dimanche 26 avril 2015

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Fantômes d’Anatolie

, Pascaline Marre

Fantômes d’Anatolie explore les traces et la place du génocide arménien dans l’histoire turque et l’inconscient collectif turc.

Arapkir – maison traditionnelle

Introduction

Fantômes d’Anatolie explore les traces et la place du génocide arménien dans l’histoire turque et l’inconscient collectif turc. Je me suis intéressée à la question du négationnisme et de ses conséquences sur la communauté arménienne et la société turque.

En d’autres termes, comment d’un côté, vit-on avec la disparition de son peuple et de sa culture à la suite d’un drame non reconnu ? Comment, de l’autre, vit-on avec cette histoire niée, bien qu’omniprésente sur son territoire et ancrée dans son passé ? Et quelles conséquences sur sa propre histoire ?

Istanbul – hôpital arménien

Comment mettre en images une histoire survenue il y a 100 ans, quand les preuves tangibles ont quasiment disparu ? Et comment traduire visuellement l’omniprésence de cette histoire sur un territoire qui œuvre, depuis, à son effacement ? C’est une question délicate à laquelle j’ai tenté de répondre en travaillant sur une écriture visuelle évocatrice, partant des événements historiques et les confrontant au présent. Montrer la réalité de ce vide et de cette transformation était une façon de traduire le silence et le déni de cette histoire. 

Ordu – en mémoire de Lussaper

Au-delà du crime indescriptible, la position du déni soulève une injustice profonde à la fois universelle et singulière, touchant à l’Histoire, aux liens que nous tissons tous avec nos réalités respectives et nos histoires personnelles, à la reconnaissance d’un peuple et de sa réalité historique, à notre besoin inhérent de marquer notre présence et de l’inscrire dans l’Histoire et le monde, ancrée dans le passé par nos aïeux et dans l’avenir avec nos enfants, et à tant de questions que pose cette histoire, et que j’ai tenté d’exprimer par la photographie, puis par l’écriture.

Kayzeri

Texte 1

L’Histoire nous façonne, nous fait ou nous défait. On veut la réécrire, elle persiste dans son obstination et refait surface, inlassablement. On veut l’enterrer, elle ressurgit de terre. Au printemps prochain, comme à chaque printemps. Nous en sommes les messagers et les porteurs. Histoire que l’on rêve, que l’on imagine, que l’on crée, et aussi Histoire dont on ne veut pas, et que l’on tente malgré soi de rejeter, de nier, de ne pas voir surtout, car on ne peut accepter. Alors, une colère nous aveugle, et c’est la faute à toi, l’autre, la victime que je ne peux souffrir. Qui me ramène inlassablement à ma condition de bourreau, de fils de bourreau, de petit-fils de bourreau, ou de témoin passif, de fils de témoin passif, de petit-fils de témoin passif. À cause de la folie de certains ; une poignée d’hommes dont l’imagination morbide dépasse l’entendement, on ne se reconnaît plus ; on n’est plus.

Van – vieille ville

De trop d’histoires enterrées, les larmes jaillissent pour soulager le corps malade, de trop de mensonges forcés. Resterait la parole qui répare, la parole qui libère. Éveillera-t-elle les consciences ? Sera-t-elle assez forte ? Portera-t-elle la grandeur dont l’homme est capable ? On ne peut être réduit à un tel effacement, un tel déni : déni de passé, déni de sépulture, déni de deuil, déni de présent. Vers quel avenir se tourner lorsque l’humanité est ainsi réduite ? Une réconciliation est-elle possible ? L’homme peut-il encore tendre la main ? L’Histoire est un socle sur lequel s’appuyer pour comprendre, créer, inventer, rêver, connaître, se reconnaître. Elle est à la fois notre passé, notre présent et un avenir qu’il nous revient d’inventer en toute conscience.

Anchirti (Topkapi) – couple arménien

Texte 2

Une chambre d’hôpital
Une photo au dessus du lit,
Un homme. Ton fils ? Ton mari ?
Tu restes avec tes souvenirs,
Accrochés à t’en déformer les mains.
Tes boucles comme celles d’un ange
Que l’on a envie de caresser,
Adoucissent des rêves sombres.
Ton regard perdu vers une terre lointaine
Ne pardonne pas, il a trop vu.

Kirikhan – Surp Krikor

Texte 3

Se cacher les yeux, ne pas voir
La rage de l’homme
Sur laquelle il se pend,
Impuissant.
Souverain déchu,
Aveugle d’une humanité,
Qu’il croit dominer.
Sa soif de grandeur
L’enfonce dans son malheur,
Creuse sa tombe
En exhumant celle des autres.
Fantômes hagards
Envahissant ses nuits,
Il ne les reconnaît pas,
De tout son être, il les maudit.

FA 12 Kirikhan – aile de l’ange

Texte 4

Sur cette terre désertée,
Ils viennent avec leur faux
Couper et ramasser
les herbes desséchées
Couper, nettoyer, raser.

Sur cette terre brûlée,
Des enfants naissaient,
Des femmes nourrissaient,
Des hommes travaillaient.
Une ville vibrait.

Sur cette terre vidée,
Sous la faux, sous le râteau,
Des crânes on a trouvé,
Des inconnus déterrés,
Personne pour les réclamer.

Sur cette terre désolée,
Vieille d’histoires vécues,
Racontées, perdues.
2000 ans de vies humaines
Ensevelies, enfouies, effacées.

Sur cette terre pietinée,
Des ruines sont restées,
Deux mosquées, un minaret
Les remparts d’une citadelle
Sur la falaise, ils ont tout vu.

Sur cette terre oubliée,
L’homme pose sa faux,
Fatigué, il rend les armes.
Contre son âme, contre l’Histoire,
Il ne peut plus lutter.

Ani – Saint Sauveur

Texte 5

Il voudrait l’oublier, l’enterrer,
Six pieds sous terre, Elle surgit
De toutes parts, de ce pays
Qu’on croyait à jamais enseveli.

Il a voulu effacer, et dans son acte,
Ne voit pas qu’Elle se présente devant lui.
Il a cru reconstruire et dans son mensonge,
Ne sait pas qu’Elle va l’éprouver.

Dans sa quête désespérée
D’effacer cette impensable Histoire,
Héritier inconsidéré, il se demande
Que faire de ce passé inavouable.

Si bien a-t-il œuvré
Dans l’effacement des traces,
Si bien a-t-il réinventé les actes,
Il avance entre les pierres, désoeuvré.

À présent, il croit à son mensonge.
Et dans sa foi aveugle oublie
Les preuves qu’Elle a su préserver
Sur cette terre désavouée.

À présent, il se croit victorieux,
Elle, de toute sa puissance, résiste.
Depuis un siècle, Elle attend
Qu’il revienne à lui, que demain il se rende.

Expositions : Centre Patrimoine Arménien, Valence jusqu’au 24 mai & Mémorial de la Shoah jusqu’à fin septembre
Livre : "Fantômes d’Anatolie", 183 pages, 45 €
Contacter l’auteur pour commander le livre : www.pascalinemarre.com
Il est également distribué aux lieux d’expositions ainsi que dans les librairies spécialisées.