sur l’autre. Il doit alors entrer dans les détails à la fois relatifs au sujet qu’il traite et aux éléments issus de la nouvelle foi qui lui permettent d’asseoir ses raisonnements.

3. Spectacle et superstition

Revenons en aux spectacles. On s’aperçoit que sous cette critique d’un phénomène de société, c’est en fait non pas tant un prétexte pour imposer sa vision née de sa conversion au christianisme qu’une manière d’accomplir le remplacement d’un monde par un autre.

Dans son Apologétique, il présente ainsi son refus ou son renoncement aux spectacles. : « En outre, nous renonçons à vos spectacles du fait que nous renonçons à ce qui fait leur point de départ, c’est-à-dire la superstition d’où ils tirent leur origine sans compter que nous n’avons aucun intérêt pour les activités qui y sont organisées. Pour nous, rien de commun à dire, à voir, à entendre avec la folie du cirque, l’impudeur du théâtre, l’atrocité de l’arène, la vanité du gymnase. Il a été permis aux épicuriens de donner une autre définition du plaisir, c’est-à-dire l’égalité d’âme : en quoi vous offensons-nous, si nous nous représentons autrement que vous les plaisirs ? Su pour finir, nous ne voulons pas nous divertir, le dommage s’il y en a un, est pour nous, et non pas pour vous. Nous réprouvons certes les activités qui vous plaisent : mais vous non plus, vous n’acceptez pas les nôtres. » (op. cit., §XXXVIII, p. 896, in Premiers écrits chrétiens, Gallimard, La pléiade, Paris, 2016).

L’accusation de superstition vient se glisser entre la reconnaissance d’un ordre rationnel de la nature et la présentation d’un dieu omnipotent lui aussi rationnel même s’il est aussi capable, au nom de son omnipotence de produire des choses qui échappent à la raison.

À un dieu omnipotent va répondre un démon tout aussi omniprésent et même super actif. En effet dès les premières pages du texte on voit apparaître la figure de l’Adversaire, du Corrupteur, du Falsificateur, bref d’une puissance capable sinon d’annihiler l’œuvre de Dieu du moins de rendre difficile l’accès par les hommes à la reconnaissance de sa puissance, de sa grandeur et de sa bonté et qui se nomme le Diable.

On pourrait se souvenir un instant ici des premières strophes du premier poème servant d’incipit, au Fleurs du Mal, intitulé « Au lecteur », et s’apercevoir que nous sommes encore en train d’évoluer dans un cadre de pensée dont certaines des bornes ont été posées à cette époque et par Tertullien en particulier.

Mais ce qui nous importe c’est de suivre Tertullien dans sa démonstration conduisant à reconnaître la figure du diable comme pendant de celle de dieu.

Nous devons pour cela prendre acte de ceci : « Nous affirmons qu’il existe des substances spirituelles. Et leur nom n’est pas nouveau : les philosophes connaissent les démons, puisque Socrate en personne guette l’avis d’un démon. » (Apologétique, op. cit., §XXII, p. 874).

C’est le point majeur de la démonstration dont le reste découle et cela pose une question elle aussi essentielle : que sont donc ces substances spirituelles ? Personne jamais n’y répond directement, et pourtant elles sont au cœur de toute querelle théologique voire philosophique. Et de fait chacun produit une réponse plus ou moins circonstanciée à cette question en ayant recours à tel ou tel mot dont la définition varie évidemment au cours de l’histoire.

Il nous faut faire un petit retour en arrière sur la séance précédente, car c’est là que se produit l’articulation majeure entre les plaques tectoniques permettant d’en faire glisser une sur l’autre.

Dans le monde homérique, nous avions affaire à des esprits divisés, dont les héros sont les représentants, des individus qui ne disposaient pas de pouvoir réel de décision relatif à leur existence et qui en ce sens n’étaient pas des sujets ou des conscience mais seulement des sortes de pantins soumis aux humeurs de dieux, ces faiseurs et ces briseurs de destin.

Dans le monde socratique et platonicien, à travers la figure d’Ulysse, nous avons vu émerger les prémisses d’une intériorité et en tout cas une modification profonde de la relation à soi avec la possibilité offerte par l’activation de sa propre intelligence d’un nouveau partage au cœur de l’individu qui s’effectue entre une possibilité de penser et une possibilité d’agir qui lui sont propres.

Cette nouveauté psychique tient en ce vers ajouté probablement tardivement dans l’Iliade, prononcé par Achille et décrivant la capacité nouvelle d’Ulysse le rusé polytrope qui est « capable de cacher un mot dans son cœur et d’en dire un autre ». Outre constater qu’apparaît ce que nous appellerions aujourd’hui la duplicité, il nous fait prendre acte que s’inscrit pour la première fois la description d’un acte de pensée dans un nouveau « topos », un nouveau « lieu », une nouvelle dimension qui est celle de la psyché même. Il y a un territoire dans l’homme dans lequel il peut accéder à une puissance propre d’agir. Ce territoire « dans » l’homme est-il cependant le territoire « de » l’homme, pour reprendre ici une formule d’Élias Canetti qui en fit le titre d’un de ses ouvrages ?

Une fois inventé, créé, posé, défini, ce territoire va devenir l’objet de toutes les convoitises si l’on peut dire et en tout cas de tous les enjeux de pouvoir. Car il a beau être nouveau, être né d’un pli produit par un glissement de langage, par une métaphore efficace articulée sur l’émergence d’une rationalité nouvelle, ce territoire est déjà occupé par un nombre très importants d’entités ou si l’on parle avec Tertullien, de substances spirituelles.

Simplement auparavant, du temps d’Homère par exemple, ces puissances spirituelles occupaient et passaient sans problème d’une intériorité sans sujet à un dehors dont elles étaient les maîtres. Si quelque chose tient lieu d’intériorité dans le monde homérique, c’est sous la forme de manifestations qui viennent à l’esprit de quelqu’un mais qui sont produites non pas par lui mais par des dieux, des esprits, des démons, brefs des entités diverses dont la fonction est de contenir les incohérences inexplicables de l’existence dans un cadre qui leur permet de trouver une cohérence à défaut de pouvoir s’inscrire déjà dans une continuité.

Il fait donc ici remarquer que ce que l’on appelle la pensée et dont la philosophie est la forme majeure de l’activité s’invente sur le fond d’un psychisme tout entier occupé par les dieux. Mais en découvrant qu’une activité autonome nommée raison pouvait occuper un espace dont les dieux seuls étaient les maîtres, l’homme a dû aussi prendre acte du fait que son esprit n’était pas pour autant libéré de la présence de ces substances spirituelles. Et ce n’est pas nous, nés dans un siècle qui inventa la psychanalyse qui pourront nier leur existence.

Mais cette intériorité, héritière en droite ligne du monde dans lequel les dieux existaient, nous l’avons vu la fois précédente, ne peut pas abolir d’un coup l’existence de ces substances spirituelles diverses qui agissent l’homme autant qu’il tente de les comprendre. Le Démon de Socrate dont nous avons dit qu’il était la dernière manifestation des dieux en l’homme avec le délire inspiré évidemment, est le nom donné à une entité ou une substance spirituelle agissante même si pour Socrate elle n’agit plus que comme force d’inhibition. Le démon est la voix muette qui parle en lui pour lui indiquer ce qu’il doit s’abstenir de faire. Le démon de Socrate par la langue de l’inhibition, elle dit ou conseille ou ordonne à celui qui l’écoute de Ne Pas, faire ou dire ceci ou cela.

Que s’est-il passé durant ces quelques siècles qui séparent Platon de Tertullien ? Essentiellement l’invention du christianisme dont l’effet majeur a été d’ouvrir une brèche dans le domaine psychique et de reformuler des expériences bien connues dans un nouveau vocabulaire ajoutant aux premiers plis constituant la véritable intériorité de nouveaux plis en particulier celui qui va associer la duplicité à la rationalité à partir de laquelle aussi bien la nature que l’homme pourront être appréhendés et l’intériorité à un monde vidé des démons, libre pour une spiritualité nouvelle ou une forme renouvelée de spiritualité.

C’est cela qu’opère pour commencer Tertullien, une démonstration de ce que si l’on donne son crédit à la rationalité nouvelle, il importe aussi alors de vider le psychisme des résidus du monde des dieux que sont les démons. Il ne cesse, de page en page, de porter le fer contre ces substances illicites qui occupent malgré nous nos esprits et si cela est possible, qu’elle prennent place en nous voire même le pouvoir sur notre psyché, c’est bien parce que nous pratiquons des activités qui continuent de leur ouvrir le chemin qui mène du monde du dehors à ce monde de l’intériorité qui est censé est notre territoire propre.

4. Des démons

Démon, tel est le nouveau nom qu’on attribue aux dieux anciens ou que l’on donne à ces puissances qui existent à la fois dans le grand dehors mais restent invisibles en tant qu’entités et qui par contre se font connaître par les effets qu’ils produisent dans la psyché des hommes.

En fait, on s’en souvient, les dieux pour les héros pouvaient être trompeurs dans la mesure où ils les utilisaient pour régler leurs conflits entre eux, mais en tant que conseillers privés si l’on peut s’exprimer ainsi, chaque dieu était pas principe une puissance positive proposant aide et conseils positifs et salvateurs pour celui ou celle qu’il avait pris sous son aile.

En quelques siècles, quelque chose se produit qui transforme la puissance salvatrice des substances spirituelles en puissance négative ou maléfique. C’est qu’en effet la nouvelle topique du psychisme qui voit un partage entre raison et déraison remplacer celui qui existait entre acte valeureux, risqué donc, et réussite avec gloire ou échec avec opprobre, s’accompagne d’un autre déplacement qui affecte les fonctions respectives du corps et de l’âme. Le partage à tendance dualiste entre corps et âme a en effet remplacé celui qui régulait la vie préhistorique entre comportements réglés par l’habitude et actes hors norme, non rationnels donc, inspirés par les dieux.

À la suite du travail entamé par les Évangélistes et par saint Paul, Tertullien nettoie le psychisme de tout ce qui n’est pas rationnel et réintroduit ce qui ne l’est pas mais sous l’autorité d’un dieu qui a fait de la rationalité le fondement même de sa création.

Pour parvenir à ce nettoyage en grand du psychisme, il importe de tout mettre dans un même sac de ce qui peut être relié à ce qui n’est pas rationnel dans les comportements des hommes. Satan, à l’égal de Dieu joue ce rôle de synthèse des éléments non rationnels du psychisme en tant qu’ils sont liés aux dieux grecs et romains.

Or, comme Tertullien vit encore dans un monde largement occupé par des esprits issus de cette double tradition, il n’a d’autre solution que de subsumer sous un seul nom l’ensemble des fictions qui ont servi à assurer le fonctionnement de l’imaginaire individuel et collectif ainsi que l’ensemble des comportements qui y sont associés.

Les spectacles incarnent à merveille de tels comportements et de plus ce qu’ils mettent en scène et en jeu est suffisamment évident pour pouvoir être attribué à l’ennemi du nouveau dieu, ce Satan qui n’est donc que le nom donné à la totalité des démons. Et la charge est violente.

« 7 Considère, ô chrétien, la quantité de noms infâmes qui a envahi le cirque ? Tiens-toi éloigné de cet endroit habité par une telle multitude d’esprits diaboliques. » (op. cit., p. 28)

Plus loin, on peut lire une proposition qui n’est pas loin de la position de type gnostique sur les deux dieux, un démiurge mauvais qui règne sur la terre et dieu bon exilé dans les lointains du ciel. « 9 D’ailleurs, les places publiques, le forum, les bains, les auberges et même nos maisons ne sont-ils pas remplis d’idoles ? Satan et ses anges ont envahi le monde entier. » (idem).

On n’est pas loin de la mise en place et en scène de la reconnaissance de l’existence d’un mensonge absolu au sens où le falsificateur serait presque maître du monde et tromperait sans exception chacun des humains vivants sur terre.

Bien sûr, on connaît la suite. Heureusement, le dieu unique a aussi des troupes et des puissances capables de rivaliser avec son ennemi, et c’est l’homme qui est le territoire de leur affrontement. On ne quitte pas finalement le schéma qui était celui des héros et tous les hommes soumis à la loi du destin que leur imposaient les dieux, schéma dans lequel l’individu est l’enjeu d’une lutte de pouvoir. Le territoire de l’homme est aussi et avant tout celui de dieu et ici aussi de Satan et c’est finalement à la description des tenants et des aboutissants de cette lutte que nous convie ce livre De spectaculis.

Mais on le comprend le refus des spectacles est surtout un prétexte permettant à Tertullien une démonstration de ses positions globales relatives à l’enjeu nouveau de la lutte entre anciens dieux et nouveau dieu que constitue l’âme humaine. Même si le mot âme ne fait guère partie de son vocabulaire.

Une lecture du chapitre démons et dieux païens de son Apologétique pourrait ici nous permettre de mieux encore comprendre ce qui est en jeu. Nous y apprenons le double but que visent ces esprits anges déchus et démons : la ruine et la mort de l’homme et avant d’y parvenir, « empêcher la recherche du vrai dieu. » (op. cit., §XXII, p. 876.) On y retrouve bien la même angoisse face à un mensonge généralisé et absolu ou une tromperie sans faille, n’était la possibilité d’y échapper. Et cela est possible à cause ou grâce au dieu unique qui même s’il voit son œuvre assaillie en permanence par les démons et attaquée par Satan a les moyens et peut offrir aux hommes les moyens de leur échapper.

Sens et fonction de l’image dans le combat entre Dieu et Satan

Le nouveau dieu est rationnel, mais il doit faire face à la horde des démons qui hantent le règne des faux dieux. Après l’opération de synthèse, un dieu unique et un ennemi unique même si chacun dispose d’une armée d’anges déchus et de démons pour Satan et l’omnipotence absolue pour le dieu unique, il s’agit de légitimer le changement complet de plaque tectonique ou si l’on veut de régime métaphorique et montrer que le risque d’une victoire par le nombre et l’ancienneté des anciens dieux n’est pas possible à cause d’un lien absolu entre le nouveau dieu et l’homme.

Nous connaissons la chanson qui vivons dans l’orbe chrétienne depuis deux mille ans, mais il faut imaginer qu’un tel texte est produit à un moment où le christianisme est considéré comme une secte où les chrétiens sont ou peuvent être persécutés et où le christianisme n’est donc pas devenu religion d’état. Il faut donc y voir un texte de combat, une sorte de manifeste devant permettre à ceux qui le lisent, essentiellement des chrétiens de pouvoir mieux s’orienter dans l’existence et de trouver comment faire face à ces hors démoniques et démoniaques qui les assaillent.

Il faut leur montrer qu’ils ne sont pas abandonnés et que ce nouveau dieu non seulement veille sur eux mais ne peut pas les abandonner d’une part à cause du Christ, mais pour ce qui nous intéresse ici maintenant, pour une raison théologico-philosophique essentielle le fait que dieu a fait l’homme à son image mais qu’il a interdit qu’on fasse de lui des images, c’est-à-dire à l’époque essentiellement des statues.

On le sait tous les dieux païens sont représentés par des figures diverses souvent hybrides et aussi nombreuses qu’il y a de dieux et ce sont toutes ces statues des dieux qui sont à l’origine des hommes ou des rois morts qui constituent le font d’images qui permettent aux démons de pénétrer dans l’esprit des hommes qui les vénèrent. Et les vénérer c’est, du point de vue d’un chrétien, pratiquer l’idolâtrie. L’image est le levier par lequel Tertullien et avec lui toute la théologie vont retourner la Pâques tectonique greco-romaine et la recouvrir du limon d’un monde qui réfute la puissance des images. Il faudra attendre encore plus quelques siècles pour que les images soient définitivement acceptées comme vecteur de la foi et de la vérité.

Pour Tertullien, l’enjeu est essentiel. Il s’agit de montrer comment l’idolâtrie est à la fois le moyen pour les démons de régner sur les hommes et de les envelopper dans le voile d’un mensonge quasiment absolu ou qui pourrait l’être et le levier par lequel il sera possible de prouver la validité de la nouvelle foi, en l’opposant à l’idolâtrie de manière argumentée. Il faut pour cela expliquer au chrétiens comme aux païens en quoi l’idolâtrie est dangereuse.

« XII 1 Je pense avoir suffisamment démontré en combien de manières les spectacles sont coupables d’idolâtrie : par leur origine, leurs dénominations, leur cérémonial, les lieux où ils se déroulent, leurs techniques. Nous sommes donc certains qu’ils ne nous conviennent nullement nous qui avons renoncé deux fois au idoles. 2 « Non pas comme le dit l’apôtre, qu’une idole soi quelque chose de réel » (Première Épître de Paul aux Corinthiens, 10,19) mais parce que le culte rendu aux idoles s’adresse en fait aux démons qui s’installent dans ces idoles certainement lors de leur consécration, qu’elles représentent des morts ou ce qu’ils croient être des dieux. 3 Or, ces deux espèces d’idoles étant de semblable nature, puisque mort et dieux ne diffèrent pas, nous nous abstiendrons de l’une et l’autre idolâtrie. » (op. cit., p. 39-40).

Nous ne sommes pas encore, à ce moment de la pensée théologique, dans une problématique élaborée par rapport aux images, mais bien dans la tentative de distinguer deux types d’images l’une on l’a vu qui est idole, c’est-à-dire composite parce que composée de matériaux divers et que ces statues sont censées incarner des dieux ou des morts, l’autre à la fois omniprésente et invisible mais connaissable par son double qui n’est pas un démon ni une idole puisqu’il s’agit de rien moins que de l’homme lui-même.

Le monde est créé par dieu et comme tel il mérite d’être admiré, et avant même que dieu ait envoyé son fils pour sauver l’humanité en lui promettant la vie éternelle, il a fait l’homme à son image. C’est donc elle qu’il s’agit de protéger de toutes les déformations et de toutes les contrefaçons. Et les jeux du cirque sont l’un des lieux où se produit la plus effroyable contrefaçon. Si donc il n’est pas pensable de nier que ce qui a été construit par les hommes l’ait été au moyen d’éléments naturels et comme tels créés par dieu, il n’en est pas de même des activités qui s’y produisent. Surtout quand celles-ci portent atteinte à l’intégrité de l’image de dieu.

« XVII 1 Mais le stade est mentionné dans l’Écriture, me diras-tu. C’est vrai, mais tu reconnaîtras qu’il est indigne de toi de voir ce qui s’y passe : coups de poings, coups de pieds, manchettes et mille gestes insolents et violents qui défigurent le visage de l’homme, c’est-à-dire l’image de dieu. » (op. cit., p. 49).

On voit déjà se dessiner les éléments qui vont permettre à Tertullien d’avancer les solutions permettant aux hommes qui refuseront les spectacles et se joindront aux chrétiens, les deux principales étant pour la première de se tenir éloigné de toute pratique liée aux démons et aux images en pratiquant une sorte de juste mesure dans tous les gestes et actes de la vie et pour la seconde d’en finir avec toutes les formes de duplicité ou de tromperie.

La réponse à un monde chaotique c’est de se tenir au plus près de la ligne qui désormais pour les chrétiens relie l’homme à dieu de deux manières. D’une part cette ligne part du respect de la nature et qui aboutit au respect de soi comme image de dieu. D’autre part elle prend naissance en dieu et vient se glisser dans le psychisme de l’homme qui s’ouvre à lui où elle devient force.

Cette force a deux aspects essentiels. Elle lui permet de s’abstenir de commettre des actes contraires à la raison, à la nature et donc à dieu, comme ceux qui défigurent dieu et attaquant son image vivante qu’est l’homme, c’est-à-dire chaque être humain et au-delà tous les hommes. Elle lui assure aussi qu’il peut tenir en lui-même l’extrémité de ce fil qui le relie à dieu. Dès lors par ce biais il peut à la fois connaître qu’il est en dieu créateur de l’univers et que dieu est en lui, qu’il hante ou habite dans son être intérieur, lui qui anime ses pensées et lui donne la force de faire face à la mort par sa foi.

On voit donc ici une distinction majeure se mettre en place qui aura comme on va le voir une longue descendance. Il y a des bonnes images qui sont directement issues de la matrice divine et ce sont les hommes. Ces images ne sont pas faites par les hommes mais par dieu puisque ce sont les hommes eux-mêmes. Ce sont des images vivantes. Elle s’opposent en tout philosophiquement et ontologiquement aux autres images qui sont des idoles, des images des dieux païens et des rois morts et qui sont non pas produites par un dieu ou des dieux mais par des hommes, faites de matériaux composites et qu’elles servent d’habitation aux démons et aux anges déchus.

Une chose restera à accomplir et ce sera en quelque sorte la tâche de toute l’existence, se prémunir de laisser entrer en soi par l’ouverture destinée à dieu seul, de fausses croyances, de fausses idées et des démons qui en sont les meilleurs pourvoyeurs.

Une petite excursion s’impose qui nous conduira à nouveau à citer sans le commenter un passage de La société su spectacle qui résonnera à vos oreilles emplies de la voix de Tertullien d’une manière tout à fait nouvelle.

« 18 Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique. Le spectacle, comme tendance à faire voir par différentes médiations spécialisées le monde qui n’est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié qui fut d’autres époques le toucher, le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspond à l’abstraction généralisée de la société actuelle. Mais le spectacle n’est pas identifiable au simple regard, même combiné à l’écoute. Il est ce qui échappe à l’activité des hommes, à la reconsidération et à la correction de leur œuvre. Il est le contraire du dialogue. Partout où il y a représentation indépendante, le spectacle se reconstitue. » (Guy Debord, op. cit., p. 14)

Comment ne pas entendre non pas l’écho de la problématique chrétienne proprement dite mais celui de la mise en cause d’un état des relations entre les hommes qui tend à produire une enveloppe recouvrant tout et ressemblant d’assez près à celle du mensonge absolu que voyait déjà planer sur le monde de Tertullien ?

On le sait, le spectacle n’est pas tant constitué par des images ou des représentations. Il est un « rapport social médiatisé par des images ». Mais en tant que telles les images et les spectacles sont des pratiques sociales qui inscrivent le vécu dans une distance avec lui-même. C’est cette topique là qui est en jeu de la même manière qu’elle l’est chez Tertullien. Simplement Tertullien cherche à échapper à la vanité des spectacles par une quête de l’ataraxie et de la relation homme dieu. Au contraire d’une quête ataraxique, Debord cherche à rendre possible le recouvrement d’un vécu non médiatisé par des images. Un tel vécu passe ou implique une même distance ou un même « refus » du ou des « spectacles » qui dominent à son époque. Les images vivantes de l’homme conçu comme une image de dieu laissent place aux anti-images du dieu marchandise dont on gave l’esprit des hommes qui doivent devenir capables de dire non, eux aussi, à leur enfermement dans l’orbe d’un mensonge qui les étouffe.

Fureur non héroïque et intériorité

La question centrale que pose Tertullien et qui ne nous a pas quitté jusqu’à aujourd’hui est celle de l’occupation d’un lieu incernable et pourtant existant, on pourrait dire « réel » si ce mot ne posait pas tant de problèmes, et ce « lieu » sans localisation, encore qu’aujourd’hui on dit que c’est le cerveau, ce qui nous aide sans nous aider, c’est le psychisme ou l’intériorité de l’homme, de l’individu, de l’être humain.

On a commencé à dessiner la forme de cette intériorité dont on a vu qu’elle n’était qu’une sorte de monde biface chez Homère une surface sur laquelle d’un côté se réfléchissait la volonté des dieux et de l’autre se réfléchissait la gloire ou la mépris des hommes. Le « sujet » préhistorique, si l’on veut absolument désigner cet individu préhistorique par un mot qui ne convient pas tout à fait à sa situation mais qui était bien déjà un individu, car doté d’un corps unique et d’un nom, n’avait pas d’intériorité. Il tentait tant bien que mal d’exister entre des forces contradictoires dont il tentait de trouver une localisation dans un corps encore dont le fonctionnement lui était en grande partie inconnu.

On a vu un premier « pli » se former ou plutôt, pour filer la métaphore, une ouverture se produire dans ce monde biface et un pli se former entre les plaques séparées, fendues, de ce morceau de nuit qu’était y compris à lui-même l’individu.

Il pouvait, avec Ulysse, commencer d’une part à se voir faire, voir agir et donc regarder agir, mais dans le même temps, il commençait aussi à pouvoir intégrer le monde extérieur dans ce monde intérieur en cours de constitution. L’intériorité psychique à mesure qu’elle se remplissait des données qui allaient prendre le nom de sujet ou de « moi » se trouvait donc en fait remplie de données provenant du dehors et que ce pli intérieur permettait de filtrer, que cette structure psychique nouvelle se devait d’intégrer pour se remplir et exister.

Les va-et-vient entre les deux faces de la médaille qui composent l’individu préhistorique se sont transformés en un ensemble de mouvements et de déplacements plus complexes qui pour certains creusent l’intériorité en cours de constitution et en accroissent l’amplitude et captent plus d’éléments du dehors qui deviennent intégrables par la pensée au monde intérieur. C’est ce que l’on nommera la connaissance qui fait agir la mémoire non plus seulement sur ce qui advient dans le monde mais sur ce qui est intégré par le psychisme.

Dès lors l’essentiel est là de ce qui deviendra le sujet historique et ses aventures sans cesse renouvelées et sans cesses repassant par les mêmes bornes.

Nous sommes ici à un moment clé de cette histoire ou de cette généalogie de la formation de l’intériorité, moment où l’on voit se former un pli supplémentaire à mesure que la part de réflexion de ce qui a lieu au dehors se perd au profit de ce que l’on pourrait appeler le miroir intérieur ?

Les reflets se sont déplacés. Il se produisaient sur les deux surfaces extérieures qui composaient l’individu. Il se produisent désormais dans une jeu complexe de renvois mais sur le miroir complexe, un miroir déjà à multiples facettes qui composent le monde intérieur de cet individu nouveau.

Tertullien en parlant des spectacles, met en scène le drame qui affecte l’intériorité naissante. Ce drame, c’est qu’elle naît d’une ouverture de la masse obscure du corps, cette entité qui éprouve et pense dans une succession de séquences qu’il a fallu apprendre à ordonner et à coordonner, apprentissage qui n’est pas terminé et toujours pas plus aujourd’hui qu’hier. Ce qu’il faut tenter d’ordonner c’est l’ensemble des forces qui agitent l’individu en remontant en jaillissant du corps. Platon l’a déjà largement évoqué à travers son mythe de l’attelage ailé.

Mais maintenant quelque chose d’autre doit être ordonné dans cette zone de visibilité nouvelle qu’est le psychisme. Ce psychisme qui est fait de plis. Il y a au moins trois grands plis pour Tertullien, le pli formé par les forces non nommées du corps, déjà bien connues, le pli formé par les choses apprises au sujet du monde, le pli de la connaissance si l’on veut, et le pli formé par les forces démoniques, ces forces et les éléments à travers lesquels elles se manifestent et qui viennent du dehors, du grand dehors qui était celui des dieux et qui devient à la fois celui des démons et celui de dieu, du dieu unique dont Tertullien est le porte-parole.

C’est dans ce pli que se forme l’idée de mal et que prend forme l’idée de la tromperie comme tromperie généralisée organisée par Satan et ses troupes.

Nous avons vu avec Ulysse et sa duplicité, dire une chose et en penser une autre, un premier pli intérieur permettant de capter deux éléments contradictoires ou opposés.

Il n’est pas inutile, ici de rappeler la presque dernière nouvelle écrite par F.S. Fitzgerald, intitulée The crack-up, La fêlure, en français, un texte qui a été compris entre autres choses comme un témoignage de dépression et qui peut aussi être compris comme un énoncé salvateur pour faire face à des situations de crise relevant aussi de l’état du monde. Au début du second paragraphe, on peut lire en effet : « Avant de commencer cette brève histoire, je voudrais faire une observation d’ordre général – la marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la capacité de fonctionner. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et cependant être décidé à les changer. » (La fêlure, Éd. Gallimard, Folio, 1305, Trad. Dominique Aury, p. 475-476).

Tertullien et avec lui les chrétiens de la première heure dont le message est porté on le sait par les Apôtres et saint Paul recommandent une solution simple pour faire à face à cette duplicité intérieure sur laquelle il est désormais impossible de revenir, car le pli est pris, de s’abstenir, de ne pas faire telle ou telle chose, moyen qui en passant par le comportement concret de suspensions de certains actes est censé permettre de filtrer ou d’interdire l’entrée de son esprit aux légions du diable, aux forces démoniques, ces substances spirituelles dont le but est de tromper absolument les hommes et ainsi prendre le pouvoir sur la création de dieu.

Il importe ici de faire un lien essentiel, quoique dise Tertullien, avec Socrate et son démon. Le démon de Socrate en effet se manifeste on l’a vu la dernière fois par sa capacité à produire une inhibition psychique dans l’individu lui permettant de NE PAS accomplir tel ou tel geste, tel ou tel acte. Il intervient en situation de crise pour permettre à l’individu concerné de ne pas tomber dans des pièges tendus par les forces du dehors infiltrées en lui. Le jugement inique le condamnant à mort est bien un élément venant du dehors et le NE PAS ne pas prendre la cigüe est bien une quasi-double inhibition permettant de ne pas écouter les voix qui s’insinuent dans la pensée venant elles aussi du dehors, les amis ou d’un dedans de type instinctif, faire ce qu’il faut pour NE PAS mourir et disent toutes de tenter de fuir la sentence à laquelle le démon lui indique à Socrate qu’il lui fait l’accepter.

Ce démon Socratique est devenu un impératif catégorique pour les chrétiens qui s’impose à eux comme relevant de leur monde intérieur comme une forme de voix intérieure. Or cette voix n’est que le relais de celle qui leur vient par l’intermédiaire des médiateurs divins que furent les apôtres et les premiers pères de l’église. L’intériorité se forme bien dans les plis engendrés par les ouvertures de la masse psychique aux éléments du dehors qu’il s’agit ensuite de réguler et contrôler de s’approprier.

En ces temps-là, comme aujourd’hui encore donc, ce qu’il importe de savoir régler c’est ce que nous appellerions nos pulsions, dans le sens trivial du terme, de forces qui nous poussent à accomplir malgré nous, malgré ce que pourrait leur opposer notre volonté par exemple, des actes que nous pouvons sinon réprouver du moins regretter. Ce fut dans un autre temps la très héroïque fureur qui parle encore ici à travers eux, à travers nous, ce reste de puissance incontrôlée des forces inchoatives.

Et c’est « fureur » que Tertullien nomme cette force ou cet ensemble de forces qui agitent les corps de ceux qui se livrent à elles.

« XVI 1 Nous interdire la fureur, c’était donc nous interdire toute espèce de spectacles, et le cirque surtout dans lequel elle règne. Voyez le peuple se rendant à ce spectacle : quelle agitation, quel tumulte, quelle excitation avec les paris que les vainqueurs ! 2 On s’impatiente : le préteur paraît trop lent, les yeux sont rivés sur son urne où roulent les sorts. On attend avec anxiété son signal. Une même foi arrache à tous le même cri. 3 Folie des plus frivoles : « il l’a jetée ! » s’écrient-ils. Et chacun se met à annoncer aux autres ce que tous ont vu simultanément. Je détiens la preuve de leur aveuglement : ils ne voient pas ce qui est jeté. Ils le prennent pour une étoffe, mais ce n’est rien moins que l’image du diable précipité d’en haut. 4 S’ensuivent les fureurs, les animosités, les discordes et tout ce qui est interdit aux prêtres de la paix. De là tant d’imprécations, d’injures, sans haine qui les justifie et tant d’encouragements, sans amour qui le provoque. 5 Quels profits peuvent espérer pour eux-mêmes des spectateurs qui ne sont pas à eux-mêmes, si ce n’est peut-être qu’ils gagnent à s’oublier eux-mêmes. » (Tertullien, De spectaculis, p. 44-45)

La reconnaissance de cette fureur donne lieu au troisième moment du bouleversement de la topique grecque. Il s’agit en fait de proposer une action ou une activité ou un régime d’activités susceptibles de remplacer la fureur et d’installer des forces contraires dans la vie psychique capables d’en finir avec les démons, de calmer les fureurs liées au corps et à l’excitation de l’âme qui y est afférente et enfin d’empêcher leur retour.

Tertullien, et la pensée chrétienne en général jusqu’à aujourd’hui, n’ont pas trouvé d’autre moyen que de recourir à l’inhibition toujours relative, toujours incertaine et jamais victorieuse, à l’inhibition des tendances fortes à l’agitation physique comme psychique puisque les causes sont identiques, les démons, à la restriction des occasions et au maintien du psychisme au plus près de la zone médiane qui assure l’existence vitale des activités humaines nécessaires à la vie sans recourir à des activités maintenant un lien avec celles qu’affectionnent les démons.

On le voit, l’argument est lié à une conception du mensonge généralisé ou absolu qui provient des Évangiles et que Tertullien dans son apologétique a ainsi formulée en distinguant le monde du voile des croyances dont chacun le couvre et qui l’empêche de la voir tel qu’il est ou de voir la véritable « réalité » ou de voir tout simplement la « vérité ». Car les chrétiens et les païens vivent bien dans le même monde, Tertullien l’accorde, mais ils ne vivent pas dans la même erreur, remarque-t-il dans l’Apologétique (in De spectaculis, op. cit., note 3, p. 43).

Guy Debord au §9 de La société du spectacle a eu recours une formule qui fait en écho à la prise en compte de ce voile capable de recouvrir toute chose et de tromper tous ceux qui sont aveuglés par les démons. Cette formulation aphoristique a connu un grand retentissement et reste essentiel dans l’analyse des formes du mensonge absolu : « 9 Dans le monde réellement reversé, le vrai est un moment du faux. »

Conclusion

Il a donc été impossible de parvenir à présenter l’intégralité du texte de Tertullien, et c’est très bien ainsi. Un certain nombre de points essentiels sont cependant apparus.

Ils concernent le chemin à suivre pour parvenir à une explicitation plus précise des formes du mensonge absolu. Ce que l’on a pu constater, c’est que le mensonge ne se tient pas dans un « lieu » unique. Il n’est ni dans la psyché ou le psychisme individuel, ni dans le psychisme collectif, ni dans la seule structure sociale ni dans le monde des idéalités dont le divin est la forme la plus connue.

Il ne devient absolu ou ne commence à être perçu et analysé comme absolu, comme susceptible de recouvrir la totalité de la réalité et d’envahir la totalité des esprits humains, que s’il participe de ces quatre champs, et qu’il prend part aux activités repérées dans les quatre strates évoquées en début de séance, l’habitude, la croyance, le contrôle et la fiance.

Nous avons aujourd’hui rencontré sur notre route l’habitude et la croyance et vu se profiler une certaine forme de contrôle comme réponse à une situation de crise sans être parvenus à la strate de la fiance, qui est pourtant celle à partir de quoi le travail de Tertullien est rendu possible celle qui a pour nom Dieu, le dieu unique des chrétiens seul capable de permettre d’ouvrir une brèche dans le voile ou pourrait dire le mur qu’instaurent les démons entre nous et la vérité de la vie ou entre nos actes et la vie vraie. Ce sera l’objet d’une partie de la prochaine séance.

Quelques balises se sont cependant allumées sur ce chemin dans la nuit du mensonge, un chemin que Debord a pratiqué de plusieurs manières et dont le titre d’un de ses films témoigne : In girum immus nocte et consumimur igni. Nous reviendrons la prochaine fois en détail sur l’œuvre de Debord, non sans avoir fait, donc, un retour sur les éléments de l’analyse de Tertullien.

Ces balises sont les suivantes. Il apparaît que tenter de comprendre ce qu’est le mensonge absolu, c’est d’abord voir qu’il a pris des formes variées, mais prendre acte du fait qu’il a été « repéré » très tôt comme le montrent les textes chrétiens. C’est ensuite comprendre qu’il ne devient potentiellement absolu que lorsqu’il travaille et agit à la croisée des quatre champs précédemment mentionnés, psychisme individuel, psychisme collectif, structures sociale et monde des idéalités et sur les quatre strates comportementales que sont l’habitude, la croyance, le contrôle et la fiance. Ces deux plans ne se recouvrent pas un à un et c’est dans le jeu qui peut exister entre eux que s’inscrit la possibilité de repérer la forme absolue du mensonge à un moment donné de l’histoire, repérage, on l’a compris, qui n’est possible que si une force seconde une vision du monde nouvelle vient déchirer cette structure d’évidences partagées. Et cette déchirure, cette ouverture, pour être efficace doit être activée ou activée dans chacun des psychismes individuels.

Ce que Tertullien nous montre, c’est que la compréhension de l’évolution des psychismes individuels et de leur « topique » est sans contexte l’élément central grâce auquel on peut obtenir une cartographie du mensonge absolu et une vision des moyens par lesquels il s’installe dans les esprits et sur le monde.

C’est à poursuivre l’exploration des topiques psychiques en relation avec certains moments de l’histoire que nous nous emploierons.

La prochaine séance sera donc consacrée à montrer de quel levier de la vérité a Tertullien pour déchirer le voile du mensonge absolu installé sur le monde par les démons, ce qui nous conduira à évoquer plus avant la fiance qui n’est pas la croyance mais la force par laquelle un psychisme se représente son adhérence et son adhésion à ce qu’il tient pour vrai et qui constitue l’objet de sa croyance, et nous dresserons un schéma général de la topique chrétienne à l’époque de Tertullien, seulement esquissé ici. Nous verrons ensuite à travers une analyse poussée de l’œuvre de Guy Debord comment il est parvenu à incarner la pointe la plus visible de la forme historique de la conscience, ou si l’on veut de la conscience historique, et comment il a ainsi pu rendre compte à la fois de l’état du mensonge absolu à son époque et des moyens permettant de s’en défaire.

Nous verrons quels éléments de la topique psychique sont encore actifs de Tertullien à Debord et nous verrons alors que deux voies parallèles s’ouvriront à nous l’une nous conduisant à faire une généalogie du psychisme individuel à travers ses principales topiques et l’autre nous imposant de tenter de comprendre comment le mensonge s’installe ou se réinstalle à telle ou telle époque ou plutôt à déterminer la forme qu’il prend et les moyens qu’il utilise, tout en ne s’appelant plus le diable, pour enfumer les esprits des hommes et les maintenir dans un état de soumission qui est celui préféré des démons, car c’est alors ils peuvent se nourrir sans qu’on leur oppose de résistance, des substances psychiques qui vivent dans les esprit et les âmes des vivants.

Notes

[1Le montanisme est un mouvement chrétien hétérodoxe du IIe siècle fondé par le prophète Montanus en Phrygie, région de la Turquie actuelle. Le montanisme apparaît au moment où l’Église s’organise en système. Ces chrétiens rejetaient le clergé et toute hiérarchie, pour mieux exalter le martyr. Le mouvement fondait aussi son système de croyance sur la promesse de Jésus à ses disciples de leur envoyer, après sa mort, le Paraclet, l’Esprit de vérité, qui devait les conduire en toute vérité et demeurer éternellement avec eux pour leur enseigner les choses qu’ils n’avaient pu comprendre auparavant dans leurs vies.Montanus se présenta donc comme l’organe du Paraclet. D’après Wikipedia

[2Celse, philosophe romain du iie siècle, auteur du Discours véritable contre les chrétiens, (178)