lundi 5 mai 2025

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#IDIOCR@CY : L’Empire du vide

, Linea Nihilo

La grande épuration : Dans une dimension parallèle. La réalité ressemble étrangement à notre monde. L’Amérique US, 2025. Un empire à bout de souffle, un phare éteint, une civilisation digérant son propre rêve sous les néons criards des écrans de divertissement.

Manifestation Anti-Trump !
Manifestations pour dénoncer l’ingérence de l’administration Trump ! Avril, 2025, USA.
© Néant @ Voïd

Introduction

Dans les États-Unis dystopique de 2025, le 47ᵉ président a institutionnalisé l’ignorance comme vertu nationale, formant des escadrons d’enfants pour traquer la complexité intellectuelle. Cette satire politique décrit comment la résistance naît paradoxalement parmi ces jeunes censeurs qui, exposés à l’absurdité du système, finissent par renverser le régime dans un incendie symbolique de la Maison-Blanche.

La purge

Dans une dimension parallèle. La réalité ressemble étrangement à notre monde. L’Amérique US, 2025. Un empire à bout de souffle, un phare éteint, une civilisation digérant son propre rêve sous les néons criards des écrans de divertissement.

L’Érudition interdite
Prologue : Cendres d’avant

Les livres brûleront bien avant que les hommes ne commencent à brûler.
— Heinrich Heine, 1821

Ce n’est qu’au crépuscule de l’entendement que l’on constate la fulgurance avec laquelle les bibliothèques s’évaporent. D’abord les mots complexes, puis les phrases longues, enfin la pensée elle-même — une asphyxie par paliers dont personne ne perçut l’orchestration méthodique.

Les universités contre-attaquent !
Plus de 150 universités américaines, dont Harvard, Princeton, Columbia et Johns Hopkins, s’unissent pour dénoncer l’ingérence de l’administration Trump, défendre leur autonomie et contester les pressions visant à restreindre leurs politiques éducatives et de diversité. Avril, 2025, USA.
© Néant @ Voïd

I. Le Trône d’infortune

Le 47ᵉ président des États-Unis, dans la solitude marmoréenne de ses appartements privés, contemplait sa déjection quotidienne sur une cuvette plaquée or vingt-quatre carats. Singulière synecdoque d’un pouvoir qui transformait désormais tout — jusqu’aux déchets organiques de ses entrailles — en simulacre de richesse.

Il avait fait de l’ignorance non pas une simple posture, mais une épistémologie alternative, un système ontologique cohérent, une téléologie du néant. L’idiotie, jadis considérée comme une tare, s’était métamorphosée en vertu cardinale, et ses thuriféraires en célébraient quotidiennement les mérites avec une ferveur quasi-religieuse.

La simplicité était devenue le Graal lexical. Des équipes entières d’experts en communication Mac K— paradoxe sémantique s’il en est — travaillaient à l’élaboration d’un langage présidentiel dont le vocabulaire n’excéderait jamais celui d’un enfant de huit ans. Chaque allocution passait au crible d’algorithmes spécialisés qui en mesuraient l’indice de facilité Flesch-Kincaid, sonnant l’alarme dès qu’une construction syntaxique risquait d’exiger un effort cognitif supérieur à celui requis pour comprendre une publicité pour céréales hyper caloriques.

Les institutions vacillaient sous la surcharge pondérale d’un populisme anabolisé. Les universités, autrefois temples du savoir, n’étaient plus que des friches intellectuelles où l’on enseignait principalement l’art de l’optimisation fiscale et la rhétorique du déni scientifique. Les bibliothèques se vidaient méticuleusement, leurs contenus jugés "élitistes" ou "anti-USA" selon des critères dont la définition changeait au gré des humeurs présidentielles. Quant aux musées, ils se métamorphosaient en galeries marchandes spécialisées dans les produits dérivés à l’effigie du Gras Timonier Orange, fabriqués ironiquement dans les usines du rival asiatique qu’il prétendait combattre.

Dans cette bourse aux valeurs où tout était coté, même la pensée avait acquis un statut de denrée rare, un luxe inaccessible au commun des mortels, un privilège que seuls pouvaient s’offrir ceux qui possédaient les moyens de s’extraire du marasme intellectuel généralisé.

Harvard, Columbia, John Hopkins...
Manifestations pour dénoncer l’ingérence de l’administration Trump ! Avril, 2025, USA.
© Néant @ Voïd

II. Le Décret de l’intelligence zéro
(Extrait des archives retrouvées, daté du 28 mai 2025)

La Salle James S. Brady de la Maison-Blanche — théâtre quotidien du grand spectacle de la désinformation officielle — était ce soir-là particulièrement remplie. Les journalistes, ces fossiles d’une époque où l’information prévalait encore sur le divertissement, attendaient, calepins numériques en main, le début de la représentation.

Karolin fit son entrée, impeccable dans son tailleur couleur carte de crédit premium. Sa silhouette, savamment sculptée par des séances quotidiennes de Pilates et d’injections diverses, incarnait l’idéal esthétique d’une époque qui avait définitivement substitué le paraître à l’être. Avant même d’articuler le moindre mot, elle vérifia son reflet sur l’écran de son téléphone — rituel apotropaïque contre le mauvais sort médiatique. Puis, avec l’assurance mécanique d’une intelligence artificielle sur-entraînée, elle déclara :

« Le président T a signé ce soir le Décret de la Simplification Culturelle. »

Elle marqua une pause calculée pour permettre aux caméras de capturer son profil avantageux, puis poursuivit :

« Désormais, l’apprentissage de la lecture sera remplacé par l’étude des modes d’emploi des produits américains. L’intelligence, c’est surfait. L’analyse critique est une perte de temps dans une économie qui valorise l’efficacité immédiate. »

Elle leva le poing, non pas en signe de révolte, mais pour prendre un selfie qu’elle publia instantanément sur ses réseaux, accompagné du hashtag #MakeAmericaSimpleAgain.

Le président, depuis le Bureau Ovale transformé en studio de téléréalité permanent, commenta l’événement en direct sur sa plateforme personnelle :

« Tout ce qui est subtil et complexe passe à la trappe. Les losers qui lisent sont des boulets pour l’économie. Croyez-moi, je sais. Je suis un génie. »

Dans ce monde nouveau, sa glossolalie était devenue la nouvelle norme linguistique, un espéranto appauvri qui permettait enfin à tous de communiquer sans le fardeau de la nuance ou la tyrannie de la syntaxe.

Certains, dans les cercles intellectuels clandestins qui persistaient encore, murmuraient une citation devenue subversive : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force.  » Peu savaient encore que ces mots provenaient d’un certain George Orwell, dont les œuvres avaient été parmi les premières à alimenter les autodafés numériques.

Mobilisation contre les atteintes à la liberté d’expression
Manifestations pour dénoncer l’ingérence de l’administration Trump ! Avril, 2025, USA.
© Néant @ Voïd

III. Les Doge kids et l’assainissement intellectuel
(Journal intime retrouvé dans les ruines de ce qui fut autrefois le Department of Government Efficiency, daté du 3 septembre 2025)

Cinq mois avant l’incendie qui dévorera la Maison-Blanche, les DOGE Kids sont déployés. Les voici, ces enfants-soldats du numérique, recrutés parmi les plus jeunes adhérents aux plateformes présidentielles, formant désormais l’élite du Department of Government Efficiency. Leur insigne : un chien Shiba Inu stylisé, référence cryptique à une monnaie virtuelle depuis longtemps effondrée, mais dont le symbole persiste comme un fossile numérique d’une époque où l’ironie était encore perceptible.

Ils parcourent le pays, ces jeunes croisés de la simplification, tablettes en main, algorithmes de détection en alerte permanente. Leur mission : identifier et signaler toute manifestation de complexité intellectuelle, toute tentative d’articulation d’une pensée excédant cent quarante caractères, tout livre dont l’épaisseur défierait celle d’une brochure publicitaire.

À leur tête, V., ancien entrepreneur visionnaire devenu ministre de la Simplification Technologique. Sous l’emprise constante de substances censées décupler sa productivité, il oscille entre euphorie mégalomaniaque et abattement paranoïaque. Son bureau, situé au dernier étage d’une tour de verre appartenant autrefois à une entreprise automobile reconvertie en conglomérat médiatique, ressemble à un poste de commandement militaire où s’affichent en temps réel les scores de "simplification" des différentes régions du pays.

« Pourquoi éduquer quand on peut monétiser l’ignorance ? » lance-t-il lors d’une réunion stratégique, avant de s’assoupir brutalement pendant dix-sept secondes exactement — micro-sieste neurologique dont il émerge avec une nouvelle idée de monétisation.

Le programme d’assainissement intellectuel progresse méthodiquement :

Les écoles publiques sont privatisées puis fragmentées en unités autonomes vendues comme des jetons non fongibles à des investisseurs qui n’y mettront jamais les pieds.

Le corps enseignant, jugé porteur du virus de la complexité, est remplacé par des influenceurs dont le principal talent consiste à pouvoir parler pendant des heures sans jamais rien dire de substantiel.

Les manuels scolaires, ces reliques poussiéreuses d’un temps révolu, cèdent la place à des vidéos explicatives de soixante secondes maximum, où des personnages animés simplifient des millénaires de savoir humain en formules digestes et slogans accrocheurs.

On ne lit plus, on swipe.
On ne réfléchit plus, on like.
On n’apprend plus, on consomme.

Le mantra des DOGE Kids se répand comme une traînée de poudre numérique : « Ne pensez pas trop, laissez l’algorithme décider. »

Les individus identifiés comme possédant un quotient intellectuel supérieur à la moyenne — ces anomalies dangereuses — sont discrètement retirés du système éducatif classique. On les retrouve dans des "centres de rééducation cognitive" où ils sont contraints de générer du contenu viral célébrant la médiocrité ambiante. Leur nourriture quotidienne est conditionnée au nombre de likes qu’ils parviennent à générer.

Manifestation Anti-Trump !
Manifestations pour dénoncer l’ingérence de l’administration Trump ! Avril, 2025, USA.
© Néant @ Voïd

IV. Le Monde doute, le monde se réveille
(Extraits d’une correspondance diplomatique cryptée entre l’ambassade de France et le Quai d’Orsay, juillet 2025)

La communauté internationale observe l’expérience américaine avec un mélange de fascination morbide et d’effroi mal dissimulé. Les chancelleries du monde entier produisent des rapports alarmistes sur cette nouvelle forme de régression civilisationnelle, tout en veillant soigneusement à maintenir des relations commerciales avec la première puissance économique mondiale.

Les diplomates, ces funambules de la géopolitique, marchent sur un fil de plus en plus ténu. Comment maintenir le dialogue avec un régime qui a déclaré la guerre à la complexité même du langage ? Comment négocier des traités avec des représentants dont le vocabulaire se limite à cent mots et dont l’attention s’évapore au-delà de trois minutes de conversation ?

Dans les couloirs feutrés des Nations Unies, on a discrètement installé des fiches explicatives illustrées à l’intention des représentants américains, tandis que les interprètes suivent des formations spéciales pour traduire le vide conceptuel en formulations acceptables.

Manifestation Anti-Musk !
Manifestations pour dénoncer l’ingérence de l’administration Trump ! Avril, 2025, USA.
© Néant @ Voïd

Mais pendant que les élites politiques s’accommodent de cette nouvelle normalité, quelque chose d’inattendu se produit dans les strates inférieures de la société.

Des mouvements de résistance intellectuelle émergent spontanément :

Dans les sous-sols d’immeubles abandonnés, des bibliothèques clandestines s’organisent, où l’on s’échange des ouvrages sauvés de la grande purge numérique.

Sur des réseaux parallèles, cryptés et invisibles aux algorithmes de surveillance, circulent des textes complexes, des analyses critiques, des poèmes dont la longueur excède scandaleusement la norme officielle de trois lignes maximum.

Des groupes de lecture se forment, réunissant des individus qui réapprennent patiemment l’art oublié de l’attention prolongée et de la réflexion approfondie.

Et puis, phénomène plus troublant encore, certains DOGE Kids commencent à manifester des signes d’indépendance intellectuelle. Exposés quotidiennement à la vacuité qu’ils sont chargés de promouvoir, ils développent une forme d’immunité cognitive.

Ils voient l’absurde.
Ils perçoivent le vide.
Et, silencieusement, ils commencent à trahir.

V. L’Empire s’écroule
(Reconstitution établie à partir de fragments de vidéosurveillance et de témoignages, novembre 2025)

L’économie américaine, devenue aussi virtuelle que les compétences de ses dirigeants, commence à manifester les symptômes classiques de l’effondrement systémique. La production intellectuelle ayant été remplacée par la génération automatisée de contenus, l’innovation s’est tarie. Les brevets déposés concernent désormais principalement des variations cosmétiques de produits existants ou des méthodes toujours plus sophistiquées de collecte de données personnelles.

Manifestation Anti-Trump !
Manifestations pour dénoncer l’ingérence de l’administration Trump ! Avril, 2025, USA.
© Néant @ Voïd

Les jeunes DOGE Kids dissidents, formés aux techniques les plus avancées de manipulation numérique, retournent leurs compétences contre le système qui les a créés. Dans un paradoxe délicieux, c’est précisément leur éducation superficielle qui leur permet de naviguer avec agilité dans ce monde d’apparences, de simulacres et de simulations.

Ils infiltrent les serveurs gouvernementaux.
Ils détournent les algorithmes de censure.
Ils inondent le réseau officiel de contenus subversifs déguisés en divertissements anodins.

Et puis, par une nuit d’automne particulièrement froide, alors que le président tweete frénétiquement depuis ses toilettes dorées, une anomalie se produit dans le système de sécurité de la Maison-Blanche. Les caméras de surveillance s’éteignent simultanément pendant sept minutes exactement.

Lorsqu’elles se rallument, des flammes sont déjà visibles au premier étage de l’aile Ouest.

Le feu — cette métaphore primitive de la connaissance, ce symbole ambivalent de purification et de destruction — dévore méthodiquement la structure. Les systèmes d’extinction automatique ne répondent plus. Les alarmes restent silencieuses. Les gardes, habitués à la passivité contemplative qu’on leur a inculquée, observent le spectacle avec une curiosité presque enfantine.

Dans le Bureau Ovale, le président, refusant de croire à la réalité de l’incendie qui se rapproche inexorablement, continue de tweeter frénétiquement :

« Fake news. La Maison blanche ne brûle pas. je répète : pas de feu. uniquement des lumières rouges installées pour célébrer ma grandeur. »

Mais la Maison-Blanche brûle bel et bien, et avec elle, tout un système basé sur le déni de la réalité et la glorification de l’ignorance.

Manifestation Anti-Trump !
Manifestations pour dénoncer l’ingérence de l’administration Trump ! Avril, 2025, USA.
© Néant @ Voïd

Épilogue : Les Braises du futur
(Extrait d’un manuscrit anonyme retrouvé dans les décombres de la Maison-Blanche, daté du lendemain de l’incendie)

Quand les cendres sont enfin retombées, que les dernières braises se sont éteintes sous la pluie fine d’un matin de novembre, les équipes de secours ont fait une découverte étrange dans les ruines fumantes de ce qui fut autrefois le centre du pouvoir mondial.

Au cœur même du Bureau Ovale calciné, dans un coffre-fort dont la porte avait été arrachée par l’intensité de la chaleur, on a retrouvé des livres. Des centaines de livres. Des ouvrages de philosophie, de littérature, de sciences, soigneusement préservés et visiblement consultés régulièrement. Des pages cornées, des passages soulignés, des annotations dans les marges.

Ironie suprême : celui qui avait déclaré la guerre à la complexité, celui qui avait fait de l’ignorance la pierre angulaire de sa gouvernance, était secrètement un lecteur compulsif, un consommateur vorace de cette connaissance qu’il s’efforçait de détruire publiquement.

Manifestation Anti-Trump !
Manifestations pour dénoncer l’ingérence de l’administration Trump ! Avril, 2025, USA.
© Néant @ Voïd

Sur le mur encore debout de ce qui fut la salle de conférence présidentielle, une inscription au charbon, tracée d’une main visiblement jeune :

« L’ignorance n’a jamais libéré personne. C’est une geôle. À nous de briser les chaînes. »

Et en dessous, ajoutée par une autre main, cette citation dont peu se souviennent encore de l’auteur :

« Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’opacité de l’univers ; c’est qu’il semble fait pour l’intelligence humaine, et que cette intelligence soit incapable de le saisir. »

Dans les rues de Washington, les premières bibliothèques mobiles commencent à circuler. Des jeunes gens aux visages encore marqués par leurs anciens insignes distribuent gratuitement des livres, des vrais, de ceux dont les pages jaunissent et dont l’odeur évoque un monde d’avant la grande simplification.

La pensée, pareille à ces plantes obstinées qui percent le béton, recommence à croître dans les interstices d’un système qui avait tout tenté pour l’éradiquer.

L’aube se lève sur un monde incertain, fragile, où rien n’est joué, où tout reste à reconstruire.

Un monde qui réapprend, lentement, douloureusement, la valeur des mots.