dimanche 27 juillet 2025

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Smaris Elaphus

L’insolence, un outil de création

insolence et liberté

, Alain Snyers

Si l’insolence était suspecte ?

Si l’impertinence était aussi suspecte ?

Si l’irrespect était également suspect ?

Le cynisme, la dérision, et même l’ironie seraient alors à bannir !

Ce bannissement serait un formidable boulevard pour la politesse, le « très correct », le convenu ou plus largement pour l’ordre établi avec ses conventions et convictions, qui s’en réjouirait !

Alors, les outils de l’expression de l’irrévérence, ou du « pied de nez », seraient condamnables et vraiment très suspects !

Derrière une apparente légèreté, ces outils pernicieux seraient-ils dangereux et aux usages « mal placés » qui les présentent comme incorrects ?

LES GENS DE L’ART (1995).
Portraits de professionnels du milieu de l’art. Série de 30 pièces. Impressions sur papier (format A3).

Dangereux pour qui et pourquoi ?

Insolence, impertinence ou irrespect n’existent que par leur position d’opposition, de contre-pied, voire d’alternative à des situations ainsi interpellées.

Ces outils existent comme réponses à l’ordre établi, aux formes et idées convenues, aux présupposés acquis et affichés avec certitudes et arrogance. Ils appartiennent de fait à la palette d’actions interrogatives portées sur le réel. Ils participent pleinement aux regards critiques sur l’état des choses de la vie comme de la société.

Large est alors la palette de ces outils pour le questionnement, la dénonciation ou la remise en question, portés par une volonté de lire autrement la réalité en interpellant ses formes et convictions.

Entre l’argument philosophique ou politique et l’action contestataire recourant à la violence, les outils de l’insolence ou de l’irrespect trouvent une place. Une place qui « titille », qui signale, qui détourne les intentions initiales, qui les contredit. Une place pour l’inattendu qui surprend autant que ce soit par une dimension tragique ou par une proposition burlesque ou comique. Une attitude qui déplace la lecture d’un fait observé vers un autre registre que celui de sa logique en provoquant ainsi une perception différente. Ce changement de « territoires » et de logiques peut interpeller et déstabiliser le sujet visé.

La voie de la moquerie ou du persiflage, parfois bien facile, peut cacher une pique contestataire plus pernicieuse que la simple bonne blague ou le jeu de mot plus ou moins bon. Ceux-ci ne sont que des modes opératoires de façade du chapitre de la dérision, et même de la déraison.

La dérision vise alors à brouiller la lecture initiale d’un fait, à le court-circuiter par d’autres paradigmes inattendus et aux effets volontairement déstabilisants. L’insolence alors s’exprime par l’humour, l’absurde, et surtout par le décalage troublant ainsi non seulement l’apparence et sa lecture, mais aussi le propos du sujet considéré. Celui-ci est alors dénaturé, pouvant même être totalement vidé de son sens.

Si souvent l’ironie ou le persiflage sont perçus comme anecdotiques, superficiels, voire peu crédibles, dans bien des situations, leur portée s’avère efficace et discrédite leurs cibles.

L’histoire de l‘art est riche de mises en pratique de l’insolence dont le propos est manifestement le détournement et surtout la critique. La dérision, le trait grossi ou l’exagération d’un détail ou d’une particularité induisent une déstabilisation volontaire pour une visée critique.

Les irrévérencieux portraits à charge d’Honoré Daumier sont plus efficaces qu’un texte ! Le recours au ridicule ou au grotesque accentue la critique souhaitée par l’auteur. Les visages carnavalesques des personnages peints par James Ensor soulignent l’absurde de ces foules et de leurs comportements. Le peintre ostendais questionne ainsi la société et la représente masquée comme participante à une vaste parade burlesque. Nombre de peintres ont caricaturé les hommes politiques pour exprimer un profond désaccord qui, principalement sous les régimes dictatoriaux, a pu engendrer de graves sanctions pour leurs auteurs. L’insolence des collages dadaïstes, de par leur audace, a contribué à illustrer et exprimer un rejet du régime fasciste. Le burlesque de la caricature venant alors servir une cause politique contestataire. L’irrévérence connaît aussi l’impertinence radicale du blasphème anticlérical avec des peintures comme celles de Clovis Trouille ou, plus récemment, avec Piss Christ d’Andres Serano. Celui-ci pousse l’insolence à l’extrême, agressant frontalement une communauté religieuse dont la réaction fut à la hauteur de ce qui a été considéré comme une provocation.

L’insolence se présente comme un outil à plusieurs niveaux d’application. D’un côté, poussée aux limites de l’imagination des auteurs, elle sert l’action politique et permet de dénoncer ou de sensibiliser à une cause contestataire. L’art de la caricature traverse allègrement les époques et les sociétés avec d’immuables ficelles pour la plupart toujours efficaces. Pour d’autres, c’est la farce, le décalé ou encore le rire ou la moquerie qui seront convoqués pour illustrer un regard subjectif sur le monde nourri de piques.

Si l’insolence est un outil à géométrie variable, son usage est intrinsèquement lié à la liberté d’expression et à la volonté des auteurs d’interroger leur temps et environnement. Cette liberté d’expression se revendique comme une conquête démocratique, ciment de nos sociétés. Cette liberté doit permettre de s’élever contre ce qui peut être considéré comme inacceptable en s’exprimant à l’aide des outils et procédures disponibles pour la création, quelles qu’en soient les formes et les intentions.

Au nom de ce droit, reconnu comme fondamental, le recours à l’insolence s’inscrit comme une valeur légitime, choisie et portée librement par un auteur. Celui-ci, animé par le refus de la complaisance, est libre de mettre en œuvre un programme critique avec des formes et propos insolents, des détournements inattendus aux limites de la parodie, des exagérations perfides ou encore des pirouettes singulières. Le champ des possibles est large et présente de multiples portes d’entrée.

Les limites de l’insolence sont celles que l’auteur se fixe dans sa démarche et dans ses objectifs, et peut se heurter à l’ordre établi, générant conflits et incompréhension. Ce processus créatif de « dérangement » peut devenir conflictuel. Si la création n’est pas en soi « insolente », c’est sa confrontation avec cet ordre établi qui lui donnera sa valeur contestataire. Le degré d’insolence se trouve alors dépendant de son sujet traité et du terrain de réception de celle-ci. Cette réception connaît de fait de multiples degrés de perception selon sa lecture et sa compréhension. L’insolence peut alors être lue comme une réponse directe à une pression politique, à une réalité sociale ou même tout simplement à des situations anecdotiques.

Sans être un écho direct, l’insolence peut aussi se présenter comme une attitude distante du réel, avec un langage spécifique et des codes propres au projet de chacun. Cette attitude composée de contournements, d’allusions indirectes ou de détours plus ou moins humoristiques vise et interpelle le réel. Cette tactique, qui a ses propres esthétiques, porte en elle une dimension ludique qui permet d’être un témoin libre de ses choix tout en étant présent et actif dans son présent.

Cette liberté de dire, de faire voir ou de circuler dans les idées, regards ou objets demeure une donnée essentielle à l’artiste dont il n’a pas à justifier l’usage, même immodéré, de l’insolence ! Cet usage est un droit démocratique à considérer comme inaliénable.

La notion d’insolence traverse le travail d’Alain Snyers, inscrit dans une lignée d’art qui cultive le détournement, la parodie en convoquant la dérision et l’humour. Son univers se construit avec ces outils qui orientent le regard vers l’absurde et la fantaisie, définissant ainsi un autre regard sur l’ordinaire.
Les outils pratiques principalement employés sont le collage, le dessin, le photomontage, la photographie ou l’installation, offrant ainsi une large gamme créative de possibles.

L’HOMME POLITIQUE (1999). La politique « au poêle ».
Dessin à la mine de plomb sur papier. Série de 4 pièces. 100 x 30 cm.

Image d’ouverture : À LA FIAC 2019 (2019). Portraits de marchands s’ennuyant dans leurs stands. Série de 36 pièces. Photographies (format A4).