vendredi 1er mai 2020

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Ex-tension des frontières : le parasite en nous

, Marie Barbuscia

Ce texte de Marie Barbuscia est une note d’intention rédigée dans le cadre d’un projet d’exposition et de performance à l’occasion de la 18e édition de la Nuit Blanche OFF qui aura lieu dans la nuit du samedi 3 au 4 octobre 2020 et permettra la mise en question des termes de frontières, marges et confins.

L’épisode épidémique du Covid19 bouleverse et immobilise un monde habitué au perpétuel mouvement. Cette situation, sans précédent en Europe dans son ampleur mondiale depuis la Grippe Espagnole (1918-1919) a pour conséquence de bouleverser en un clin d’œil, les « habitus » d’une société (op)pressée par le profit immédiat annihilant tout avenir commun. Comme une tangente à l’épidémie, la peur et le racisme se sont répandus, comme si le parasite, tel un corps étranger, n’était présent que chez celui que l’on caractérise comme étranger à soi. Or, il est un fait que chaque être humain est un nid constitué de composants étrangers : le parasite est en nous avant d’appartenir au voisin.

Nous souhaitons ainsi interroger la déferlante de propos obtus qui s’est manifestée à mesure que de la propagation de l’épidémie se répandait à travers le monde. De manière symptomatique, celle-ci révèle la crainte de l’autre. Phénomène paradoxal qui cherche dans la distanciation psychique entre lui-même et cet autre (mépris, insulte, stigmatisation) l’assurance qu’aucun corps étrangers ne puisse l’atteindre.

Au fil des avancées de l’épidémie, tour à tour, les discriminants furent les discriminés [1]. Cette angoisse de la contamination qui rejaillit sur l’autre est accentuée par la fermeture des frontières, les unes après les autres, segmentant ainsi les États dont le XXe siècle avait laissé croire qu’ils disparaîtraient. La discordance des États sur les mesures à adopter n’a pas permis une gestion commune de ce phénomène et l’harmonie d’une décision à plusieurs voix pour y répondre collectivement. Ce re-pliage a eu pour effet de nous couper de l’autre, de nous scinder en plusieurs parties, l’autre nous constituant. À la manière de l’homme confiné des photographies de Klaus Rinke qui se mesure face à l’espace, son corps comme unique pendant au mur, au sol et aux angles.

© Klaus Rinke, « Sol, Mur, Angle, Espace », photographie 1970. © Georges Meguerditchian – © Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN).

On se rend compte aussi que la mondialisation a engendré un débat surinvestissant le rôle des frontières, animé d’un « sentiment d’anxiété cartographique [2] », nocif pour les rapports sociaux. Dès lors que l’on est confiné, les frontières ressurgissent. La relation évidente entre cartographie et frontière questionne l’instabilité toujours-déjà préexistante des lignes de partition de nos espaces.

Dans la lignée de l’exposition « Frontières » du Musée National de l’Histoire de l’Immigration [3], les artistes contemporains sont les seuls acteurs capables de rendre visible les structures enfouies présentes dans les frontières que se construisent les êtres, le plus souvent alimentées par l’angoisse que représente le dehors (l’autre). Ces frontières ne cessent de se redessiner selon l’endroit où la boussole des angoisses est orientée. Nomades, voyants, passeurs et éclairés, les artistes migrateurs sont les plus aptes à questionner les frontières. Ils viennent lire dans les lignes des mains, les seules frontières incarnées qui dictent nos destinés. Porter une parole contre l’enfermement forcé que subissent les migrants dans certains coins du monde, ce confinement sans fin érigé dans l’indifférence. Face à la plaque commémorative de tous les migrants inconnus décédés dans l’eau du détroit de Gibraltar au cimetière de Tarifa, une photographie de Wim d’Hooge pour faire œuvre de mémoire collective. L’ombre de Abou Donzo plane sur cette plaque, cet acteur important de la solidarité aux migrants a entrepris l’itinéraire inverse de la migration en foulant le sol de la Belgique jusqu’au Maroc. À la manière du griot de l’Afrique de l’Ouest, il donne voix au silence.

© Wim d’Hooge, « Plaque commémorative aux migrants inconnus décédés dans l’eau du détroit de Gibraltar », photographie, Cimetière Tarifa, janvier 2020.

À l’inverse d’un territoire à promouvoir (marketing le plus souvent étatique), cela nous permettra d’aborder la notion de territoire qui change selon le prisme disciplinaire qui l’interroge : territoire au sens d’espace géographique, territoire culturel (anthropologie), territoire sensible (esthétique).

L’Étranger et son Autre

Aux origines de la civilisation occidentale, dans la Grèce antique, on trouve déjà au sein de la guerre mythique de Troie une suspension de la violence au nom des lois de l’hospitalité : Homère nous relate dans le sixième chant de l’Iliade [4] qu’au moment où le grec Diomède vit un troyen nommé Glaucos, un xeinos patroios (étranger-hôte), il planta sa lance au sol et le serra dans ses bras, en procédant ensuite à l’échange de leurs armures. Homère ajoute que ce fut Zeus qui priva Glaucos de son armure d’or pour une armure de bronze. Comment expliquer cette scène mythique ?

La guerre décennale ayant entraîné la guerre de Troie, grecs et troyens ne pouvaient être qu’ennemis. Or, l’ensemble des cités (polis) de l’Asie Mineure (Troie) à l’Italie du Sud (Sicile) avaient en commun l’alphabet. En l’absence d’une Grèce unifiée, cette langue en partage ne fait pas de Diomède un grec. Il venait en effet d’Argos, tandis que Glaucos était originaire de Troie : c’est d’abord leur ancrage qui définit leur provenance. Dans l’espace archipélagique de la Méditerranée orientale, les cités échangeaient symboliquement et matériellement, elles tissaient des alliances instables. Souvent, elles se faisaient la guerre et s’entretuaient, et par là, le xeinos – l’étranger – comme l’individu d’une autre cité, glissait perpétuellement de l’hôte à l’ennemi [5].

Contrairement à l’étranger à la jonction entre l’hôte et l’ennemi, le barbare est celui qui ne parlait pas le grec : il est l’autre absolu, dont la langue est incompréhensible. En effet, le barbare dérive d’une onomatopée (br-br) témoin d’une expression phonétique pré-rationnelle. Ainsi, les frontières définissent ce qu’elles contiennent et ce qu’elles ne contiennent pas. Les frontières ne sont donc pas tout simplement des traces imaginaires dans l’espace. Elles sont cela et beaucoup plus.

Dans le monde d’aujourd’hui, dit globalisé, la différence radicale entre l’autre du Même (étranger) et l’absolument Autre (barbare) s’efface, laissant la scène à une forme d’écriture frontalière propre au racisme. Selon les conjonctures, il tisse dans son imaginaire des frontières qui peuvent devenir symboliques (comme la langue), matérielles (les murs) ou spirituelles (la religion), par-delà lesquelles, l’étranger est expulsé du Même dans le désert de l’absolument Autre – à la fois insaisissable et totalement objectivé. Mais peut-on parler de frontière quand un parasite insaisissable hante à l’intérieur même la communauté humaine ?

Politique du cadastre : l’écriture de l’espace

En le dépassant, la frontière re-ferme en elle–même un territoire. Ces quelques images proviennent de la série « Araser » qui rassemble douze dessins de Naomi Melville. Elles scrutent attentivement l’état de désuétude des routes en Guadeloupe. L’artiste prend le soin d’extraire des fleurs de groseille, une encre, capable de représenter esthétiquement douze failles observables à même le sol. Critique perçante du manque d’investissement financier de l’État Français dans les territoires ultramarins, l’usage d’un fruit aussi délicat que la groseille dont la production est inviolablement locale tend à signifier le nécessaire repositionnement de l’Ile en elle-même. Les fissures qui scarifient le sol de sa présence matérielle sont autant de canaux à emprunter par l’artiste qui révèlent entre les lignes et les subliment.

© Naomi Melville, photographies issues de la série de 12 dessins « Araser » réalisés avec du jus du groseille et du sel, 58x36 cm, résidence « Création en cours - Ateliers Médicis », 2018.
© Naomi Melville, photographies issues de la série de 12 dessins « Araser » réalisés avec du jus du groseille et du sel, 58x36 cm, résidence « Création en cours - Ateliers Médicis », 2018.
© Naomi Melville, photographies issues de la série de 12 dessins « Araser » réalisés avec du jus du groseille et du sel, 58x36 cm, résidence « Création en cours - Ateliers Médicis », 2018.

Force est de constater qu’à l’heure des maillages, du réseau, de l’immédiateté et de l’information dématérialisée, les frontières sont bien plus présentes qu’auparavant parce qu’elles posent également la question de l’autre qui n’est ni étanche ni inaccessible. L’individu s’en réfère à ses préjugés, ses raccourcis pour définir l’autre non pas comme un chemin à traverser, à parcourir ou à inventer mais comme un bloc infranchissable, une destination sans lieu, aux confins duquel il s’arrête. Au sein de cette continuité dans la distance, les limites sont celles que l’on se fixe – alors même qu’il faudrait les disperser. Mais aujourd’hui où tout est à nu, connu et à découvert, on pourrait se demander quel est le regard de l’artiste sur les frontières symboliques et réelles.

Imagi-nation et identification frontalière

Cela nous amène à considérer qu’il n’y a pas un Même et un Autre absolu mais bien une relation entre l’un et l’autre. Ce lien entre moi et un tiers est à l’origine de ce qui nous définit et se répercute dans l’espace même de la relation, en faisant et défaisant le pourtour de ses frontières. Une fois qu’on est attaché aux identités, il est presque impossible d’aller à la rencontre de l’autre. D’autant que, selon le philosophe Alain Badiou, cette rencontre « n’est réductible ni à la rationalité, ni à l’expérience ; elle représente un élément de contingence, et la philosophie [mais aussi la sociologie] n’aime pas beaucoup la contingence [à la différence de l’esthétique]. Il nous faut donc accepter que se produisent dans l’existence des choses qui ne sont ni calculables ni expérimentées [6] ».

Cela renvoie à la notion d’identité que le sociologue Hall définit comme un concept flou et mouvant relevant d’une construction par le regard (identification) et un sentiment d’appartenance identitaire. Force est donc de constater que l’autre s’habille de l’être, que l’étranger est peut-être d’abord en nous-même avant d’être chez lui. Ce qui fait dire à Rousseau que « pour parvenir à s’accepter dans les autres, il faut d’abord se refuser en soi [7] ».

Or, le risque est de résoudre l’altérité par l’assimilation. À moins qu’il soit aussi possible d’assimiler d’autres cultures sans aucune substitution, par le biais de la superposition. Mais cette superposition laisse en surface l’essence même de la culture et ne permet pas d’entrer réellement en inter-action avec l’autre.

L’œuvre d’art est trans-frontalière. La fonction individuante de l’esthétique

Les apparences nourrissent ce phénomène social qui, au niveau de la perception, traduit des messages identitaires sur soi multiples. Or, la surface est une forme d’apparence. L’identité se décide dans le soin avec lequel on forme des frontières, marges et confins depuis celle-ci. Si nos traits identitaires tels des frontières ne sont que des formes d’apparence, remodelons les traits, jouons avec les lignes et habillons-les !

Il est nécessaire de placer les arts comme les seules formes d’expression capables de remédier aux perceptions sociales. Les apparences sont le médium d’échange de représentations, vecteurs d’identité culturelle. L’œuvre d’art est le miroir de deux tensions interdépendantes : l’assimilation et la distinction.

Frontières en pointillé

En effet, à ce stade de l’analyse, il nous apparaît heureux de dépasser l’idée que le local affronte le global. Toute culture ne se pense pas comme locale mais comme un monde en soi. Il y a des subtilités entre terre et monde, environnement et milieu. C’est la culture occidentale qui se pense universelle (et non pas en monde). La déterritorialisation constitue la localité du code lui-même. En somme, ce qui sort du territoire produit le territoire. Il n’y a de local que du moment où s’impose le global pour percevoir les frontières de l’autre et en définir les contours d’une localité. Ce dépassement des tensions inhérentes à ces deux notions globale/locale a un objectif : dépasser toutes les frontières, faire advenir l’impossible, dénouer les nœuds, redessiner les cartes et tisser des fils.

Certains artistes piétinent jusqu’à la forme désirée qui est générée par l’absence (Richard Long) quand d’autres cheminent et la trouve par hasard.

© Wim d’Hooge, photographie en argentique (35 mm) de la série « Trace de lumière », nord de la France, aout 2020.

De fait, « le transport transforme chaque piste en l’équivalent d’une ligne pointillée [8] », ce sont ces points qu’il nous faudra longer en route pour tisser un chemin dans le monde. Suivre non pas un itinéraire mais une errance, seule démarche pour percevoir en vibration le contenant des surfaces du monde (éléments de la terre, de l’eau et du monde vivant et végétal). Ces lignes déployées tout en mouvement sont tissées dans la matière même de l’environnement, non pas comme limites mais comme un mode de vie. Il n’est pas entendu par tous [9] qu’un pays soit une surface de division en morceaux, certains peuvent le considérer comme un « réseau de lignes et de voies de communication entrecroisée ». Ainsi devons-nous enjamber les barrières et concevoir les liaisons comme des intersections assumées. Les artistes, itinérants et créateurs, sont souvent les acteurs du processus de segmentation des identités, qui œuvrent pour l’apparition de nouvelles formes de soi.

L’art comme « Espace Autre [10] » offre un renouveau politique dans le dialogue entre les communautés humaines. Mais cette substance culturelle est aussi et avant tout substance qui s’adresse d’un moi à un autre moi [11]. La phénoménologie du sensible considère l’art comme source et perception d’un rapport au monde, à la sphère sociale, et permet de déplacer l’illusion de l’apparence pour lui donner le caractère de révélation du vivant et de la forme de l’instant, caractère qui est le propre à l’expression artistique :

« Le poète et l’artiste, en extériorisant leurs rêveries, font rêver et halluciner un monde en état de choc, sous l’effet d’un choc plus ou moins proche ou lointain, et parfois très lointain (le choc de la lettre advenu il y a presque trois mille ans nous affecte encore), souvent profondément refoulé, systématiquement et socialement dissimulé et dénié, et dont ils trans-forment ainsi les ondes de choc plus ou moins proches ou lointaines en bifurcations inaugurales de nouveaux circuits de transindividuation. L’artiste, surtout à partir de l’époque moderne et de l’accélération de l’individuation technique dont elle procède, est un individu psychique dont l’individuation coïncide avec celle de son époque comme ensemble des individuations collectives [12] ».

À la fois frontière du politique et cadastre du territoire, les représentations du bornage se matérialisent sous toutes ses formes du point de vue à angle mort de la personne figée. L’art du dessin fait fi de la carte pour représenter la terre et le ciel, libre de tout point de vue qui enferme. L’imaginaire, seul, sait redonner forme aux territoires et délimiter les contours d’une réalité toute subjective sinon multiple, mouvante et recomposée.

Il faut plus que jamais exposer les artistes dont la marginalité créative trace des lignes car quel que soit l’endroit d’où on vient, où l’on va, où l’on voudrait aller, on peut toujours aller plus loin en quittant le réel pour l’art.

Notes

[1Sans vergogne, le président Trump emploie abusivement l’expression de « Chinese virus » au lieu d’utiliser la terminologie courante (ou scientifique) de coronavirus dont le Covid-19 n’est qu’une de ses variétés. Il personnifie la Chine en coupable, là où seul le phénomène est à décrier, cette épidémie étant par essence un phénomène impersonnel. Cela montre bien la volonté du président américain d’accuser la Chine d’être responsable de la propagation du COVID-19. Nous sommes face à un racisme qu’il faut condamner politiquement.

[2Mezzadra et Neilson, 2012.

[4Extrait de L’Iliade (trad. Philippe Brunet), v.212.

[5Op.Cit.

[6Alain Badiou, [en ligne, retranscription par REMY Vincent, PASCAUD Fabienne pour Télérama] publié le 07/08/2010, disponible sur http://www.telerama.fr/monde/alain-badiou-les-gens-se-cramponnent-aux-identites-un-monde-a-l-oppose-de-la-rencontre, 58743.php.

[7Claude Lévi-Strauss, Jean-Jacques Rousseau fondateur des sciences de l’homme, Anthropologie structurale, t.II, Ed. Plon, 1973, pp. 46-48.

[8Tim Ingold, une brève histoire des lignes, chapitre III « connecter, traverser, longer », p.106.

[9C’est le cas des aborigènes d’Australie, analyse de Bruce Chatwin qui relève que pour ses peuples, le terme « lignes » et « pays » est identique.

[10À noter, l’expression de « Tiers-Espace » de Homi Bhabha, théoricien postcolonial, qui analyse les peuples colonisés par la langue, et tente de comprendre les contours de ce « Tiers-Espace » comme dépassement d’un système.

[11Barbara Carnevali, Le apparenze sociali. Una filosofia del prestigio. Il Mulino, Bologna 2012, p. 5.

[12Bernard Stiegler, La société automatique (Paris : Fayard, 2015), p. 144.

En frontispice : © Naomi Melville, « Diaspora », pièce fabriquée avec du bois de pin et une grenade, 120x120x130 cm, 2017. © Beryl Libault de la Chevasnerie, photographie.