dimanche 26 mai 2019

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Ils parlent de batailles....

Une rencontre Kluge / Jouannais

, Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

En prélude au débat Alexander Kluge — Jean-Yves Jouannais à la Maison Heinrich Heine à Paris le 29 septembre 2018, Alexander Kluge a souhaité s’entretenir avec l’écrivain français Jean-Yves Jouannais autour de MOAB, son dernier livre qui venait de paraître. Ils ont partagé leur intérêt pour les batailles, les lieux où elles se passent et les micro-événements qui les tissent, plus essentiels à la pensée et à la vie que les victoires ou les défaites, comme l’avait déjà parfaitement compris le Stendhal de La chartreuse de Parme qui décrivit Waterloo vu à travers la seule expérience du jeune Fabrice Del Dongo.

Notre vie est un voyage dans l’hiver et dans la nuit...

Lisant des passages de son livre Jean-Yves Jouannais évoque quelques aspects de la guerre et la manière dont le soldat est utilisé par l’armée comme un pion dans une partie dont il ignore tout ou doit tout ignorer le plus longtemps possible.

On comprend vite à l’évocation de cette vie singulière de ces hommes qui vont mourir et qui le savent, combien la guerre n’est pas seulement, dès lors qu’il y a affrontement, une mise en jeu des corps mais aussi la destruction massive par avions ou missiles interposés qui en fait une sorte de métaphore devenue vivante de ce combat pour la mort qu’est la vie.

Inévitablement on voir se profiler des accentuations de l’expression qui conduisent à une intensification générale du vécu. On y retrouve ainsi entre Céline et Clausewitz les accents bien connus d’une mélancolie que porte sur les fonds baptismaux de l’affrontement des chants d’une tristesse lasse.

Il y a plus. Le livre de Jean-Yves Jouannais, publié au moment de l’entretien et qui intrigue Alexander Kluge, apparaît comme un modèle d’écriture de l’histoire à l’époque post-historique. L’écoulement du temps semble moins l’objet de l’angoisse que cette chose indicible qui l’anime. Le démembrement des textes opéré par Jean-Yves Jouannais, pour y trouver les citations les plus puissantes et ainsi recomposer un nouveau texte qui tente de rendre compte du fait que chaque vie est l’acte continuellement renouvelé de creuser jour après jour son propre tombeau.

Car ce qu’il faut tenter de faire aujourd’hui - et sur ce point les méthodes de Jouannais et Kluge dans l’écriture sont plus proches qu’elles n’ont de différences - c’est de libérer les puissances affectives concentrées dans des vécus occultés ou masqués, pour ne pas dire parfois écrasés, par les récits officiels ou tenus pour tels, les comptabilisations objectives de faits supposés vrais, les arrangements avec le mensonge une fois l’ombre des jours passée sur les champs de bataille.

Comme si un brouillard les séparait de l’univers connu...

Ainsi voit-on, soudain, dans la conversation, des petites rivières prendre une importance capitale à la fois en tant que nom, que lieu minuscule et que ligne de partage autour desquels des morceaux de destins de peuples entiers se sont joués.
Ce qui importe ici, et c’est aussi la méthode Kluge qui affleure, c’est de montrer l’emboîtement des choses, leur stratification, la manière dont tout réagit et pas seulement dont le froissement d’une aile de papillon à un bout du monde peut soulever des montagnes à un autre.

Ici l’histoire retrouve sa chair et la chair de l’histoire est faite de celle des hommes qui y ont laissé la leur. Le travail des mots est alors de devenir cette chair même dans le grand champ de bataille qu’est le livre. Il est d’accompagner la pensée jusqu’à cette limite vécue dans le cadre même de la guerre, de certaines batailles, dans ces moments où, en effet, plus rien ne tient puisque le brouillard a tout effacé et que pourtant il va falloir continuer. Attendre pour continuer. Continuer pour pouvoir attendre. Et c’est du cœur de ce brouillard infranchissable que jaillit non pas la lumière mais quelque chose comme une vérité radicale, celle qui va venir s’inscrire à même la page du livre, celle que César cherchait et dont les batailles qu’il menait n’étaient que le pâle prélude.

De la guerre des Gaules au bombardement de Halberstadt, de la Bérézina au golfe de Biscaye, en quelques minutes nous effectuons un voyage qui nous conduit un peu au-dessus des nuages, là où resplendit l’amère vérité que promet une mort glorieuse.

MOAB (Mother of all the battles)
par Jean-Yves Jouannais
ISBN : 2246815959
Éditeur : GRASSET


UNIVERS PLURIELS D’ALEXANDER KLUGE
DU VENDREDI 14 JUIN (19 H) AU VENDREDI 21 JUIN (14 H) 2019
colloque de 7 jours

DIRECTION :

Wolfgang ASHOLT, Jean-Pierre MOREL, Vincent PAUVAL

Avec la participation d’Alexander KLUGE

ARGUMENT :

Juriste de profession, Alexander Kluge, né en 1932, commence sa trajectoire d’écrivain au début des années 1960, puis se consacre au cinéma, après un stage chez Fritz Lang et sous l’influence de la Nouvelle Vague. En 1966, Lion d’argent à Venise pour Anita G. et, en 1968, Lion d’or pour Les Artistes sous le chapiteau : perplexes. À ses activités d’écrivain et de cinéaste, il ajoute ensuite celles de philosophe proche de l’École de Francfort — Espace public et expérience (1972), Histoire et entêtement (1981), écrits avec le sociologue Oskar Negt — et de producteur de télévision, à partir de la fin des années 1980, avec sa société DCTP à Düsseldorf et ses émissions sur les chaînes allemandes RTL et SAT 1. En 2000, paraissent les deux premiers volumes de sa monumentale Chronique des sentiments (plus de 5000 pages aujourd’hui), qui regroupe quarante années de production littéraire. Pour l’ensemble de celle-ci, il reçoit en 2003 le prix Büchner et le prix Adorno en 2009.

https://cerisy-colloques.fr/alexanderkluge2019/