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Inventaire avant dispersion
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Je travaille depuis des années sur les lieux de mémoires : les musées, les collections, les lieux patrimoniaux, les dépôts lapidaires, les ruines. Il y a maintenant dix-huit mois un collectionneur me contacte pour me demander si j’accepterais de photographier l’appartement de ses parents, dans lequel ils vécurent cinquante ans. Il s’agit alors de faire plus qu’un inventaire de ce patrimoine, il s’agit de restituer une vision sensible et poétique qui participe à la mémoire de sa familiale.
Ces photographies ont alors une charge, une mission pour chacun des membres de cette famille, mais au-delà, elles portent un message universel, c’est le deuil de chaque enfant qui opère en revenant sur les lieux de ses parents, de sa propre enfance. Nous avons, un jour ou l’autre à vider l’appartement ou la maison de nos parents.
Ce projet est une archéologie du quotidien. Il nous propose de nous arrêter sur un réveil matin ou une horloge de salon, les cousins d’un canapé, une canne posée en appui sur un mur, des fleurs en plastique, une pile de serviettes ou de draps, une bibliothèque avec ses livres et toute une collection d’objets hétéroclites témoins de voyages anciens... Une liste à la George Pérec serait un délice à rédiger.
La liste peut devenir poème en s’arrêtant sur ces objets, car ils nous racontent une histoire bien plus vaste que leur simple utilité. Ils sont des fragments de tout un univers domestique. Ils sont des témoins muets de ces petits riens qui auraient pu ne pas être, mais qui sont là, sous nos yeux, réclamant une forme d’attention pure.
Pourquoi cette pointe de mélancolie qui nous saisit ? Peut-être parce qu’il nous renvoie à notre propre tentative de tout retenir, de tout posséder, de tout maintenir sous contrôle dans un monde qui ne cesse de nous glisser entre les doigts. L’existence est une longue suite de dépossessions silencieuses. Mais dans cette perte, ce deuil, il existe aussi une forme de poésie radicale et libératrice.
L’objet appartient toujours à l’histoire d’une famille, mais au-delà, il s’est émancipé de son propriétaire, de sa fonction, de son prix. Il est devenu libre d’être réinterprété par le lecteur, qui saura lui prêter une nouvelle vie imaginaire. C’est une invitation à regarder ce qui nous entoure, non plus pour ce que cela nous rapporte, mais pour sa simple et fragile présence. Apprendre à aimer ce qui est cassé, égaré ou imparfait, c’est commencer, avec douceur, à se réconcilier avec sa propre finitude. C’est toute la sagesse que nous enseigne le wabi-sabi : aimer les objets, les lieux avec leurs bosses, leurs rayures, ternissures, ébréchures, écornures, avec un regard contemplatif et modeste.
C’est aussi accepter le vide, l’absence comme sujets du regard. C’est comprendre que nous aussi, nous sommes des êtres de passage qui laissons derrière nous des traces parfois incongrues. La valeur d’une vie ne se mesure peut-être pas à la solidité de ce qu’elle accumule, mais à la trace lumineuse et incertaine qu’elle laisse dans l’esprit de ceux qui la croisent.
Roland Barthes écrivait que la photographie est une résistance au passage du temps, elle dit que « ça a été ». La photographie est viscéralement un médium de la mémoire. Elle trouve dans ce projet toute sa place.
28 janvier 2026.








