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Poésie
Imaginer recommencer*
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Dans « Imaginer recommencer », Pierre Faucomprez nous fait partager sa recherche de formes poétiques ouvertes : immédiates, tangibles, in/actuelles, pol&tik&amoureuses… une poésie qui tienne enfin de notre nature et puisse la retenir.
C’est à la lisière qu’apparaît l’animal,
Le soir venu, les pattes dévorées par l’herbe,
Le lin sombre, les laisses brunes et bleues,
Pris à l’encolure par un ciel de percale,
Le flanc parcouru de soubresauts comme vibrent
La machine en roue libre et les dos éprouvés.
C’est l’homme de la réunion des conjurés,
Des intelligences, des banquets et des rires.
Et d’un seul coup de bec, la toile est déchirée
Et le sang lumière sur le pelage sec
Scelle les déclarations et les traités.
Le talon d’une botte enfoncé dans la boue,
Je reprends la campagne à mon compte et la marque
Du faucon agriffé dans les halliers de houx.
Ce poème n’a en fait pas de titre, il est une de mes premières tentatives de redonner une forme acceptable à l’écriture, de recommencer, par l’essai et la poésie après les années consacrées à la fiction. Un tel sonnet peut paraître aux antipodes de tankas publiés sur mon instagram [1], mais c’est que le cerveau quantique ne se refuse rien, contraintes ou formes libres, peu importe, pourvu que ma phrase émerge avec une certaine justesse.
Que veut « nous » ? Que peut faire « je » ?
Je vis mon époque incertaine, la rumeur inquiète de ce rapide effondrement qu’on nous dit.
Fate succumbs Le destin détruit
many of species : one alone bien des espèces : une seule
jeopardises itself. compromet elle-même ses chances.
[2]
Il est dit qu’un dérèglement permanent remet en question la diversité des espèces. Qu’avec cette nature instable, nous disparaîtrons. Mais une réalité foisonnante ne cadre pas avec ce pronostic. Or nous foisonnons ! À nous observer si créatifs, je soupçonne la nature de se porter à merveille, de contractions en explosions, renouvelant la vie sous toutes ses formes. Le cœur n’est pas consommé et le poème a toujours faim.
People are like poems, they don’t get finished, they just stop, scande Liv Mammone. [3]
Pourquoi s’arrêter ? Ne sommes-nous solidaires de toute une faune atteinte et qui geint, toute une flore qui brûle et suffoque ? Quel être sensible ne ragerait face la vie, tout à la fois émerveillé et sommé de soigner cette maladie incurable qu’on attrape à la naissance ?
Ou bien prenons la situation calmement : la nature, s’il arrive qu’elle me regarde, de près ou de loin, commence par m’inclure et me constituer. Je suis à peine son invité. Indifférente à mes désirs, elle ne manifeste aucun ressentiment, ni aucune pitié à mon égard. Bien que mon attitude compte pour rien, il m’arrive à l’inverse de tout maudire, ma survie semble être au prix d’une lutte, d’une prise de pouvoir, d’un assujettissement de toute nature. Mais quelles que soient mes forces, ma violence animale, je me sens, je me sais, idiot, impuissant, lancé tête première contre un mur. Notre milieu nous détruit plus sûrement que moi et mes congénères ne le détruisons. Toute rébellion semble vaine, la dite nature est de constitution trop solide et ne craint pas mes minables manifestations de haine.
La nature… Rien dans ma vie ni dans la mort ne lui fait peur. En l’égratignant, c’est moi-même que je blesse.
Ou bien encore les autres animaux, le végétal ou le minéral seront des concurrents dans ma course à la consommation… Toute compassion rendue dérisoire, impossible, j’accommoderai leurs restes comme nourriture sans âme. Dévorant à l’aveugle, déniant toute sorte d’amitié fraternelle avec d’autres vivants, je ne verrai pas qu’ils m’indiquent les moyens d’en sortir, je mépriserai leur issue et les attitudes moins coûteuses. Je serai dans ma bulle, cet atome, jouissant de mon solipsisme.
Pourquoi pas ? À un certain point, le moment anarchique qui est en nous, qu’il y a fort heureusement en chacun de nous, insiste Pasolini dans son ultime provocation, même chez ceux qui l’ignorent… ce moment subversif, qui se manifeste surtout chez les poètes, consiste précisément en ceci, revendiquer sa propre absolue et totale indépendance, son propre, total et absolu de droit de sécession en tant qu’individu. [4]
La langue poétique sera mon dialecte, une arme pour lutter contre ce nouveau fascisme qu’est la centralisation économique, linguistique et culturelle…
Non, comme Pasolini, nous savons qu’aucune langue n’est réservée ou interdite au chant, que nous ne vivons au monde que par l’expression la plus immédiate, la plus tangible, actuelle, pol&tik&amoureuse, que nous ne tenons que de liens. Qu’ainsi le monde nous survit et nous retient.
Quelle chance !
Il y a presque deux siècles déjà, le philosophe norvégien Peter Wessel Zapffe soutenait que la seule issue raisonnable pour l’espèce humaine consistait à rejoindre les autres espèces en voie de disparition, pour qu’enfin l’on se préserve…
Que les lucioles me montrent où il convient d’agir est désormais ma chance. Que s’assemblent et s’expriment les tribus disséminées !
Car c’est l’effondrement de la diversité humaine qui est l’urgence. Rien à voir avec l’apocalypse annoncée, un barbecue autour duquel se presserait une foule médusée, tout à contempler le sacrifice. Je ne crois pas non plus à ce paradis de millionnaires réfugiés sur Mars, parodiant les délices de Bosch. J’entends juste un animal indénombrable, un toujours sauvage grogner deux ou trois mots…
… aller à tant de joie
Que ce n’est plus possible
Sans tout changer du monde. [5]
Notes
[2] Wystan H. Auden. Shorts.
[3] TK-21 n°158 https://www.tk-21.com/Advice-to-the-Able-Poet
[4] Pasolini. La langue vulgaire, Ed La Lenteur 2021
[5] Guillevic. Les chansons de Clarisse.
Voir en ligne : https://www.instagram.com/pierrefau...
* Titre volé à Georges Didi-Huberman, 2e volet de « Ce qui nous soulève », Éd. Minuit, 2019.
