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L’enfant comme médiateur subreptice du territoire
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Le MÔME, c’est d’abord un drôle de camion vert et blanc qui se gare dans la cour d’une école. Et à chaque fois, la scène se répète : les enfants collent leurs visages aux vitres, les yeux ronds comme des billes, un sourire déjà accroché aux lèvres, parfois un sourcil intrigué.
« C’est quoi ? Un food truck ? Une bibliothèque ? Un pestacle ? »
On descend, on sourit, on ouvre les portes.
Pas de frites, pas de livres : à l’intérieur, il y a des œuvres. Des images, des matières, des formes à regarder, à toucher parfois, à apprivoiser. Et toujours ce même instant suspendu : le silence fragile qui précède la découverte, juste avant que l’atelier ne s’anime.
Le MÔME : caMion d’expÔ noMade en bocagE, traverse les villages d’une Normandie rurale où les équipements culturels sont parfois éloignés, où la sortie scolaire peut devenir un parcours du combattant. Alors la logique s’inverse : si les enfants ne peuvent aller vers l’art, c’est l’art qui vient jusqu’à eux.
Après la visite du camion et les ateliers menés en classe, survient un moment décisif : les enfants reviennent… mais accompagnés. Parents, frères, sœurs, grands-parents, nounous. Ils n’ont reçu aucune « formation » pour guider une exposition. Et pourtant, ils guident.
C’est là que réside l’une des forces du MÔME : il déplace les rôles.
Nous montrons.
Les enfants regardent.
Puis, très vite, ils s’approprient, interprètent, inventent.
Un jour, un garçon s’est approché d’une peinture et a murmuré :
« C’est vraiment la vraie… »
Un autre m’a décrit un tracteur invisible dans une toile : il l’“avait bien vu”, noir et blanc, comme ceux que conduit son père.
Ces interprétations, nous ne cherchons pas à les corriger. Elles disent quelque chose de précieux : l’exposition continue ailleurs que dans nos intentions. Elle se prolonge dans l’imaginaire, dans l’expérience vécue, dans les récits personnels.
Alors les enfants reviennent dans le camion, plus assurés. Ils deviennent conteurs. Ils racontent, ils montrent, ils expliquent. Ils redistribuent l’expérience avec leurs mots, leurs gestes, leurs images.
On pense souvent l’enfant comme simple bénéficiaire d’un dispositif culturel : un public captif, un récepteur à instruire. Le MÔME propose autre chose : il révèle l’enfant comme acteur de la médiation, comme passeur entre l’exposition, sa famille, son village, son territoire.
Mais cette médiation enfantine n’a rien de magique ou de spontané. Le MÔME ne remplace pas la médiation : il en révèle la nécessité. Ce qui se joue dans ce camion est le résultat d’un agencement précis : un espace pensé, une présence adulte bienveillante, une attention réelle portée à la parole de l’enfant, une manière d’accueillir son regard sans l’invalider.
Sans intervenants, le MÔME ne serait qu’un volume aménagé ; sans enfants, une simple exposition itinérante. C’est la rencontre, orchestrée mais jamais dirigée, qui rend possible cette émancipation discrète. On pense ici au maître ignorant de Jacques Rancière : un cadre qui n’explique pas pour combler un manque, mais qui autorise chacun à produire du sens.
Rancière rappelle qu’expliquer, c’est souvent partir du principe que l’autre ne peut pas comprendre par lui-même. Dans le camion, le plus souvent, nous laissons les enfants décrire ce qu’ils voient, sans livrer immédiatement le bon sens de l’œuvre, s’il en existe un. Parfois, nous partageons aussi ce que nous savons, une intention de l’artiste, un contexte, mais sans fermer l’interprétation. Dire « je n’ai pas toutes les réponses » devient alors un geste pédagogique à part entière.
Cette posture tranche nettement avec celle de l’institution scolaire, où les instituteurs et institutrices, parfois déstabilisés par cette approche ouverte, sont plus habitués à proposer des activités fortement encadrées visant un résultat attendu, mesurable et conforme à des objectifs pédagogiques prédéfinis.
On pourrait également rappeler l’étymologie latine du mot infans : « celui qui ne parle pas ». Or, dans le MÔME, les enfants parlent beaucoup. Ils parlent parce qu’on leur en donne la possibilité, mais surtout parce que l’espace les y autorise. Le camion crée en effet un environnement singulier : ni salle de classe, ni musée, ni maison. Un espace liminal, plus petit, plus intime, moins impressionnant qu’une galerie. On peut s’approcher très près des œuvres sans alarme, parler sans déranger d’autres visiteurs, circuler librement. Cette liberté favorise une relation décomplexée à l’art.
Elle a cependant ses limites. Si le dispositif fonctionne puissamment avec les enfants, il agit moins directement sur les adultes. Certains parents n’osent pas toujours monter dans le camion :
« on voit très bien d’ici »
, certains passants restent à distance. Là encore, il n’y a pas d’échec, mais une réalité sociale avec laquelle composer.
Simondon dirait que le MÔME n’est pas seulement un camion : c’est un objet technique en cours d’individuation, un être hybride qui n’existe pleinement que dans sa relation aux routes, aux villages, aux écoles et surtout aux enfants. L’exposition n’y est jamais tout à fait la même. Elle se recompose à chaque arrêt, à chaque récit, à chaque regard.
La médiation, ici, n’est pas un programme figé. C’est un processus vivant, mouvant, transductif. Elle passe par les détours de l’imaginaire enfantin, parfois sans logique apparente pour nous, adultes. Les enfants retiennent, déforment, inventent. Ils transportent l’exposition dans la voiture du retour, puis sur la table de la cuisine.
Ce cheminement suit une séquence simple mais décisive : voir, faire, puis raconter. Visite, atelier, retour en famille. C’est cette chaîne qui permet à l’expérience de circuler vers d’autres espaces : la maison, la cour, le village.
Rien n’est improvisé : l’absence de jugement dans l’atelier, l’absence d’évaluation, la liberté accordée au geste rendent possible l’appropriation. Sans le savoir, les enfants élargissent le territoire culturel de leur village.
On pourrait enfin rapprocher le projet du MÔME de ce qu’Aurélie Armellini nomme le devenir-araignée du médiateur culturel : un tisseur de relations, un créateur de circonstances. Le MÔME tisse des fils entre œuvres, enfants, familles, villages, imaginaires. Ce tissage n’est pas seulement poétique : il est profondément politique, au sens où il développe une attention à l’autre, à la complexité des expériences, et à la possibilité d’exister ensemble.
Quand l’enfant guide ses parents, il n’applique pas un savoir : il compose un récit. Il devient interprète à partir de sa propre expérience. Ce qu’il transmet n’est pas ce qu’il a appris, mais ce qu’il a inventé en regardant. Cette invention ne fait pas disparaître l’œuvre : elle la prolonge. Les œuvres conservent leur densité, leur qualité esthétique. Elles offrent un cadre commun à l’intérieur duquel se déploient des interprétations multiples. L’enfant ne dissout pas l’œuvre : il l’actualise, il en explore des possibles inattendus.
Car l’art circule mieux qu’on ne le croit.
Il se glisse dans l’imaginaire d’un enfant, puis dans un village entier.
Et il trouve là son territoire le plus inattendu : celui de la transmission involontaire, joyeuse et profondément humaine.
Et peut-être que c’est cela au fond le rôle secret du Môme : révéler que l’enfant n’est pas seulement celui qu’on instruit mais celui qui relie.
Brendan Fravalo & Manon Leseur



