jeudi 17 novembre 2011

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Suite de Lettre au tyran - IV

IV. Voyage au centre de notre croyance

Suite de Lettre au tyran - IV

, Laure Reveroff

« Car voici le terrible règlement des anciennes imprécations qui s’accomplit. Les calamités passent à côté des pauvres ; mais les mortels industrieux qui ont amassé trop de richesses doivent jeter leur cargaison du haut de la poupe. » (Les sept contre Thèbes, (vers 775 ).

Érinyes

« Car voici le terrible règlement des anciennes imprécations qui s’accomplit. Les calamités passent à côté des pauvres ; mais les mortels industrieux qui ont amassé trop de richesses doivent jeter leur cargaison du haut de la poupe. » (Les sept contre Thèbes, (vers 775). Eschyle était en droit d’annoncer le règne d’une justice nouvelle. Deux mille cinq cents ans plus tard, après des tentatives parfois fructueuses d’établir une justice fondée sur un partage réel des biens et des richesses, ceux dont la fonction essentielle est de veiller à ce que règne cette justice, sont comme frappés de folie. Ils prennent leur déraison pour la norme et la transforment en loi.

L’enjeu le plus profond du théâtre d’Eschyle fut d’annoncer la venue d’un monde dans lequel les Erinyes auraient été privées de l’exercice de leur pouvoir.

Mises à l’écart du monde, jamais pourtant elles ne l’ont quitté. Nom d’une force psychique résultant d’une tension inassimilable entre l’exigence de ne pas oublier pour ne pas perdre le lien avec les temps passés et la nécessité de s’avancer librement vers son propre destin, elles ont été en partie neutralisées grâce à l’équilibre rendu possible au sein de la conscience historique par l’usage qu’elle s’imposa de la raison.

Il apparaît dans une netteté crue que la conscience historique, cette structure psychique auto-élaborée au cœur de l’histoire au moyen de la raison et portée par l’écriture, est en train de s’effondrer sur elle-même. En tant que dimension individuelle mais aussi collective, elle est soulevée par une vague de fond si puissante que ce qui lui servait de repère se retrouve broyé à la fois en elle et sous ses yeux. Elle se retrouve simplement incapable d’opposer à cette force, une force contraire susceptible de lui résister.

Si les Divinants ne sont pas la réincarnation des Érinyes, ils permettent et activent le retour sur le devant de la scène d’un esprit de vengeance. La règle qui motive cette activation est simple. Il s’agit pour eux de tirer le maximum de profit de situations de conflit, tant sur la scène des confits territoriaux ou d’intérêts que sur la scène des psychismes individuels, pour assurer leur domination matérielle et mentale. Il se trouve que de ces conflits, ils sont la source, les vecteurs et les bénéficiaires. Ils n’ont qu’un seul but, prendre le contrôle sur telle ou telle zone, État, territoire, entreprise, peuple, pour pouvoir jouir de leur pouvoir.

Ils assurent leur règne en édictant des lois qu’ils se soucient essentiellement de transgresser. Ils provoquent par contre chez ceux qu’ils contraignent à les respecter, des réactions brutales qui réveillent des fonctions psychiques annihilées depuis longtemps. Essentiellement contraints de se battre pour survivre alors qu’ils avaient acquis une sorte de sécurité psychique, les Rumineux puisent dans la mémoire enfouie de leur espèce pour tenter d’assurer leur survie dans un monde devenu inhospitalier. Sous les sédiments de la conscience historique, sommeillent en effet des forces puissantes, irascibles et qui deviennent incontrôlables une fois réactivées. Le seul lien qui semble s’imposer, reliant le présent à un temps magique réinventé et salvateur et permettant d’espérer contre toutes les évidences la venue d’un avenir meilleur, c’est celui qui rassemble, en une continuité possible, les fragments déchirés du temps.

Si les Divinants ont besoin désormais de tyrans pour gérer au mieux leurs intérêts, c’est qu’ils consultent pour décider et pour agir le seul oracle de leur avidité. Ils fondent la réalisation de leurs prophéties sur la continuité d’une mémoire vengeresse. Pour mieux assurer leur pouvoir et gouverner au moyen de la peur, ils ont réveillé les Érinyes dont le sommeil garantissait un exercice régulé et partagé de la justice.

La croyance des Rumineux

Habitant pour l’essentiel les pays riches et les zones tempérées, les Rumineux affables, ont longtemps « cru » être immunisés contre de tels fléaux. Plus exactement, ils ne pouvaient pas penser que « cela » pourrait leur arriver. Ils considéraient comme juste cette illusion qu’il leur suffisait de refiler aux autres les restes indus de leurs mémoires obscures, petits morceaux de sparadrap empoisonnés collés à la mémoire du geste, pour en être débarrassés. Et comme vraie cette autre illusion, qu’il leur suffisait de fermer les yeux sur les choses et qu’en les rouvrant sur la télévision, ils seraient confortés dans leur croyance, que rien ne leur échappe et que le monde leur appartient sans retenue. Aujourd’hui, lorsqu’ils ouvrent les yeux, c’est un tout autre théâtre qu’ils découvrent et la pièce qui y est jouée ressemble à s’y méprendre à une tragédie.

Érinyes, reprise du sang, poids infini de la dette, tout resurgit et la dette s’étale, vomi insane empuantissant l’atmosphère, sur tous les continents à travers l’espace et le temps. Lourd est le passé des Rumineux. Il est fait de tant de guerres inutiles, de tant de massacres pour le profit, de tant de mépris transformé en haine, que cette dette retombera, ils le savent maintenant, sur les enfants de leurs enfants et cela sur un nombre incalculable de générations.

Sauf si, évidemment, il venait à l’idée de quelques-uns d’éponger cette dette fictive, c’est-à-dire de contraindre ceux qui la font croître en leur nom de l’effacer de leurs tablettes mensongères remplies de chiffres invérifiables et dont la seule fonction est d’accroître encore et encore le règne du profit et la gloire de l’empire de l’argent et du mépris.

Toute cette accumulation de dettes en sommeil dans les caves du passé, assaillent à partir de l’avenir même ceux qui les ont contractées. Par un effet boomerang, ce qui a été commis dans des territoires et sur des peuples lointains en leur nom par des Divinants qu’ils n’ont pu s’empêcher d’élire est en train de leur arriver à eux, braves Rumineux sans âge vivant dans l’oubli de leur passé.

Plutôt que de tenter d’apaiser les Érinyes avant qu’elles ne se réveillent, les Rumineux ont laissé leur Divinants, continuer de piller le monde en leur nom. Jamais rassasiés en ce qu’ils sont en effet les descendants de cette lignée avide, ils se mettent à piller « leurs » Rumineux, seule solution pour leur permettre de continuer à assurer leur confort.

De même qu’ils ont fait la guerre à toute forme d’autonomie et de liberté chez ceux qu’ils ont colonisés et soumis, ils déclarent la guerre et tentent de reprendre aux Rumineux ce qu’ils avaient dû leur accorder du bout des lèvres, des doigts et du portefeuille, à savoir des droits multiples, une certaine autonomie, la capacité de décider de leur sort, une certaine liberté, bref un statut de conscience historique et de sujet de l’histoire.

C’est pour échapper à leur destin, que les Divinants se prenant pour des dieux réveillent les Érinyes et les poussent à attaquer les Rumineux en portant le chaos et la guerre économique et sociale dans leurs propres demeures.

Pour les Rumineux, les Divinants « sont » aujourd’hui des Érinnyes dont les incarnations multiples ressemblent souvent à des hommes en armes. Il semble donc que les Rumineux n’aient plus désormais d’autre choix que de devenir, à leur tour, les Érinyes de « leurs » Divinants.

Broyeuse cérébrale en panne

Le conflit est là interne, réel, incontournable. Il éclate en chacun, chapelet incessant de déflagrations mentales provoquées et entretenues par l’afflux constant de messages manifestes ou liminaux, explosifs ou secrets, tirant leur efficacité d’être absolument contradictoires.

Il est impossible de ne pas remarquer que ceux qui parlent et décident de la vie des autres n’ont pas peur de se contredire. On pourrait même dire qu’ils en tirent une jouissance infinie. C’est que leur plaisir ne se limite pas à jouer avec les règles de la non-contradiction et commence même réellement à partir du moment où ils s’autorisent à s’en libérer. Non qu’ils dédaignent les apports de la rationalité, mais ils utilisent contre les Rumineux l’arme fatale, divine et magique de voix et d’images portées par un flux continu véhiculant des informations que rien ne relie à la réalité sinon leur existence même propagée par des ondes et émises par des appareils numériques sophistiqués. Au point que « nous coulons dans un océan d’images, qui nous rend maladroits dans le raisonnement, quasi inaptes à l’argumentation et au débat, car dans l’image la négation est impossible — outil fondamental à toute affirmation. » (Clarisse Herrenschmidt, Les trois écritures, p. 502).

Gouvernants et publicitaires savent que dans cet écart brûlant qui vibre entre un énoncé et une image se trouve l’une des grandes sources de jouissance de l’homme. Simplement, ils savent le transformer en un piège magique avec une précision obsessionnelle et en faire la faille dans laquelle il se perd.

Il y a longtemps que nous sommes tous devenus les adeptes bien éduqués et les soumis obéissants d’un certain surréalisme marchand. Mais le monde dans lequel il nous projette, ressemble plus à un cauchemar qu’à un rêve, fut-il lourd de non-dits.

Un seul exemple suffira. Il est d’une apparente banalité. Phénomène reproduit et répété chaque jour des milliers de fois et cela sur des populations immenses et pendant toute la durée de la vie de chacun, il devient ainsi une arme fatale.

Partout, sans cesse, des publicités pour des produits de bouche passent devant nos yeux. Les messages visent à provoquer l’éveil de nos sens et constituent un appel à la levée de nos inhibitions en même temps qu’une incitation au passage à l’acte. Mais chacune de ces publicités est accompagnée de recommandations qui ont, elles, pour seule fonction de réintroduire une dose massive de crainte. Ce texte, souvent liminal, est censé quant à lui produire un effet opposé. Une fois perçu, il agit en tout cas comme un coup de frein à l’intérieur même de l’élan libérateur que met en branle la part manifeste du message.

Notre psychisme se trouve ainsi piégé d’une manière apparemment anodine et cependant terriblement violente. Désinhibition et crainte s’affrontent en nous, nous plongeant et nous retenant au-dessus du vide qui se fait entre un geste inaccompli et une crainte non abolie.

Tel est, qui l’ignore, le fonctionnement général des messages dont les voix du dehors, les voix des agents des Divinants, bombardent les Rumineux. Ces messages sont un mélange d’ordres et de contre-ordres qui vrillent le psychisme, agissent en lui au point d’avoir à l’évidence commencé à le transformer de manière irréversible.

Ce que nous vivons est une expérience grandeur nature. Mais dans ce laboratoire-là, personne ne cherche à savoir quelles pourraient en être les conséquences autres que celles au nom desquelles ces messages sont émis : les profits immédiats et la soumission manifeste de ceux qui, fatigués de les subir, leur obéissent malgré tout.

Lorsque les enjeux sont plus importants que nos seuls estomacs, les ordres et contre-ordres que nous recevons, et que pudiquement on appelle des « informations » restent identiques. C’est pourquoi notre capacité de compréhension se trouve désamorcée par la manière dont ils jouent sur nos réflexes d’acceptation et d’adaptation.

Se libérer de cette contradiction en la passant dans sa broyeuse cérébrale, une telle opération est aussi vieille que le psychisme. Il n’est pas davantage possible de vivre sans oublier qu’il ne l’est de vivre sans rêver. Mais il n’est pas davantage possible de vivre sans lien avec ses différents passés que de vivre sans inventer des formes pour pouvoir vivre dans la nuit.

Mais il y a des périodes dans l’histoire de l’humanité où lorsque certains fusibles internes se mettant à disjoncter trop souvent, les opérations quotidiennes de réparation ne sont plus possibles.

Ce que notre petite broyeuse psychique a à broyer est trop important pour sa capacité d’absorption. Les ordres finissent par se contredire. Au « Vas-y agis, libère-toi ! » répond aussitôt un, « Arrête tout de suite, c’est dangereux ! ».

Assourdis par ces coups qui cognent dans nos cerveaux, il nous faut néanmoins reconnaître que ce bruit est tout autant celui qui remonte de la rue que celui de notre cerveau déglingué.

Une nouvelle forme de guerre

Actuelle, planétaire, fractale, généralisée, la « guerre nouvelle » est là. Nul ne peut s’enorgueillir de ne pas en tirer profit, ni les Divinants, bien sûr, ni un grand nombre des Rumineux. Seuls les pauvres parmi les pauvres, c’est-à-dire en fait l’immense majorité de ceux qui vivent sur la planète aujourd’hui n’en tire pas profit, les autres, si !

De cette coupe transversale des strates du mépris, du mensonge et de l’aveuglement, nul ne peut s’exclure.

La raison en est simple : ce sont les Divinants des pays développés et leurs Rumineux qui fabriquent les armes servant dans les conflits incessants que d’autres livrent partout sur la planète. Ce sont les mêmes qui les vendent et en tirent donc les bénéfices leur permettant depuis si longtemps de se pavaner sur les plages, désormais toutes polluées, de la planète du désespoir.

C’est d’ailleurs ce que ces « grandes nations » auront su faire de mieux en tant que « civilisation » : inventer une mort capable de se déployer en même temps dans toutes les directions.

Ce sont encore les mêmes, cela va de soi, qui propagent les conflits parce que ce sont ceux qui profitent le plus des immenses bénéfices qu’ils génèrent. Le mode de vie et le train de vie des pays « riches » dépend avant toute chose de ceux qui, fabriquant les armes et tout ce qui s’y rattache, sèment la destruction comme de ceux qui, après coup, vendent leur pharmacopée industrielle et leur matériel de soin et de reconstruction, semences qui ne poussent qu’avec une seule sorte d’engrais et de ceux qui entre-temps ont organisé le pillage des pays occupés.

Aucun Rumineux ne doit oublier qu’il doit son emploi et son mode de vie aux bénéfices engendrés par ces guerres, ces pillages et ces reconstructions. Car ce sont encore et toujours les mêmes qui proposent leurs services pour enterrer les morts et aider les survivants à ne pas mourir trop vite en leur revendant des produits déclassés sur lesquels ils font leurs plus grosses plus-values.

Ainsi, une petite partie de l’humanité vit princièrement des bénéfices qu’elle tire du temps infini qu’elle met à faire croire qu’elle va reconstruire ce qu’elle a détruit ou directement contribué à détruire.

L’empire de certains Divinants étant devenu planétaire, ils sont compris que ce qui leur rapportait le plus, c’était la guerre, sous toutes ses formes, et ses formes sont légion. En effet, certaines guerres larvées génèrent autant de profit que des guerres ouvertes et parfois plus car elles peuvent durer plus longtemps.

S’il est apparu que les guerres sanglantes étaient plutôt réservées aux pays « lointains », il s’est avéré que « le lointain » ne l’était pas toujours tant que cela, comme l’ont montré les conflits au Liban, en Palestine ou en ex-Yougoslavie. Si les Rumineux ont finalement accepté de courber l’échine, c’est qu’on leur a fait comprendre que leur soumission aurait pour contrepartie le fait de n’être pas inquiétés.

Chaque jour cet accord tacite est bafoué un peu plus. La menace se précise. Source de revenus incalculables, les Rumineux sont devenus les cibles du marché avant de devenir celles de la pauvreté et des conflits qu’elle engendre. Otages de la guerre économique, ils découvrent qu’ils sont devenus les acteurs de la forme de basse intensité de la guerre générale que constitue la guerre sociale.

La seule chose qui importe aujourd’hui aux Divinants, c’est la propagation de ces zones grises où guerre et paix se mêlent au point parfois de se confondre. Telle est la règle générale qui préside à l’évolution du monde, telle est sa loi. Pour eux, il n’existe pas d’autre voie, que celle leur permettant de renforcer leur domination sur tout ce qui existe et de prendre des options sur ce qui n’existe pas encore.

Les Rumineux et les pauvres parmi les pauvres n’ont d’autre choix que de les suivre sur la voie de l’Apocalypse. Les Rumineux par opportunisme et lâcheté, les pauvres parmi les pauvres par l’impossibilité où ils se trouvent de parvenir à se coordonner à l’échelle planétaire.

Certains soutiennent qu’elle n’existe pas cette guerre sociale, puisqu’elle ne ressemble en rien à ces guerres réelles dont nous connaissons si bien les images. Pourtant, chaque jour, des millions de gens sont touchés par elle dans leur chair, dans leur psychisme, dans leur vie.

Là-bas, meurent réellement des gens réels pris sous le feu de bombes si variées qu’en faire la liste écœurerait et ferait vomir, et d’armes tirant de vraies balles, que d’en compter le nombre rendrait fou.

Ici, bien sûr, les armes lourdes sont reléguées dans les casernes et elles n’en sortent pas. Pourtant, elles commencent à pointer leur nez, ici où là, sur l’une ou l’autre des failles du front incernable de la guerre sociale qui mite le territoire. La réalité quotidienne de l’échec le plus évident et le plus volontaire des pays qui se drapent dans leur dignité démocratique est celui de l’intégration des populations indigènes comme des populations importées comme esclaves ou des populations d’immigrés, grâce au sang desquelles ces pays ont pu développer et ont continué de faire croître une économie mortifère.

Les Rumineux ont appris à n’avoir pas envie d’entendre ces armes crépiter sous leurs fenêtres. Pour eux, elles sont le mal et ont le visage de l’abjection. Ils n’en écoutent chanter les rafales que devant leurs écrans de télévision. C’est d’ailleurs la télévision qui leur a appris cette méfiance avant de la transformer en phobie.

Mais le véritable prix à payer pour ce confort moderne, c’est l’occultation, l’oubli, la négation de l’une des formes essentielles que prend le combat pour la liberté : le fait de se lever et prendre les armes pour conquérir sa liberté. Qu’on l’ait laissé échapper ou qu’on se la soit fait confisquer, l’idée qu’inoculent les grands médias depuis quelques décennies, c’est qu’il ne serait pas légitime de recourir à la violence pour combattre ceux qui décidant de la vie des autres, de leurs salaires, de leur emploi du temps et de leurs ennemis sur la scène internationale, les oppriment et les sacrifient sur l’autel de leur vanité vulgaire. Tout cela parce qu’ils peuvent se targuer d’avoir été élus lors d’élection pourtant à l’évidence sans valeur tant elles sont soit dévalorisées par le peu de participants, soit confisquées d’une manière évidente lorsque les résultats ne conviennent pas à ceux qui déjà détiennent le pouvoir.

Il y a pourtant beaucoup d’armes en circulation, mais ceux qui les possèdent sont soit des affidés de quelque mafia, soit des miliciens privés auxquels on attribue désormais le nom de soldats.

Les Rumineux européens affectent de penser qu’il ne se passe chez eux rien de grave, reléguant ainsi avec la légèreté des lâches et des doulos, le fait qu’ils sont pourtant les otages d’une lutte implacable et mortelle, simplement plus lente et plus policée qu’ailleurs et à laquelle ils prennent part puisqu’ils en sont les otages.

Le décor de cette « guerre intérieure et généralisée » est celui des villes, des rues, des maisons, des entreprises, des réseaux de transport de biens, d’énergie et d’informations, de leurs espoirs et de leurs aveuglements.

Cette guerre sociale est pourtant implacable et impitoyable. Elle est conduite et menée par des êtres qui, de manière autoproclamée, prétendent disposer d’un droit de vie et de mort sur leurs sujets.

Qui sont ceux qui décident de fermer ou délocaliser une usine ? Qui sont ceux qui font des lois dont l’efficacité tient tout entière à favoriser les profits de ceux qui sauront les contourner ? Qui sont ceux qui jouent avec les chiffres comme d’autres jouent avec les grains de sable sur la plage de l’ennui et de la pauvreté ? Qui sont ceux qui non contents de laisser de se développer les mafias, les encouragent et deviennent leurs partenaires voire leurs alliés en les introduisant parfois au plus haut niveau de l’État ?

S’il est difficile de mettre un visage sur des entités « abstraites » qui s’appellent marchés, fonds de pension, investisseurs, d’autres ont des visages. Ils sont dirigeants de grandes entreprises ou de banques, chefs mafieux ou présidents d’une république, mais pour l’essentiel, ceux qui coordonnent cette guerre totale et permanente restent sans visage.

Du secret et de la raison d’État

Machiavel et Guichardin ont su montrer qu’il était possible de faire de la raison et du secret d’État les vecteurs d’une politique efficace et pragmatique. Adaptation de la duplicité, ce volet battant au cœur du dispositif de la conscience, aux conditions nouvelles de l’existence et des possibles, la raison d’État fonde sa légitimité sur la réalité des effets de l’action politique et non plus sur l’incertaine ambition des intentions humaines.

Cinq siècles plus tard, une nouvelle attitude peut voir le jour dans le champ de l’action politique. Induite par la déperdition radicale de la puissance décisionnelle de l’État face à celle d’empires économiques aux contours incernables, elle se caractérise par le recours à une dissociation radicale entre les discours et les actes utilisée comme moyen de gouverner.

Un tel désaccord parfait illustre moins l’existence d’une distorsion entre les moyens et les fins que la prégnance de nouvelles fins comme moteur de l’action.

Ainsi non seulement les Divinants ont compris que gouverner au moyen de mensonges était la manière la plus efficace de le faire, mais qu’associés à des vérités implicites comme l’existence de la menace nucléaire ou du terrorisme, ces mensonges, relayés par les médias, pouvaient devenir le socle le plus commun pour l’établissement de nouvelles vérités, de nouveaux dogmes.

Ainsi, la fin nouvelle de l’action politique n’est-elle plus autre chose que de faire accepter aux Rumineux leur monde de misère en les convainquant qu’il ressemble à l’image qu’on leur en procure, celle d’un monde rayonnant sous les éclats des paillettes de la marchandise, et libre quoique courbé sous le boisseau de l’exigence de rentabilité.

Investis d’une mission millénaire, les Divinants ne cessent de déclarer que grâce à eux la promesse s’est réalisée. Il se trouve que la promesse qu’ils honorent est la plus insoutenable, celle de l’abandon, un abandon effectif et sans retour.

En effet, « maîtres du haut château », ils n’hésiteront pas, au moment opportun, à sacrifier n’importe quoi et n’importe qui dont la disparition leur garantira un sursis et prolongera fût-ce d’un instant leur survie par rapport à celle de leurs victimes.

Tiers-mondisation

Depuis cinq siècles, sous le nom de colonisation et avec la justification de voir leur vie devenir meilleure, des peuples subissent dans tous les coins de la terre un sort peu enviable.

Les Rumineux ont eu pour habitude de croire qu’un tel sort leur serait épargné. C’est en fait d’y avoir cru qui fait d’eux les Rumineux qu’ils sont.

Les Divinants n’hésitent guère à renverser des gouvernements qui ne leur conviennent pas. Aujourd’hui, plutôt que de fomenter des guerres civiles à l’issue incertaine, ils préfèrent organiser des pillages rapides dont les effets sont plus conformes à leurs ambitions. Ainsi ont-ils ruiné en trois jours l’Argentine plutôt que d’y installer une nouvelle dictature.

Les Divinants acceptaient de partager avec leurs propres peuples un peu des bénéfices qu’ils tiraient de ces pillages organisés. Cette époque héroïque touche à sa fin. Ils ont commencé de mettre en place le pillage organisé de leur propre pays, prenant en cela modèle sur des pratiques qu’ils avaient encouragées dans tant de pays qu’ils avaient colonisés.

Il apparaissait comme impensable, il y a encore une ou deux décennies, que dans ces grands pays riches d’Europe, pour beaucoup maintenant deux emplois soient nécessaires pour réussir à peine à subvenir à leurs besoins. On croyait cela réservé aux pays du tiers-monde ou aux pays en voie de développement. L’Europe se présentait pour eux comme le modèle à suivre et la forme politique et économique vers laquelle ils devaient tendre. Et les Européens croyaient sincèrement qu’à défaut de les traiter avec justice ils constituaient pour ces peuples une lueur d’espoir dans un monde ingrat.

Le sablier s’est renversé. Ce sont ces pays qui constituent désormais le « modèle » vers lequel, irrésistiblement les Rumineux des pays européens sont en train de devoir s’adapter. Avec l’aide inlassable de leurs Divinants, il est vrai, ces nouveaux apôtres qui annoncent jour après jour, qu’ils sont là pour empêcher l’Apocalypse d’avoir lieu lors même qu’ils en sont les plus ardents promoteurs.

Le centre de notre croyance

Ce n’est pas l’histoire de l’idée de justice ou des droits de l’homme qu’il importe de retracer ici, ni de justifier leur supposée universalité, mais de décrypter le fonctionnement psychique et technique qui préside à l’établissement de notre aveuglement radical et de notre impuissance politique à transformer le monde autrement qu’en une vaste prison. Ou si l’on préfère à l’instauration d’un leurre si parfaitement construit que l’on croit tout ce que l’on nous montre et nous dit, alors que l’on refuse de croire, d’entendre et même de prendre en compte l’ensemble des messages que nos capteurs psychiques ne cessent pourtant de nous envoyer.

Il est vrai que ces messages sont le plus souvent angoissants. Ils ne disent que violence, terreur, catastrophes à venir ou évitées de justesse. Système nerveux et cerveau ont commencé de percevoir ce que la conscience refuse, elle, d’entendre, à savoir qu’une sorte de guerre de basse intensité est devenue la seule loi du monde. Elle est imposée à chacun où qu’il se trouve dans le monde au nom du seul vrai dieu vivant, le « dieu argent », ce miroir absolu qui fait s’aimer tant de narcisses indifférents.

Le geste est simple pourtant qui permettrait de prendre en charge mentalement et intellectuellement cette mutation radicale de la perception. Il suffit de considérer que la réalité, celle que l’on nous montre sur les écrans de contrôle de la planète « est » bien la réalité. Cela implique non seulement de ne pas tenir compte de l’emballage médiatique et publicitaire qui l’accompagne, mais d’extraire les informations et de les relier entre elles, ce qui en soi n’est pas une opération complexe. Cependant quelque chose se perd qui fait plus peur que tout le reste réuni : l’impossibilité d’adjoindre la catégorie « être » à ce qui se trouve ainsi extrait du flux infini des images et des sons qui enveloppe nos vies et à partir duquel elle est contrainte de s’orienter et de se déterminer. Il faut aussi mettre en œuvre une seconde opération qui consiste à associer les éléments ainsi extraits du flux.

Ces deux gestes essentiels du dispositif de la conscience que constituent l’extraction et l’association semblent ne plus fonctionner efficacement dans la nouvelle situation concrète et psychique qui caractérise la réalité du XXIe siècle. Les critères présidant aux associations semblent devenus inopérants. La raison peine à répondre aux attentes qu’elle a fait naître et les voix provenant des confins des croyances anciennes peinent, elles, à produire des discours efficaces.

En fait, extraction et association fonctionnent bien, mais elles extraient et associent des éléments qui sont des leurres. Ces simulacres sont si bien réussis qu’ils sont réellement en prise directe avec notre psychisme et comme lui se déploient d’une manière autonome. Perçus comme formant un univers parallèle, ce monde des simulacres forme un double de notre psyché. Source intarissable d’images et de voix, c’est à elle que tous, aujourd’hui, nous venons nous abreuver.

La logique qui préside à leur déploiement n’est pas ratioïde, mais magique. Associer ne consiste plus à tenter d’ordonner causes et effets sur la ligne continue de leurs emboîtements possibles et de prédictions rassurantes. Associer à partir et avec les images est une opération double. Du côté de la fabrication des images, l’association vise à produire des rapprochements entre éléments hétérogènes susceptibles de mettre en branle des affects. Du côté de la réception des images, associer est cette opération complexe qui permet à la conscience de se maintenir dans le reposant état d’hypnose engendré par la réception des images.

Pour ceux qui souhaitent encore extraire et associer en fonction de la logique ratioïde, les résultats auxquels ils parviennent rendent ce qu’ils découvrent et comprennent littéralement désespérant. En effet, comment ne pas être alors obligé de reconnaître que cette version de la réalité, que l’on vend depuis quelques décennies comme étant la meilleure qui n’ait jamais existé, est sans aucun doute la pire qui ait vu le jour, si l’on s’accorde à constater que c’est la planète entière et avec elle l’humanité dans son existence même qui sont aujourd’hui menacées ?

Il est donc nécessaire et vital de conduire une opération sur ce qui constitue en chacun le centre de la croyance, une révolution individuelle et collective, singulière et déterminante, partageable et transmissible. Il faut pour cela, oser se défaire de certaines catégories et œuvrer à la mise en place d’une nouvelle manière de penser.

L’opération peut sembler difficile et douloureuse, dangereuse même. Elle l’est. Y a-t-il d’autre choix que de vivre les yeux ouverts quand l’autre choix consiste à se jeter dans les bras d’une mort programmée par d’autres en se voilant la face ? Y a-t-il d’autre possibilité sinon de reconnaître que l’Apocalypse a déjà commencé ? Que nous vivons en elle comme elle vit en nous ?

Contrairement à celle des textes sacrés, « notre » Apocalypse n’est pas le prodrome de temps meilleurs, mais l’accomplissement de la promesse de l’établissement d’un règne millénaire de violence et de misère, en ceci qu’elle « est » ce règne.

« No limit »

Il est devenu inévitable de constater et d’accepter de penser que ce que l’on a si longtemps appelé « le mal » gouverne effectivement le monde dans la mesure où ceux qui le gouvernent, l’organisent et le gèrent, montrent chaque jour combien ils sont déterminés à ne rien lâcher de leur prérogatives et de leurs privilèges pour maintenir vivant ce qui pour eux est une sorte de rêve et pour tant d’autres est devenu un cauchemar. Ils ont un slogan. Il est à la fois lisible dans chacun de leurs actes et ressassé dans le secret de leurs cerveaux. Ce slogan est : « no limit ».

Ni la mort des hommes qu’ils envoient sur les champs de bataille, ni celle de populations entières qu’ils réduisent à la pauvreté, ni la destruction d’écosystèmes toujours plus nombreux en vue de produire des bien matériels dont personne n’a besoin et qu’ils nous forcent à consommer afin d’accroître ainsi notre dépendance à leur égard ne constitue pour eux une limite. Ou plutôt si, au sens où ces limites, morales, matérielles, économiques, militaires, humaines, biologiques, constituent l’horizon que leurs attentes installent devant leurs mains avides afin qu’ils trouvent en eux, enfants marqués au front du signe de l’abandon et de la mort, la force d’encore et encore continuer de les repousser en les détruisant.

Notre santé, notre bien-être et notre avenir leur importent moins que les profits immédiats, bénéfices financiers et psychologiques, matériels et narcissiques, qu’ils espèrent retirer de leurs opérations et rien ne peut les convaincre de faire autre chose, persuadés qu’ils sont d’appartenir au camp des éternels vainqueurs.

L’image qu’ils se font du vainqueur se résume à celle d’un être se croyant capable de supplanter et d’éliminer tous ses adversaires grâce à sa ruse, ses armes et son compte en banque. Ce dont dispose un vainqueur, c’est de cette puissance psychique particulière qui permet de ne conférer aucune valeur particulière à une existence autre que la sienne.

« L’homme qui spécule à la baisse sur son semblable et qui s’intitule politique réaliste ne tient pour réelles que les bassesses humaines, seule chose qu’il juge fiable » pouvait déjà écrire, il y a près d’un siècle, Robert Musil.

Cette raison du plus fort est au mieux un phantasme, au pire une maladie chronique transformée par les prêtres et les conquistadors en norme. On mesurera la détermination de chaque individu souhaitant rejoindre réellement ou en rêve le camp des Divinants, à sa capacité d’ériger le mépris et la haine en moyens de domination. En apprenant à supporter tout ou partie de l’insupportable chacun cherche à en tirer précisément ce « supplément d’âme » qui fera de lui un exécutant parfait, surtout des basses œuvres, un petit chef local, un Divinant surexposé ou un grand Divinant de l’ombre

Un « chef » ne peut se permettre d’avoir des scrupules d’aucune sorte. Prudent et rusé, habitué à défendre des intérêts colossaux, il est un frère de sang des gangsters ou des mafieux que chaque grand empire fait croître en son sein, qu’il soit président d’une société privée ou nationalisée. Il ne cherche pas nécessairement à paraître sur le devant de la scène. Il laisse cela à une marionnette décérébrée comme le fut l’avant dernier président des États-unis. Il peut ainsi jouir d’une double sécurité. N’étant pas exposé sous les sunlights médiatiques, il est protégé par le détenteur du pouvoir légal qu’il contrôle si bien qu’il lui fait passer des lois à son avantage et lui ordonne d’interdire qu’on ne vienne jamais l’inquiéter et ni empêcher l’irrésistible ascension de ses profits.

Une nouvelle donne psychique

Il n’est jamais bon d’être porteur d’une mauvaise nouvelle, surtout si l’on se souvient du traitement que l’on pouvait lui infliger dans l’Antiquité. C’est toujours le cas aujourd’hui. Ceux qui osent se lever contre la désinformation et le mensonge généralisé en s’attaquant précisément à la réalité de ses manifestations, ceux qui informent et incitent à s’opposer à la tromperie et au mensonge généralisés, sont tous sous le coup d’une menace de mort. C’est pourquoi, pleutre par nature et obéissante par nécessité, l’immense majorité des médiatiques se vautre jour après jour sous couvert de prudence dans la pure obéissance.

Aujourd’hui, il ne s’agit plus pour les Divinants de s’opposer à la transmission des « nouvelles » puisqu’elles sont toutes mauvaises. Il s’agit de rendre impossible la mise en relation entre des faits dont la convergence devenue manifeste révélerait immédiatement l’existence de cette incalculable catastrophe qu’est devenue la vie sur terre. Par contre il s’agit d’agir sur la réception et la perception de ces informations, dont le contenu importe moins que la puissance potentielle de déflagration. Aucun dirigeant n’ignore aujourd’hui que la prise en compte tant de ce qui est montré que de ce que chacun peut déduire de ce qui lui est caché, est en fait psychiquement, moralement et physiquement impossible à supporter.

Cette donne psychique constitue le centre des préoccupations de la gestion des crises qui se multiplient à travers la planète comme des cellules cancéreuses le long du système lymphatique.

À l’intérieur du dispositif de la « conscience » des forces poussent chacun à chercher à savoir. Pour « sauver » l’intégrité du sujet, d’autres forces l’empêchent de prendre en compte ce qui lui ferait trop mal. Ce qu’il faut aujourd’hui prendre en charge intellectuellement et affectivement pour appréhender la réalité de ce qui se passe sur terre est de loin trop lourd pour un seul individu. Nous ne savons pas partager la douleur. Comment prétendre réussir à partager l’incommensurable ?

Tel un virus indifférent à tout ce qui n’est pas le mouvement de sa prolifération, les forces de destruction massive qui dominent désormais le vivant doivent continuer d’occuper le terrain et les esprits, remplir d’angoisse ceux qui ont peur, couvrir de compliments ceux qui veulent être félicités et remplir les comptes en banque des bailleurs de fonds.

La nouveauté de cette situation tient en ceci que chaque individu est en même temps et à la fois un élément du virus, une partie du corps malade et une représentant de la vie, infatigable et proliférante. Il se trouve que certains d’entre eux ont pris depuis des décennies un ensemble de décisions qui semble conduire le vivant vers une forme particulièrement massive de suicide.

À l’échelle de la création, du cosmos, rien de cela n’est sans doute tragique. D’ailleurs nous ne serons pas là pour le voir ! À l’échelle des hommes et de l’histoire, la vue se brouille, le tableau se fait sombre, le danger imparable.